“Amis, amis! Ne soyez pas un objet de scandale pour ceux qui naissent maintenant seulement à la Lumière! Ne savez-vous pas qu’une imperfection en vous nuit davantage que les erreurs qui se trouvent dans le paganisme, à la rédemption d’un païen ou d’un pécheur?”
Personne ne répond, car ils ne savent que dire pour se justifier ou pour ne pas accuser.
255.6 - Le char des sœurs de Lazare est arrêté près d’un pont sur un torrent à sec. Les deux chevaux paissent l’herbe épaisse des rives du torrent, peut-être à sec depuis peu, qui sont couvertes d’une épaisse couche d’herbe. Le serviteur de Marthe et un autre, peut-être le conducteur, sont sur la grève alors que les femmes sont enfermées dans le char tout couvert d’une lourde capote faite de peaux tannées qui descendent comme de lourds rideaux jusqu’au plancher du char. Les femmes disciples se hâtent vers lui et le serviteur qui les voit le premier avertit la nourrice, pendant que l’autre se hâte d’atteler les chevaux.
Entre temps, le serviteur court vers ses maîtresses en s’inclinant jusqu’à terre. La nourrice âgée, une belle femme au teint olivâtre mais agréable, descend lestement et va vers ses maîtresses. Mais Marie de Magdala lui dit quelque chose et elle se dirige tout de suite vers la Vierge en disant: “Pardonne-moi… Mais la joie de la voir est si grande que je ne vois qu’elle. Viens, bénie, le soleil est brûlant, dans le char il y a de l’ombre.”
Et elles montent toutes en attendant les hommes restés très en arrière. Pendant qu’elles attendent et pendant que Syntica, revêtue de l’habit que Marie-Magdeleine avait la veille, baise les pieds de ses maîtresses - comme elle s’obstine à les appeler, bien que pour elles, disent-elles, elle n’est ni servante ni esclave mais seulement une invitée reçue au nom de Jésus - la Vierge montre le précieux paquet de pourpre, demandant comment on peut filer cette courte filasse qui refuse l’humidité et le tordage.
“Ce n’est pas ainsi qu’on l’emploie, Femme. Il faut la réduire en poudre, et on l’emploie comme n’importe quelle autre teinture. C’est la bave d’un coquillage, ce n’est pas un cheveu ni un poil. Vois-tu comme elle est friable maintenant qu’elle est sèche? Tu la réduis en fine poudre, tu la tamises pour qu’il ne reste pas de longs filaments qui tacheraient le filou l’étoffe.
Le fil se teint mieux en écheveau. Quand tu es sûre que tout est réduit en poudre, comme on fait avec la cochenille ou le safran ou la poudre d’indigo, ou d’autres écorces, ou racines ou fruits, et on s’en sert. On fixe la teinture avec du vinaigre fort au dernier rinçage.”
“Merci, Noémi. Je ferai comme tu me l’indiques. J’ai brodé avec des fils couleur de pourpre, mais on me les avait donnés déjà prêts à l’usage…
255.7 - Voici Jésus qui arrive. C’est le moment de nous saluer, mes filles. Je vous bénis toutes au nom du Seigneur. Allez en paix, en apportant la paix et la joie à Lazare. Adieu, Marie. Souviens-toi que c’est sur ma poitrine que tu as versé tes premières larmes de bonheur. Je suis ainsi pour toi une mère, parce qu’un enfant verse ses premières larmes sur la poitrine de sa maman. Je suis pour toi une mère, et je le serai toujours.
Ce qu’il peut te coûter de dire à la plus douce des sœurs, à la plus aimante des nourrices, viens me le dire, à moi. Je te comprendrai toujours. Ce que tu n’oserais dire à mon Jésus, parce que trop pétri d’une humanité qu’il ne veut pas en toi, viens me le dire, à moi. Je serai toujours indulgente pour toi. Et si, ensuite, tu veux aussi me dire tes triomphes - mais ceux-ci, je préfère que tu les présentes à Lui comme des fleurs parfumées, parce que c’est Lui, ton Sauveur, et pas moi - je me réjouirai avec toi.
Adieu, Marthe. Maintenant tu t’en vas heureuse et tu resteras dans ce bonheur surnaturel. Tu n’as donc besoin que de progresser dans la justice au milieu de la paix que rien ne trouble plus en toi. Fais-le pour l’amour de Jésus qui t’a aimée au point d’aimer celle que tu aimes complètement.
Adieu, Noémi. Va avec ton trésor retrouvé. Comme tu la nourrissais de ton lait, nourris-toi maintenant des paroles qu’elle et Marthe te diront, et arrive à voir en mon Fils beaucoup plus que l’exorciste qui délivre les cœurs du Mal.
Adieu, Syntica, fleur de la Grèce, qui as su voir par toi seule qu’il y a quelque chose de plus que la chair. Maintenant fleuris en Dieu, et sois la première des fleurs nouvelles de la Grèce du Christ.
Je suis très contente de vous laisser ainsi unies. Je vous bénis avec amour.”
Le bruit des pas est désormais tout proche. Elles lèvent la capote et voient que Jésus est à quelque deux mètres du char. Elles descendent sous le soleil brûlant qui envahit la route.
Marie de Magdala s’agenouille aux pieds de Jésus en disant:
“Je te remercie, de tout. Et aussi beaucoup de m’avoir fait faire ce voyage. Toi, seulement, as la sagesse. Maintenant je pars dépouillée des restes de la Marie d’autrefois. Bénis-moi, Seigneur, pour me fortifier toujours plus.”
“Oui, je te bénis. Jouis de la présence des frères, et avec les frères forme-toi toujours plus en Moi. Adieu, Marie. Adieu, Marthe. Tu diras à Lazare que je le bénis. Je vous confie cette femme. Je ne vous la donne pas. C’est ma disciple, mais je veux que vous lui donniez un minimum de possibilités de comprendre ma doctrine. Puis je viendrai. Noémi, je te bénis et aussi vous deux.”
Marthe et Marie ont les larmes aux yeux. Le Zélote les salue en particulier, en leur donnant un écrit pour son serviteur. Les autres les saluent ensemble. Puis le char se met en mouvement.
255.8 - “Et maintenant allons chercher de l’ombre. Que Dieu les accompagne… Tu regrettes tant, Marie, qu’elles s’en soient allées?” demande-t-il à Marie d’Alphée qui pleure silencieusement.
“Oui. Elles étaient très bonnes…”
“Nous les retrouverons bientôt, et plus nombreuses. Tu auras beaucoup de sœurs… ou de filles, si tu préfères. C’est tout de l’amour, tant le maternel que le fraternel” lui dit Jésus pour la réconforter.
“Pourvu que cela ne lui crée pas des ennuis…” dit l’Iscariote.
“Des ennuis, de s’aimer?”
“Non. Ennuis d’avoir des personnes d’autres races et d’autres provenances.”