250.6 – Tout peut produire de bonnes actions. Même ce qui paraît en être le moins capable. Quand une matière se présente à la volonté de Dieu, fût-elle la plus inerte, la plus froide, la plus dégoûtante, elle peut devenir mouvement, flamme, beauté pure. Je vous présente une comparaison tirée du livre des Macchabées 2 Maccabées 1, 18-32. .
Quand Néhémie fut renvoyé par le roi de Perse à Jérusalem, dans le Temple reconstruit on voulut offrir des sacrifices sur l’autel purifié. Néhémie se rappela comment au moment où ils allaient être faits prisonniers par les Perses, les prêtres préposés au culte de Dieu prirent le feu de l’autel et le cachèrent dans un endroit secret, au fond d’une vallée, dans un puits profond et sec, et le firent si bien et si secrètement qu’eux seuls savaient où était le feu sacré. Néhémie se rappelait cela et se le rappelant, il envoya les descendants de ces prêtres au lieu où l’on avait porté le feu - en effet les prêtres l’avaient dit à leurs fils et ceux-ci à leurs fils et le secret s’était ainsi transmis de père en fils - y prendre le feu sacré pour allumer le feu du sacrifice.
Mais descendus dans le puits secret, les petits-fils n’y trouvèrent pas de feu mais une eau épaisse, une vase putride, fétide, pesante, le résidu de tous les égouts encombrés de Jérusalem en ruines. Ils le dirent à Néhémie, mais il leur dit de prendre de cette eau et de la lui apporter. Il fit placer le bois sur l’autel, et sur le bois les sacrifices, il aspergea le tout abondamment de façon que tout fût mouillé par l’eau vaseuse. Le peuple étonné et les prêtres scandalisés regardaient et firent cela avec respect uniquement parce que c’était Néhémie qui l’ordonnait. Mais quelle tristesse dans les cœurs! Quelle méfiance! Comme dans le ciel il y avait des nuages pour rendre le jour maussade, ainsi dans les cœurs il y avait le doute pour rendre les hommes mélancoliques.
Mais le soleil dispersa les nuages et ses rayons descendirent sur l’autel et le bois arrosé avec l’eau fangeuse s’alluma en produisant un grand feu qui consuma tout d’un coup le sacrifice pendant que les prêtres récitaient les prières composées par Néhémie et les plus belles hymnes d’Israël jusqu’à ce que tout le sacrifice fut brûlé. Et, pour persuader les foules que Dieu peut aussi avec les matériaux les moins convenables, mais employés avec une intention droite, produire des prodiges, Néhémie fit répandre le reste de l’eau sur de grandes pierres. Les pierres arrosées s’enflammèrent et se consumèrent dans la grande lumière qui venait de l’autel.
250.7 – Toute âme est un feu sacré placé par Dieu sur l’autel du cœur pour servir â consumer le sacrifice de la vie par amour pour son Créateur. Toute vie est un holocauste, si on la dépense bien, toute journée est un sacrifice qu’il faut consumer par la sainteté.
Mais viennent les pillards, ceux qui accablent l’homme et l’âme de l’homme. Le feu s’enfonce dans le puits profond. Ce n’est pas par une nécessité sainte, mais par une sottise néfaste. Et là, submergé par les égouts de toutes les sentines des vices, il devient une boue putride et lourde jusqu’à ce que dans ces profondeurs descende un prêtre et qu’il ramène cette boue à la lumière du soleil en la plaçant sur l’holocauste de son propre sacrifice. Car, sachez-le, il ne suffit pas de l’héroïsme de celui qui doit être converti, il faut aussi celui de celui qui convertit. Et même c’est ce dernier qui doit précéder l’autre car les âmes ne se sauvent que par notre sacrifice. Car c’est ainsi qu’on arrive à obtenir que la boue se change en flamme et que Dieu juge parfait et agréable à sa sainteté le sacrifice qui se consume.
Alors qu’il ne suffit pas pour persuader le monde qu’une fange qui s’est repentie soit encore plus ardente qu’un feu ordinaire, même si c’est un feu consacré, ce feu ordinaire ne servant qu’à brûler le bois et les victimes, matières qui conviennent à la combustion, voilà que cette fange repentie devient puissante au point d’allumer et de brûler les pierres mêmes qui sont incombustibles.
Et vous ne demandez pas de qui vient à cette fange cette propriété? Vous ne le savez pas? Moi, je vous le dis: c’est que dans l’ardeur du repentir, elle se fond avec Dieu, flamme avec flamme; flamme qui monte, flamme qui descend; flamme qui s’offre par amour, flamme qui se donne par amour; embrassement de deux êtres qui s’aiment, qui se retrouvent, qui s’unissent en faisant une seule chose.
Et comme la flamme la plus grande est celle de Dieu, voilà qu’elle déborde, surabonde, pénètre, absorbe, et la flamme de la fange repentie n’est plus une flamme relative d’une chose créée, mais la flamme infinie de la Chose Incréée: du Très-Haut, du Très Puissant, de l’Infini, de Dieu.
Tels sont les grands pécheurs convertis vraiment, totalement convertis, qui se sont généreusement donnés à la conversion sans rien retenir du passé, se brûlant d’abord eux-mêmes dans la partie la plus pesante, par la flamme qui s’élève de leur fange, qui sont allés à la rencontre de la Grâce et ont été touchés par Elle.
En vérité, en vérité je vous dis qu’en Israël beaucoup de pierres seront pénétrées par le feu de Dieu pour ces fournaises ardentes qui brûleront toujours plus, jusqu’à consumer la nature humaine et qui continueront de brûler les pierres, les tiédeurs, les incertitudes, les timidités de la Terre, de leurs trônes au Ciel, vrais miroirs ardents surnaturels qui rassemblent les Lumières Unes et Trines pour les faire converger sur 1’humanité et l’enflammer de Dieu.
250.8 – Je vous répète que je n’avais pas besoin de justifier mes actions, mais j’ai voulu vous faire entrer dans ma pensée et la faire vôtre, pour l’instant, pour d’autres cas semblables dans l’avenir quand je ne serai pas avec vous.
Qu’une pensée dévoyée, une suspicion pharisaïque de contaminer Dieu en Lui adressant un pécheur repenti ne vous retienne jamais de faire cette œuvre qui est le parfait couronnement de la mission à laquelle je vous destine. Ayez toujours présent à l’esprit que je ne suis pas venu sauver les saints mais les pécheurs Matthieu 9,12 - 18,11 - Marc 2,17 - Luc 5,31. . Et vous faites la même chose car le disciple n’est pas au-dessus du Maître Matthieu 10,24 - Luc 6,40. et si Moi je ne répugne pas à prendre par la main les rebuts de la Terre qui éprouvent le besoin du Ciel, qui finalement l’éprouvent, c’est avec grande joie que je les amène à Dieu, car c’est là ma mission, et toute conquête est une justification de mon Incarnation qui mortifie l’Infini. N’ayez pas de répugnance à le faire vous non plus, hommes bornés qui avez tous, plus ou moins, connu l’imperfection, étant faits de la même nature que vos frères pécheurs, hommes que je choisis comme sauveurs pour que soit continuée mon œuvre dans les siècles des siècles de la Terre, comme si je continuais à y vivre, dans une existence séculaire.
Et il en sera ainsi, car l’union de mes prêtres sera comme la partie vitale du grand corps de mon Eglise, dont je serai l’Esprit animateur, et autour de cette partie vitale se grouperont toutes les infinies parcelles des croyants pour faire un corps unique qui tirera son nom de mon Nom Éphésiens 1, 16-23. . Mais si la vitalité manquait dans le groupe sacerdotal, est-ce que ces parcelles en nombre infini pourraient avoir la vie? En vérité Moi, résidant dans ce corps, je pourrais envoyer ma vie jusque dans les parcelles les plus lointaines, en laissant de côté les citernes et les canalisations, obstruées et inutiles, se refusant à leur service. En effet la pluie descend où elle veut et les parcelles bonnes, capables par elles-mêmes de vouloir la vie, vivraient également ma Vie. Mais que serait alors le Christianisme? Un voisinage entre âmes et âmes. Voisines et pourtant séparées par des canalisations et des citernes qui ne seraient plus un lien qui unit en distribuant à chaque parcelle le sang vital venu d’un centre unique. Mais ils seraient des murs et des précipices de séparation à travers lesquels les parcelles se regarderaient, humainement hostiles, dans une surnaturelle affliction, en se disant dans leurs esprits: “Et pourtant nous étions frères et nous nous sentons encore tels bien que nous nous trouvions divisés!”. Un voisinage, non pas une fusion, pas un organisme. Et sur cette ruine resplendirait avec douleur mon amour…
Et de plus. Ne pensez pas que cela s’applique seulement aux schismes religieux. Non, cela s’applique aussi à toutes les âmes qui restent seules parce que les prêtres refusent de les soutenir, de s’en occuper, de les aimer, en contredisant leur mission qui est de dire et de faire ce que je dis et ce que je fais, à savoir: “Venez à Moi, tous, et Moi je vous conduirai à Dieu”.
250.9 – Allez en paix maintenant, et que Dieu soit avec vous.”
Les gens se séparent lentement, chacun gagnant la cabane qui doit l’abriter. Jean d’En-Dor se lève aussi. Il n’a pas cessé de prendre des notes pendant que Jésus parlait, se faisant rôtir par le feu pour avoir la possibilité de voir ce qu’il écrivait. Mais Jésus l’arrête en lui disant:
“Reste un peu avec ton Maître.”
Et il le garde près de Lui jusqu’à ce que tous les gens soient partis.
“Allons jusqu’à ce rocher qui se trouve au bord de l’eau. La lune est de plus en plus haute et l’on voit le chemin La lune de Tammouz. .”
Jean acquiesce sans rien dire.
Ils s’éloignent des habitations à environ deux cents mètres, et ils s’assoient sur un gros rocher. Je ne sais pas si c’est les restes d’un môle, ou te prolongement d’un écueil qui plonge dans la mer, ou les ruines d’une cabane à demi engloutie par les eaux, peut-être une avancée de la côte qui s’est produite au cours des siècles. Je sais qu’alors que de la petite plage on peut y monter en posant le pied sur des creux et des saillies qui forment des marches, du côté de la mer la paroi descend pour ainsi dire à pic et plonge dans l’eau glauque. Maintenant la marée l’entoure d’un flot qui mouille et frappe légèrement cet obstacle, se retire en faisant le bruit d’une énorme aspiration et puis se tait un moment pour revenir encore avec un mouvement et un bruit régulier fait de gifles et d’aspirations et de silences, comme une musique syncopée.
Ils s’assoient précisément en haut de ce bloc frappé par la mer. La lune produit un chemin argenté sur les eaux et rend d’un bleu très foncé la mer qui, avant son lever, n’était qu’une vague étendue noirâtre dans le noir de la nuit.
250.10 – “Jean, tu ne dis pas à ton Maître la raison pour laquelle souffre ton corps?”
“Tu le sais, Seigneur. Mais ne dis pas: “souffre”. Dis: “se consume”. C’est plus exact, et tu le sais, et tu sais qu’il se consume avec joie. Merci, Seigneur. Je me suis reconnu, moi aussi, dans la fange qui devient flamme, mais moi, je n’aurai pas le temps d’allumer les pierres. Mon Seigneur, je vais bientôt mourir. J’ai trop souffert de la haine du monde, et je jubile de l’amour de Dieu. Mais je ne regrette pas la vie. Ici je pourrais encore pécher, manquer à la mission à laquelle tu nous destines. Déjà par deux fois j’ai manqué dans ma vie: à ma mission de maître, car je devais savoir y trouver de quoi me former moi-même et je ne me suis pas formé; à ma mission de mari, car je n’ai pas su former ma femme. C’était logique. Je n’avais pas su me former et je n’ai pu savoir la former. Je pourrais manquer aussi à la mission de disciple. Et manquer à Toi, je ne le veux pas. Que soit donc bénie la mort si elle me conduit là où l’on ne peut plus pécher! Mais si je n’ai pas le sort de disciple enseignant, j’aurai celui de disciple victime, et ce sera celui qui ressemble le plus à ton sort. Tu l’as dit ce soir: “En se brûlant, pour commencer, soi-même”
“Jean, est-ce un sort que tu subis ou une offrande que tu fais?”
“Une offrande que je fais, si Dieu ne dédaigne pas la fange qui est devenue feu.”
“Jean, tu fais beaucoup de pénitences.”
“Les saints aussi. Toi le premier. Il est juste que les fasse celui qui a tant à payer. Mais Toi peut-être tu trouves que les miennes ne sont pas agréables à Dieu? Tu me les défends?”
“Moi, je n’apporte jamais d’obstacles aux bonnes aspirations de l’âme énamourée. Je suis venu prêcher par les faits que dans la souffrance se trouve l’expiation, et dans la douleur la rédemption. Je ne puis me contredire.”
“Merci, Seigneur. Ce sera ma mission.”
250.11 – “Qu’écrivais-tu, Jean?”
“Oh! Maître! Parfois le vieux Félix réapparaît encore avec ses habitudes de maître. Je pense à Marziam. Lui a toute une vie pour te prêcher et, à cause de son âge, il n’est pas présent à tes prédications. J’ai pensé à noter certains enseignements que tu nous a donnés et que l’enfant n’a pas entendus parce qu’il était occupé à ses jeux, ou au loin avec un de nous. Dans tes paroles, même les plus petites, il y a tant de sagesse! Tes conversations familières sont déjà un enseignement, et justement sur les choses de chaque jour, de chaque homme, sur ces petits détails qui, au fond, sont les grandes choses de la vie car leur ensemble forme un total important qui exige patience, constance, résignation pour être accomplies avec sainteté.
Il est plus facile d’accomplir un grand et unique acte d’héroïsme que mille et dix mille petites choses qui exigent une constante application de la vertu. Et pourtant on n’arrive à l’acte important, soit dans le mal soit dans le bien, je le sais pour le mal, si l’on n’accumule pas longuement de petits actes, en apparence insignifiants. J’ai commencé de tuer lorsque, fatigué par les frivolités de ma femme, je lui ai donné le premier regard de mépris. C’est pour Marziam que j’ai noté tes petites explications.
Et ce soir, j’ai désiré noter ton grand enseignement. Je laisserai mon travail à l’enfant pour qu’il se souvienne de moi, le vieux maître, et pour qu’il ait aussi ces enseignements qu’autrement il n’aurait pas. Son splendide trésor. Tes paroles. Me le permets-tu?”
“Oui, Jean. Mais sois en paix surtout, comme cette mer. Vois-tu? Pour toi ce serait trop accablant de subir l’ardeur du soleil, et la vie apostolique est vraiment une ardeur. Tu as tant lutté pendant ta vie. Maintenant Dieu t’appelle à Lui sous ce tranquille clair de lune qui apaise et purifie toutes choses. Marche dans la douceur de Dieu. Je te le dis: Dieu est content de toi.”
Jean d’En-Dor prend la main de Jésus, la baise et murmure: “Et Pourtant il aurait été beau aussi de dire au monde: “Viens à Jésus!”
“Tu le diras du Paradis. Toi aussi tu seras un miroir ardent. Allons, Jean, Je voudrais lire ce que tu as écrit.”
“Voici le rouleau, Seigneur. Et demain je te donnerai l’autre sur lequel j’ai noté les autres paroles.”
Ils descendent de leur écueil et, dans sa blancheur resplendissante du clair de lune qui a changé en argent les cailloux de la rive, ils reviennent aux habitations. Ils se saluent, Jean en s’agenouillant, Jésus en le bénissant de la main qu’il lui pose sur la tête en lui donnant sa paix.