“Mère, Judas de Kériot plaide ta cause parce qu’il t’aime et qu’il m’aime.”
“Ma cause? En quoi?”
“Il veut me décider à une plus grande prudence, pour que je ne sois pas frappé comme notre parent, le Baptiste. Il me dit qu’il faut avoir pitié des mères, en se ménageant pour elles, car ainsi le veut le quatrième commandement. Toi, qu’en dis-tu? Je te donne la parole, Mère, pour que tu instruises avec douceur notre Judas.”
249.4 – “Moi, je dis que je n’aimerais plus mon Fils en tant que Dieu, que j’en arriverais à me demander si je ne m’étais pas toujours trompée, de m’être toujours méprise sur sa Nature si je le voyais transiger avec sa perfection, en abaissant sa pensée à des considérations humaines, en perdant de vue les considérations surhumaines: à savoir racheter, chercher à racheter les hommes par amour pour eux et pour la gloire de Dieu, quitte à se créer des peines et des rancœurs. Je l’aimerais encore comme un fils dévoyé par une force malfaisante, par pitié, parce que c’est mon fils, parce que ce serait un malheureux, mais plus avec cette plénitude d’amour dont je l’aime maintenant que je le vois fidèle au Seigneur”
“À Lui-même, tu veux dire.”
“Au Seigneur. Maintenant il est le Messie du Seigneur et il doit être fidèle au Seigneur, comme tout autre et même plus que tout autre, parce que Lui a une mission plus grande qu’il n’y en a jamais eu, comme il n’y en a pas et comme il n’y en aura pas sur la Terre, et il a certainement de Dieu une aide en rapport avec une si grande mission.”
“Mais s’il Lui arrivait du mal, ne pleurerais-tu pas?”
“Toutes les larmes de mes yeux. Mais je pleurerais des larmes et du sang si je le voyais infidèle à Dieu.”
“Cela diminuera beaucoup les fautes de ceux qui le persécuteront.”
“Pourquoi?”
“Parce que Lui, autant que toi, vous les justifiez en quelque sorte.”
“Ne le pense pas. Ce seront toujours les mêmes fautes aux yeux de Dieu, que nous jugions que cela est inévitable ou que nous jugions qu’aucun homme d’Israël ne devrait être coupable à l’égard du Messie.”
“Pour un homme d’Israël? Et si c’était un gentil ce ne serait pas la même chose?”
“Non, pour les gentils, ce ne serait qu’une faute à l’égard de l’un de leurs semblables. Israël sait qui est Jésus.”
“Une grande partie d’Israël ne le sait pas.”
“Ne veut pas le savoir. Est consciemment incrédule. Au manque de charité, elle joint donc l’incrédulité et elle nie l’espérance. Piétiner les trois vertus principales n’est pas une petite faute, Judas. C’est grave, spirituellement plus grave qu’un acte matériel contre mon Fils.”
Judas, à court d’arguments, se baisse pour lacer une sandale, et reste en arrière.
249.5 – On a atteint le sommet ou plutôt une saillie du sommet qui s’avance comme si elle voulait courir vers l’azur riant de la mer sans limites. Un bois épais de chênes verts produit une lumière d’émeraude claire, marquée d’agréables déchirures de soleil sur cette crête montagneuse agréable, aérée, ouverte sur la côte toute proche, en face de la chaîne majestueuse du Carmel. En bas, au pied de la montagne dont l’avancée se penche comme si elle voulait voler, après de petits champs à mi-pente, il y a une étroite vallée avec un torrent profond, certainement puissant par la violence de son cours en temps de crue, maintenant réduit à une écume d’argent au milieu de son lit. Le torrent court vers la mer en rasant la bas~ du Carmel. Un chemin suit le torrent, surélevé à droite du cours d’eau qui relie une ville située au milieu d’une baie aux villes de l’intérieur peut-être de la Samarie si je m’oriente bien.
“Cette ville, c’est Sycaminon” dit Jésus. “Nous y serons ce soir à la tombée de la nuit. Reposons-nous maintenant car la descente est difficile, bien que fraîche et courte.”
Ils s’assoient en cercle, pendant que rôtit sur une broche rustique un agneau, certainement un cadeau des bergers. Ils parlent entre eux et avec les femmes…