“Peut-on voir l’Ange? Cela me plairait.”

“Lévi, un berger de ton âge, le vit. Regarde bien toi aussi et sois prêt à le louer.”

L’enfant ne se distrait plus. Ses yeux regardent alternativement l’eau et au-dessus de l’eau, et il n’entend plus rien, ne voit rien d’autre. Jésus, pendant ce temps, regarde ce petit peuple d’infirmes, d’aveugles, d’estropiés, de paralytiques, qui attendent. Les apôtres aussi observent attentivement. Le soleil produit des jeux de lumière sur l’eau et envahit royalement les cinq rangées de portiques qui entourent les piscines.

“Voilà, voilà!” s’écrit Marziam. “L’eau se gonfle, s’agite, resplendit! Quelle lumière! L’Ange!”… et l’enfant s’agenouille.

En effet, pendant le mouvement du liquide dans le bassin, ce liquide semble augmenter de volume par un flot subit et immense qui le gonfle et l’élève vers le bord. L’eau resplendit comme un miroir au soleil. Une lueur éblouissante pendant un instant. Un boiteux se plonge rapidement dans l’eau pour en sortir peu après, avec sa jambe, déjà marquée d’une grande cicatrice, parfaitement guérie.

Les autres se plaignent et se disputent avec l’homme guéri. Ils lui disent qu’enfin lui pouvait encore travailler, mais pas eux. Et la dispute se prolonge.

225.3 – Jésus regarde tout autour et voit sur un grabat un paralytique qui pleure doucement. Il s’en approche, se penche et le caresse en lui demandant: “Tu pleures?”

“Oui. Personne ne pense jamais à moi. Je reste ici, je reste ici, tous guérissent, moi, jamais. Cela fait trente-huit ans que je suis sur le dos. J’ai tout dépensé, les miens sont morts, maintenant je suis à charge à un parent éloigné qui me porte ici le matin et me reprend le soir… Mais comme cela lui pèse de le faire! Oh! Je voudrais mourir!”

“Ne te désole pas. Tu as eu tant de patience et de foi! Dieu t’exaucera”

“Je l’espère… mais il me vient des moments de découragement. Toi, tu es bon, mais les autres… Celui qui est guéri pourrait par reconnaissance pour Dieu rester ici pour secourir les pauvres frères…”

“Ils devraient le faire, en effet. Mais n’aie pas de rancœur. Ils n’y pensent pas, ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est la joie de la guérison qui les rend égoïstes. Pardonne-leur…”

“Tu es bon, toi. Tu n’agirais pas ainsi. Moi, j’essaie de me traîner avec les mains jusque-là, lorsque l’eau du bassin s’agite. Mais toujours un autre me passe devant et je ne puis rester près du bord, on me piétinerait. Et même si je restais là, qui m’aiderait à descendre? Si je t’avais vu plus tôt, je te l’aurais demandé…”

“Veux-tu vraiment guérir? Alors, lève-toi, prends ton lit et marche!”

Jésus s’est redressé pour donner son ordre et il semble qu’en se relevant il relève aussi le paralytique, qui-se met debout et puis fait un, deux, trois pas, comme s’il n’y croyait pas, derrière Jésus qui s’en va, et comme il marche vraiment, il pousse un cri qui fait retourner tout le monde.

“Mais, qui es-tu? Au nom de Dieu, dis-le-moi! L’Ange du Seigneur, peut-être?”

“Je suis plus qu’un ange, Mon nom est Pitié. Va en paix.”

Tous se rassemblent. Ils veulent voir. Ils veulent parler. Ils veulent guérir. Mais les gardes du Temple accourent. Je crois qu’ils surveillent aussi la piscine et ils dispersent par des menaces cette assemblée bruyante.

Le paralytique prend son brancard - deux barres montées sur deux paires de roues et une toile usée clouée sur les barres - et il s’en va heureux en criant à Jésus:

“Je te retrouverai. Je n’oublierai pas ton nom et ton visage.”

225.4 – Jésus, en se mêlant à la foule, s’en va d’un autre côté, vers les murs. Mais il n’a pas encore dépassé le dernier portique qu’arri­vent, comme s’ils étaient poussés par une rafale de vent, un groupe de juifs des pires castes, tout enflammés par le désir de dire des insolences à Jésus. Ils cherchent, regardent, scrutent. Mais ils n’arrivent pas à bien comprendre de qui il s’agit, et Jésus s’en va alors que ceux-ci, déçus, d’après les renseignements des gardiens, assaillent le pauvre paralytique guéri et heureux et lui font des reproches:

“Pourquoi emportes-tu ce lit? C’est le sabbat. Cela ne t’est pas permis.”

L’homme les regarde et dit:

“Moi, je ne sais rien. Je sais que celui qui m’a guéri m’a dit: “Prends ton lit et marche”. Voilà ce que je sais.”

“C’est sûrement un démon car il t’a ordonné de violer le sabbat. Comment était-il? Qui était-ce? Un juif? Un galiléen? Un prosélyte?”

“Je ne sais pas. Il était ici. Il m’a vu pleurer et s’est approché de moi. Il m’a parlé. Il m’a guéri. Il s’en est allé en tenant un enfant par la main. Je crois que c’est son fils, car il peut bien avoir un fils de cet âge.”