“On aurait eu aussi de la nourriture, mais pas même cela. Moi, j’ai faim. S’il y avait des fruits! Mais les arbres fruitiers sont tout près des maisons et qui y va? S’ils sont tous de l’humeur de ceux-là…!” dit Thomas en montrant le pays qu’ils ont laissé derrière eux, à l’est.

“Prends ma nourriture. Moi, je n’ai jamais très faim” dit le Zélote.

“Prenez aussi la mienne, dit Jésus. Que celui qui ressent davantage la faim mange.”

Mais mises ensemble les vivres de Jésus, du Zélote et de Nathanaël semblent bien peu de chose et le regard effrayé de Thomas et des jeunes le dit bien. Mais ils se taisent, en grignotant les portions microscopiques.

Le Zélote, patient, s’en va vers un endroit où une trace verte sur le terrain brûlé fait supposer l’existence de l’humidité. En effet il y a un filet d’eau sur un fond sableux, un véritable filet destiné à disparaître rapidement. Il pousse un cri pour ceux qui sont loin afin qu’ils viennent se rafraîchir, et tous y viennent en courant, en suivant l’ombre irrégulière d’une rangée d’arbres qui suivent le bord de ce petit torrent presque à sec, et là ils peuvent laver leurs pieds couverts de poussière, laver leurs visages en sueur, et auparavant encore remplir leurs gourdes désormais vides et les laisser dans l’eau là où il y a de l’ombre pour qu’elles soient plus fraîches. Ils s’assoient au pied d’un arbre et sommeillent, fatigués.

216.3 – Jésus les regarde avec amour et compassion et secoue la tête. Le Zélote l’aperçoit, étant retourné boire, et il Lui demande:

“Qu’as- tu, Maître?”

Jésus se lève, va vers lui et lui passant un bras autour du cou, il l’amène vers un autre arbre en disant:

“Ce que j’ai? Je m’afflige de votre lassitude. Si je ne savais pas ce que je suis en train de faire de vous, je ne serais pas tranquille de vous causer tant de privations.”

“Des privations? Non, Maître! C’est notre joie. Tout cela disparaît en ta compagnie. Nous sommes tous heureux, crois-le. Il n’y a pas de regret, il n’y a pas…”

“Tais-toi, Simon. L’humanité crie, même chez les bons et, humainement parlant, vous n’avez pas tort de crier. Je vous ai enlevés à vos maisons, à vos familles, à vos intérêts, et vous êtes venus, pensant que de me suivre ce serait bien autre chose… Mais votre cri de maintenant, ce qui crie à l’intérieur de vous, s’apaisera un jour, et alors vous comprendrez qu’il aura été beau de venir à travers les brouillards et dans la boue, la poussière et la canicule, persécutés, assoiffés, fatigués, sans nourriture, à la suite d’un Maître persécuté, qu’on n’aime pas, calomnié… et plus, plus encore. Tout vous paraîtra beau alors, car alors vous aurez une autre pensée et vous verrez tout sous une autre lumière. Et vous me bénirez de vous avoir conduits par mon chemin difficile…”

“Tu es triste, Maître, et le monde justifie ta tristesse. Mais nous, non. Nous sommes tous contents…”

“Tous? En es-tu sûr?”

“Penses-tu autrement?”

“Oui, Simon, autrement. Toi, tu es toujours content. Tu as compris. Beaucoup d’autres, non. Vois-tu ceux qui dorment? Sais-tu combien de pensées ils ruminent même dans leur sommeil? Et tous ceux qui sont parmi les disciples? Crois-tu qu’ils seront fidèles jusqu’à ce que tout soit accompli? Regarde: jouons à ce vieux jeu auquel tu as joué, toi aussi quand tu étais enfant (et Jésus cueille un beau pissenlit qui se dresse parmi les pierres et qui est arrivé à une parfaite maturation. Il l’amène délicatement à sa bouche, il souffle et le pissenlit se sépare en minuscules ombrelles qui s’en vont en l’air çà et là avec leur minuscule bouffette toute droite sur la tige minuscule). Tu vois? Regarde… Combien y en a-t-il qui sont retombées sur ma poitrine comme si elles étaient énamourées de Moi? Compte-les… Il y en a vingt-trois. Il y en avait au moins trois fois plus.

Et les autres? Regarde. Il y en a qui se promènent encore, d’autres qui sont déjà retombées comme entraînées par leur poids, d’autres qui, orgueilleuses, montent, fières de leur panache argenté, d’autres tombent dans la vase que nous avons remuée avec nos gourdes. Seulement… Regarde, regarde… Même des vingt-trois qui étaient tombées sur mes genoux, sept s’en sont allées. Il a suffi du vol de ce bourdon pour les faire envoler!… Que craignaient-elles? Ou qu’est-ce qui les a attirées? Peut-être l’aiguillon ou bien les belles couleurs noire et jaune, l’aspect agréable ou les ailes irisées… Elles s’en sont allées… à la suite d’une mensongère beauté…

Simon, il en sera ainsi de mes disciples. Les uns par agitation, d’autres par inconstance, d’autres par pesanteur, d’autres par orgueil, d’autres par légèreté, d’autres par l’attrait de la boue, d’autres par peur, d’autres par naïveté, ils s’en iront. Crois-tu que tous ceux qui maintenant me disent: “Je viens avec Toi” je les retrouverai à mes côtés, à l’heure décisive de ma mission? Elles étaient certainement plus de soixante les houppettes de la plante que mon Père a créée, et maintenant sur mon sein, il n’y en a plus que sept car les autres s’en sont allées sous ce souffle de vent qui a fait dire oui aux plus légères. Ainsi en sera-t-il et je pense à tout ce qui lutte en vous pour me rester fidèles…

216.4 – Viens, Simon. Allons regarder ces libellules qui dansent sur l’eau. À moins que tu ne préfères te reposer.”

“Non, Maître. Tes paroles m’ont contristé. Mais j’espère que le lépreux que tu as guéri, l’homme persécuté que tu as réhabilité, le solitaire à qui tu as donné des compagnons, le nostalgique des affections auquel tu as ouvert le Ciel et le monde pour qu’il trouve et donne de l’amour, ne t’abandonnera pas… Maître… que penses-tu de Judas? L’an passé, tu as pleuré avec moi pour lui cf. EMV 83.3/4. . Puis… je ne sais pas… Maître, laisse ces deux libellules, regarde-moi, écoute- moi. Je ne dirais cela à personne, pas aux compagnons, pas aux amis, mais à Toi, oui. Je ne réussis pas à aimer Judas. Je l’avoue. C’est lui qui repousse le désir que j’ai de l’aimer. Non qu’il me méprise, non, au contraire il serait plutôt flatteur avec le vieux Zélote, que lui devine plus expérimenté que les autres dans la connaissance des hommes. Mais, c’est sa manière d’agir. Te paraît-il sincère? Dis-le-moi.”

Jésus garde le silence pendant un moment comme s’il était fasciné par les deux libellules qui, posées à fleur d’eau, font un petit arc-en-ciel avec leurs élytres irisés, un précieux arc-en-ciel qui sert à attirer un moucheron curieux qui est détruit par l’une des voraces bestioles.

Celle-ci, à son tour, est captée au vol par un crapaud caché ou une grenouille, qui la mange au vol en même temps que le moucheron qu’elle a abattu. Jésus, en se relevant, car il s’était presque allongé pour voir les petits drames de la nature, dit: “C’est ainsi. La libellule a ses robustes mâchoires pour se nourrir des herbes et ses robustes ailes pour abattre les moucherons, et la grenouille a une large gueule pour engloutir les libellules. Chaque être a ses moyens et s’en sert. Allons, Simon. Les autres s’éveillent.”

“Tu ne m’as pas répondu, Seigneur. Tu ne l’as pas voulu.”

“Mais, je t’ai répondu! Mon vieux sage, réfléchis et tu trouveras… "Réfléchis et tu trouveras". On trouvera la clé de lecture en reliant la phrase qui précède : "Chaque être a ses moyens et s'en sert" au passage de Matthieu 12,33-35 (c'est à son fruit qu'on reconnaît l'arbre) et au texte d'EMV 219.4 et EMV 222.5.

Jésus remonte la grève et va vers ses disciples qui s’éveillent et le cherchent.