Les deux se consultent du regard, un regard très effrayé. Très probablement, de ce qu’ils avaient décidé de dire, ils ne trouvent plus un seul mot. Mais c’est justement André qui se ressaisit le premier et qui répond:
“Oui, un logement pour nous et pour le Rabbi d’Israël.”
“Quel Rabbi? Il y en a tant! Mais ce sont de grands seigneurs. Ils ne viennent pas dans des pays de pauvres apporter leur sagesse aux pauvres. Ce sont les pauvres qui doivent aller les trouver et encore c’est une grâce s’ils supportent notre voisinage!”
“Le Rabbi d’Israël est unique et il vient justement apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres, et plus ils sont pauvres et pécheurs, plus il les recherche et les approche” répond doucement André.
“Mais alors, il ne fera pas fortune!”
“Il ne recherche pas les richesses. Il est pauvre et bon. Sa journée est bien remplie quand il a pu sauver une âme” répond encore André.
“Hum! C’est la première fois que j’entends dire d’un rabbi qu’il est bon et pauvre. Le Baptiste est pauvre, mais il est sévère. Tous les autres sont sévères et riches, avides comme des sangsues. Avez-vous entendu, vous? Venez ici, vous qui parcourez le monde. Ces hommes disent qu’il y a un maître pauvre, bon, qui vient chercher les pauvres et les pécheurs.”
“Ah! ce doit être celui qui est vêtu de blanc comme un essénien. Je l’ai vu aussi, il y a quelque temps à Jéricho” dit un maquignon.
“Non. Celui-là est seul. Ce doit être celui dont parlait Thomas car il s’était trouvé par hasard à parler de lui avec des bergers du Liban” répond un grand berger musclé.
“Oui, vraiment! Et il vient jusqu’ici s’il était sur le Liban! Pour tes yeux de chat!” s’exclame un autre.
Pendant que l’hôtelier s’entretient avec ses clients, les deux apôtres sont restés là, plantés au milieu de la cour. Finalement un homme dit:
215.4 – “Hé! vous! Venez ici! Qui est-ce? D’où vient-il celui que vous dites?”
“C’est Jésus de Joseph, de Nazareth” dit sérieusement Philippe.
Et il reste là, comme s’il attendait qu’on se moque de lui. Mais André ajoute:
“C’est le Messie annoncé. Je vous en conjure, pour votre bien, écoutez-le. Vous avez nommé le Baptiste. Eh bien, j’étais avec lui et lui nous montra Jésus qui passait, en disant: “Voici l’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde”. Quand Jésus descendit au Jourdain pour s’y faire baptiser, les Cieux s’ouvrirent et une Voix cria: “Voici mon Fils bien-aimé, en qui Je me suis complu” et l’Amour de Dieu descendit comme une colombe pour resplendir sur sa tête.”
“Tu vois? C’est bien le Nazaréen! Mais dites un peu, vous qui vous dites ses amis…”
“Amis non. Nous sommes apôtres, disciples et envoyés par Lui pour annoncer son arrivée, afin que celui qui a besoin d’être sauvé aille à Lui” corrige André.
“Bon, mais dites un peu. Est-il bien comme le disent certains, un saint, plus saint que le Baptiste, ou bien un démon, comme disent les autres? Vous qui êtes avec lui puisque, si vous êtes des disciples, vous êtes ensemble, dites un peu et sincèrement: est-il vrai qu’il est luxurieux et débauché? Qu’il aime les courtisanes et les publicains? Qu’il pratique la nécromancie et que la nuit il évoque les esprits pour savoir les secrets des cœurs?”
“Mais pourquoi demandes-tu cela à ces hommes? Demande plutôt s’il est vrai qu’il est bon. Ces deux vont le prendre mal et s’en iront dire au Rabbi nos mauvaises raisons, et il nous maudira. On ne sait jamais!… Qu’il soit Dieu ou diable, il vaut toujours mieux le bien traiter.”
Cette fois, c’est Philippe qui parle:
“Nous pouvons vous répondre sincèrement car il n’y a rien de mauvais ni rien qu’il faille tenir caché. Lui, notre Maître, est le Saint entre les saints. Sa journée se passe dans les fatigues de l’enseignement. Infatigable, il va d’un endroit à l’autre à la recherche des cœurs. Sa nuit, il la passe à prier pour nous. Il ne dédaigne pas la table et l’amitié, mais ce n’est pas dans son propre intérêt mais bien pour approcher ceux qu’il ne pourrait accoster autrement. Il ne repousse pas les publicains et les courtisanes; mais c’est seulement pour les racheter. Il marque sa route de miracles de rédemption et de miracles sur les maladies. Les vents et la mer Lui obéissent, mais il n’a besoin de personne pour opérer des prodiges, ni d’évoquer les esprits pour connaître les cœurs.”
“Et*,* comment le peut-il?…Tu as dit que les vents et la mer Lui obéissent, mais ce sont des choses privées de raison. Comment peut-il leur commander?” demande l’hôtelier.
“Réponds-moi, homme: selon toi est-il plus difficile de commander au vent et à la mer, ou à la mort?”
“Hé! Mais à la mort, on ne commande pas! À la mer, on peut lui jeter de l’huile, on peut lui opposer les voiles, on peut, sagement, ne pas s’y embarquer. Au vent, on peut opposer les serrures. Mais à la mort on ne commande pas. Il n’y a pas d’huile qui la calme et il n’est pas de voile qui, montée sur notre petit bateau, le rend si rapide qu’il distance la mort. Il n’y a pas de serrures pour elle. Quand elle veut venir elle passe, même si on pousse les verrous. Hé! personne ne commande à cette reine!”
“Et pourtant notre Maître la commande. Non seulement quand elle est proche, mais même quand elle a saisi sa proie. On allait mettre un jeune homme de Naïm dans la bouche horrible du tombeau, et il a dit: “Je te le dis: lève-toi!” et le jeune homme est redevenu vivant. Naïm n’est pas hyperboréen. Vous pouvez y aller et voir Cf. EMV 189.2. .”