Et le petit vieux monte, en boitant par un sentier pierreux, jusqu’à une maison très misérable et négligée.

“C’est ici. Je vais entrer et l’appeler.”

Pierre, montrant des poulets qui grattent le sol dans une cour malpropre, dit:

“Cet homme n’est pas israélite.”

Mais il n’ajoute rien d’autre parce que le petit vieux revient, suivi d’un homme borgne, sale et désordonné comme tout ce qu’il y a dans sa maison. Le vieux dit:

“Vois-tu cet homme dit que c’est là, après cette maison en ruines. Un sentier, puis un ruisseau, puis un bois et des cavernes, la plus haute, celle qui montre encore des murs écroulés par côté, c’est celle que tu cherches. N’est-ce pas ce que tu as dit?”

“Non. Tu as tout embrouillé. J’irai, moi, avec ces étrangers.”

L’homme a une voix rude et gutturale ce qui accroît l’impression défavorable.

188.3 - On marche. Pierre, Philippe et Thomas font signes sur signes à Jésus pour qu’il n’y aille pas. Mais Jésus ne les écoute pas. Il avance avec Judas, derrière l’homme, et les autres le suivent… de mauvaise grâce.

“Tu es israélite?” demande l’homme.

“Oui.”

“Moi aussi ou presque, bien qu’il ne semble pas. Mais j’ai été très longtemps dans d’autres pays et j’ai pris des habitudes qui ne plaisent pas à ces imbéciles. Je vaux mieux que les autres, mais ils disent que je suis un démon parce que je lis beaucoup, j’élève des poulets que je vends aux romains et je sais soigner avec les plantes. Quand j’étais jeune, à cause d’une femme, je me suis querellé avec un romain - j’étais alors à Cintium - et je l’ai poignardé. Lui mourut, moi je perdis un œil et ce que je possédais et je fus condamné aux travaux forcés pour longtemps… pour toujours. Mais je savais soigner et je guéris la fille d’un gardien.

Cela me valut son amitié et un peu de liberté… J’en profitai pour m’enfuir. J’ai mal agi car cet homme a certainement payé ma fuite de sa vie. Mais la liberté semble belle quand on est prisonnier…”

“Et elle n’est pas belle, après?”

“Non, il vaut mieux la prison, où l’on est seul, que le contact avec les hommes qui ne respectent pas votre solitude et sont autour de vous pour vous haïr…”

“Tu as étudié les philosophes?”

“J’étais maître à Cintium… J’étais prosélyte…”

“Et maintenant?”

“Maintenant, je ne suis rien. Je vis dans la réalité et dans la haine de même qu’on m’a haï et qu’on me hait.”

“Qui te hait?”

“Tout le monde. Et Dieu en premier. J’avais une femme… et Dieu a permis qu’elle me trahisse et me ruine. J’étais libre et respecté, et Dieu a permis que je devienne un forçat. L’abandon de Dieu, l’injustice des hommes ont rayé de mon existence Celui-ci et ceux- là. Ici, il n’y a plus rien…”

Et il se bat le front et la poitrine.

“C’est-à-dire: ici dans la tête, il y a la pensée, le savoir. Là, il n ‘y a rien”

Et il crache avec mépris.

“Tu te trompes: il y a encore deux choses.”