“Parle.”
Mais la femme voilée ne veut pas s’asseoir. Un peu penchée, elle continue de pleurer. Marie est devant elle, douce et majestueuse. Elle attend, en priant, que son chagrin se calme. Je la vois qui prie par toute son attitude bien que rien en elle ne révèle qu’elle prie: ni les mains qui tiennent toujours la petite main de la Voilée, ni les lèvres qui sont closes.
Enfin les larmes s’arrêtent. La femme s’essuie le visage avec son voile et dit ensuite:
“Et pourtant, je ne suis pas venue de si loin pour rester inconnue. C’est l’heure de ma rédemption et je dois me découvrir pour… pour te montrer de combien de plaies est couvert mon cœur. Et… et tu es une mère… et sa Mère… Tu auras donc pitié de moi.”
“Oui, ma fille.”
“Oh! oui! Appelle-moi ma fille!… J’avais une mère… et je l’ai abandonnée… On m’a dit depuis qu’elle est morte de chagrin… J’avais un père… il m’a maudite… et il dit aux gens de la ville: “Je n’ai plus de fille”…
Elle a une crise violente de larmes. Marie devient pâle de peine. Mais elle lui met la main sur la tête pour la réconforter. La femme reprend:
“Je n’aurai plus personne qui m’appelle: ma fille!… Oui, ainsi, caresse-moi ainsi, comme le faisait ma maman… quand j’étais pure et bonne… Permets-moi de baiser cette main et d’essuyer avec elle mes larmes. Mes larmes seules ne me lavent pas. Combien j’ai pleuré depuis que j’ai compris!… Auparavant j’avais pleuré aussi, car c’est horrible de n’être qu’une chair vendue, insultée par l’homme. Mais ce n’était que les plaintes d’un animal brutalisé qui hait et se révolte contre celui qui le torture et le souille toujours plus car… je changeais de maître, mais c’était toujours la même bestialité… Depuis huit mois je pleure Cf. EMV 77, larencontre d'Aglaé avec Jésus dans la maison du Baptiste à Hébron. … parce que j’ai compris… J’ai compris ma misère, ma pourriture. J’en suis couverte, saturée et j’en ai la nausée… Mais mes pleurs toujours plus conscients ne me lavent pas encore. Ils se mélangent à ma pourriture et ne la lavent pas. Oh! Mère! Essuie mes larmes, et je serai purifiée de façon à pouvoir approcher mon Sauveur!”
“Oui, ma fille, oui. Assieds-toi, ici, avec moi et parle paisiblement. Abandonne tout ce poids ici, sur mes genoux de Mère”
Et Marie s’assied.
168.3 – Mais la femme glisse à ses pieds et veut parler ainsi. Elle commence doucement:
“Je suis de Syracuse… J’ai vingt-six ans… J’étais la fille d’un intendant diriez-vous, nous nous disons du procurateur d’un grand seigneur romain. J’étais fille unique. Je vivais heureuse. Nous habitions près de la plage dans une très belle villa dont mon père était l’intendant. De temps à autre le propriétaire de la villa venait, ou sa femme, et ses enfants… Ils nous traitaient bien et ils étaient gentils avec moi.
Les filles jouaient avec moi… Ma maman était heureuse… elle était fière de moi. J’étais belle… j’étais intelligente… tout me réussissait… Mais j’aimais davantage les choses frivoles que les bonnes. À Syracuse, il y a un grand théâtre. Un grand théâtre… beau… vaste… Exact: Le grand théâtre grec de Syracuse était le plus grand de toute la Sicile, plus grand que le célèbre théâtre d'Épidaure en Grèce. Il sert aux jeux et aux comédies… Dans les comédies et les tragédies qu’on y donne, on emploie beaucoup les mimes. Elles soulignent par leurs danses muettes ce qu’exprime le chœur. Tu ne sais pas… mais même avec les mains, avec les mouvements du corps, nous pouvons exprimer les sentiments de l’homme agité par quelque passion… On forme dans une palestre contiguë au théâtre La palestre est une sorte de gymnaste, fréquent dans les cités grecques. L'existence d'une palestre à Syracuse est évoquée par les archéologues italiens. Sa présence dans le quartier archéologique Neapolis, au nord du théâtre grec, où subsistent les traces d'un stade, est très probable, mais reste à découvrir. des adolescents et des adolescentes au métier de mime. Ils doivent être beaux comme des dieux et agiles comme des papillons… J’aimais beaucoup aller sur une éminence qui dominait cet endroit et regarder les danses des mimes. Et puis je les refaisais sur les prés fleuris, sur le sable blond de ma terre, dans le jardin de la villa. Je paraissais une statue artistique ou bien un vent qui survole, tant je savais me fixer dans des poses statuaires ou voler sans presque toucher le sol. Mes riches amies m’admiraient… et ma maman en était fière…”
La femme voilée parle, se remémore, revoit le passé comme en un songe, et elle pleure. Les sanglots ponctuent ses dires.
“Un jour… c’était en mai… Syracuse était tout en fleurs. Les festivités étaient terminées depuis peu Parfaitement crédible: les festivités célébrant Cérès s'achevaient le 19 avril. Elles comprenaient des manifestations théâtrales (selon Ovide). et j’étais restée enthousiaste d’une danse exécutée au théâtre… Mes maîtres m’y avaient conduite avec leurs filles. J’avais quatorze ans… Dans cette danse, les mimes devaient représenter les nymphes du printemps accourant pour adorer Cérès. Elles dansaient couronnées de roses, vêtues de roses… De roses seulement, car leur vêtement était un voile très léger, un filet de fil d’araignée sur lequel étaient éparses les roses… Dans leur danse, elles semblaient des Hébés ailées Crédible: Hébé: fille de Zeus et d'Héra, déesse personnifiant la jeunesse, la vitalité et la vigueur. , tant elles couraient avec légèreté. Leurs corps splendides se voyaient à travers les écharpes de voile fleuri qui formaient des ailes derrière elles… J’étudiai cette danse… et un jour… un jour…”
168.4 – La femme voilée pleure encore plus fort… Puis elle se reprend:
“J’étais belle. Je le suis. Regarde.”
Elle se dresse debout, rejetant rapidement son voile en arrière et laissant retomber son manteau. Et moi, je reste ébahie car je vois surgir des étoffes qu’elle a repoussées Aglaé, très belle dans son humble vêtement, avec sa simple coiffure à tresses, sans joyaux, sans étoffe de prix, une vraie fleur de chair, svelte et pourtant parfaite, avec un très beau visage, brun clair et des yeux veloutés mais pleins de feu.
Elle se remet à genoux devant Marie:
“J’étais belle, pour mon malheur et j’étais folle. Ce jour-là, je m’habillai avec des voiles. Les filles de mon maître m’aidèrent. Elles aimaient me voir danser… Je m’habillai dans un coin de la plage blonde, en face de la mer azurée. Sur la plage, déserte en ce lieu, il y avait des fleurs sauvages, blanches et jaunes au parfum pénétrant d’amandier, de vanille Le commerce des épices était pratiqué dès l'antiquité avec la Perse, l'Arabie et même l'Inde et la Chine. On a longtemps cru que la mention ici de la vanille était un anachronisme car le mot n'apparaît qu'au 16e siècle, après la découverte de l'Amérique dont on la croit originaire. Mais un lecteur attentif nous a signalé la découverte de ce parfum en Palestine, dans des jarres vieilles de 3.600 ans, ce que ne pouvait savoir Maria Valtorta. Les autres parfums sont typiques de la Sicile. , de chair à peine pure. Des agrumes, il arrivait aussi des bouffées de parfum pénétrant, les roses de Syracuse exhalaient leurs odeurs, et aussi la mer, et aussi le sable. Le soleil faisait exhaler des odeurs de toutes choses… Un vague sentiment de panique me montait à la tête. Je me sentais nymphe, moi aussi, et j’adorais… quoi? La Terre féconde? Le Soleil qui la fécondait? Je ne sais. Païenne parmi les païens, je crois que j’adorais le Sens, mon roi despotique, que je ne pensais pas avoir en moi, mais qui était puissant, plus qu’un dieu… Je me couronnai de roses que j’avais prises dans le jardin… et je dansai… J’étais ivre de lumière, de parfums, du plaisir d’être jeune, agile et belle. Je dansai… et on me vit. Je vis qu’on me regardait. Mais je n’eus pas honte de paraître nue devant les deux yeux avides d’un homme. Au contraire, je me complus à surfaire mes vols… Le plaisir d’être admirée me donnait vraiment des ailes… Et ce fut ma ruine. Trois jours après je restai seule car les maîtres étaient partis pour regagner leur demeure patricienne de Rome. Mais, je ne restai pas à la maison… ces deux yeux admirateurs m’avaient dévoilé autre chose que la danse… Ils m’avaient dévoilé le sens et le sexe.”
Marie a un geste involontaire de dégoût qu’Aglaé remarque.
“Oh! mais tu es pure et peut-être je suis pour toi un être répugnant…”
“Parle, parle, ma fille. Il vaut mieux que ce soit à Marie qu’à Lui. Marie, c’est la mer qui lave… Conforme à la tradition qui depuis St Jérôme, interprète le mot Marie: mara étoile et jam mer. ”
“Oui, il vaut mieux que ce soit à toi, c’est ce que je me suis dit aussi quand je sus qu’il avait une Mère… Car, tout d’abord, le voyant si différent de tout autre homme, le seul qui soit tout esprit - maintenant je sais que l’esprit existe et ce que c’est - tout d’abord je n’aurais pu dire de quoi était fait ton Fils, ainsi pur de sensualité tout en étant homme, et en moi même je pensais qu’il n’avait pas de mère, mais qu’il était descendu ainsi sur la terre pour sauver les horribles misères dont je suis la plus grande…
168.5 – Tous les jours je revins en cet endroit espérant revoir cet homme, jeune, brun, beau… Et après quelque temps, je le revis… Il me parla. Il me dit: “Viens avec moi à Rome. Je t’amènerai à la cour impériale, tu seras la perle de Rome”. Je dis: “Oui, je serai ton épouse fidèle. Viens chez mon père”. il se mit à rire, moqueur, et me donna un baiser. Il dit: “Non pas épouse, mais déesse, et moi, ton prêtre, je te dévoilerai les secrets de la vie et du plaisir”. J’étais folle, j’étais jeune, mais bien que jeune, je n’ignorais pas ce qu’est la vie… j’étais rusée. J’étais folle, mais pas encore dépravée… et je fus dégoûtée de sa proposition. Je m’échappai de ses bras et courus à la maison… mais je n’en parlai pas à ma mère… et je ne sus pas résister au désir de le revoir… Ses baisers m’avaient rendue encore plus folle… et je revins. J’étais à peine revenue sur cette plage solitaire qu’il m’embrassa, me baisant avec frénésie, une pluie de baisers, de paroles amoureuses, de questions: “Est-ce que tout n’est pas dans cet amour? N’est-ce pas plus doux que le lien du mariage? Que veux-tu d’autre? Peux-tu vivre sans cela?”