“Quelle pensée, Maître?” demande Plautina qui écoute attentivement et que séduit la pensée élégante du Maître hébreu.

“Celle-ci. Comme une plante ne meurt pas tant que sa racine est nourrie par le sol, et n’est pas entraînée dans la mort par la mort de la tige, ainsi l’humanité ne meurt pas quand cesse la vie terrestre d’un être, mais elle développe sans cesse de nouvelles fleurs.

Voici une pensée encore plus élevée, capable de nous faire bénir le Créateur: alors que la fleur, quand elle est morte ne revit pas et cela est triste, l’homme, endormi de son dernier sommeil, n’est pas mort, mais il vit d’une vie plus éclatante en recevant par ce qu’il y a de meilleur en lui une vie éternelle et toute splendeur du Créateur qui l’a formé.

167.5 – Aussi, Valeria, si ta petite était morte, tu n’aurais pas perdu ses caresses. Sur ton âme serait toujours venu le baiser de ta créature séparée mais pas oublieuse de ton amour. Vois-tu comme il est doux d’avoir foi en une vie éternelle? Où est maintenant ta petite?”

“Dans ce berceau couvert. Je ne m’en étais jamais séparée auparavant car l’amour pour mon mari et pour ma fille étaient les deux buts de ma vie. Mais maintenant que je sais ce que c’est que de la voir mourir, je ne la quitte pas un seul instant.”

Jésus se dirige vers un banc sur lequel est posé une sorte de petit berceau de bois, recouvert d’une riche couverture. Il la découvre et regarde la petite qui dort et que l’air plus vif éveille doucement. Ses petits yeux s’ouvrent étonnés et un sourire d’ange ouvre sa bouche alors que ses menottes, tout à l’heure fermées, s’ouvrent, désireuses de saisir les cheveux ondoyants de Jésus pendant qu’un babil de moineau marque en sa pensée le déroulement d’un discours. Enfin, elle crie le grand mot, le mot universel “Maman!”

“Prends-la, prends-la, dit Jésus, qui s’écarte pour permettre à Valeria de se pencher sur le berceau.

“Mais, elle va t’ennuyer!… Je vais appeler une esclave et je la ferai conduire dans le jardin.”

“M’ennuyer? oh, que non! Jamais les enfants ne m’ennuient. Ils sont toujours mes amis.”

“Tu as des enfants ou des neveux, Maître?” demande Plautina qui observe avec quels sourires Jésus essaie de faire rire la petite.

“Je n’ai ni enfants ni neveux, mais j’aime les enfants comme j’aime les fleurs, parce qu’ils sont purs et sans malice. Et même, ô femme, donne-moi ta petite. Il m’est si doux de serrer sur mon cœur un petit ange.”

Et il s’assied avec la petite qui l’observe et Lui dépeigne la barbe, et puis trouve plus intéressant de s’amuser avec les franges du manteau et le cordon du vêtement auxquels elle adresse un long et mystérieux discours.

167.6 – Plautina dit:

“Notre amie, bonne et sage, une des rares qui ne nous dédaignent pas Les femmes juives, tout comme les hommes, ne se mêlaient pas aux romain(e)s, qu'ils considéraient comme "impurs". et ne se gâte pas dans notre fréquentation, t’aura dit que nous avons désiré te voir et t’entendre pour te juger d’après ce que tu es. Car Rome ne croit pas aux fables… Pourquoi souris-tu Maître?”

“Après je te le dirai, continue.”

“Car Rome ne croit pas aux fables et elle veut juger avec science et conscience avant de condamner et d’exalter. Ton peuple t’exalte et te calomnie de la même façon. Tes œuvres porteraient à t’exalter, les paroles de nombreux hébreux à te croire un peu moins qu’un criminel. Tes paroles sont solennelles et sages comme celles d’un philosophe. Rome a beaucoup d’amour pour les doctrines des philosophes et… je dois le dire, les philosophes actuels n’ont pas une doctrine qui nous satisfasse Les doctrines en vogue à l'époque étaient essentiellement : le stoïcisme, l'épicurisme, le cynisme et le scepticisme. , surtout parce que leur manière de vivre n’y correspond pas.”

“Ils ne peuvent avoir une manière de vivre qui corresponde à leur doctrine.”

“Parce qu’ils sont païens, n’est-ce pas?”

“Non. Parce qu’ils sont athées.”

“Athées? Ils ont leurs dieux.”

“Ils ne les ont même plus, femme. Je te rappelle les anciens philosophes, les plus grands. Ils étaient païens, eux aussi, mais regarde quelle élévation de vie ils ont eue! Mélangée à l’erreur, parce que l’homme est porté à l’erreur. Mais, quand ils se sont trouvés devant les mystères les plus grands: la vie et la mort, quand ils ont été mis en face du dilemme: Honnêteté ou Malhonnêteté, Vertu ou Vice, Héroïsme ou Lâcheté, quand ils ont pensé qu’en se tournant vers le mal il en serait résulté du mal pour la patrie et pour les citoyens, voilà qu’alors avec leur volonté de géants ils ont rejeté loin d’eux les tentacules des mauvais polypes Aristote (Histoire des animaux, IV, 1) ou Pline évoquent les polypes, preuve que cet animal était connu alors. Pline décrit même la capture d'un calmar géant (Histoire Naturelle, IX, 6-12). et, libres et saints, ils ont su vouloir le Bien à tout prix. Ce Bien qui n’est autre chose que Dieu.”

167.7 – “Tu es Dieu, dit-on. Est-ce vrai?”

“Je suis le Fils du Dieu Vrai, fait Chair en demeurant Dieu.”

“Mais, qu’est-ce que Dieu? Le plus grand des maîtres, si nous te regardons.”

“Dieu est bien plus qu’un maître. Ne rabaissez pas l’idée sublime de la divinité en la limitant à la sagesse.”