– Maître, ne pars pas comme cela. J’ai peur que tu ne sois fâché contre moi.

– Oh non! Tu dois me croire.

– Alors, ne pars pas. Je vais sur la tombe d’Hillel. Accepterais-tu de m’y accompagner? Nous aurons vite fait, parce que j’ai des mules et des ânes pour tout le monde. Nous n’aurons qu’à les débarrasser des bâts que les serviteurs porteront. Qui plus est, cela raccourcira la partie la plus difficile de ton chemin.

– C’est même un honneur pour moi que de t’accompagner sur la tombe d’Hillel. Allons-y donc.»

Gamaliel donne des ordres et, pendant que tous s’affairent à démonter la salle à manger provisoire, Jésus et le rabbin montent sur des mules et cheminent côte à côte sur la route escarpée et silencieuse, sur laquelle les sabots ferrés de leurs montures résonnent bruyamment.

Gamaliel se tait. Il se contente de demander une fois ou deux à Jésus si sa selle est confortable. Jésus répond puis garde le silence, perdu dans ses pensées au point de ne pas se rendre compte que Gamaliel retient un peu sa mule pour le laisser passer devant lui d’une encolure afin d’étudier tous ses mouvements. Les yeux du vieux rabbin ressemblent à des yeux de faucon qui guettent leur proie tant ils sont attentifs et fixes. Mais Jésus ne s’aperçoit de rien. Il avance calmement en s’adaptant au pas ondulant de sa monture. Il réfléchit, et néanmoins examine ce qui l’entoure sous tous ses aspects. Il allonge la main pour cueillir une grappe de cytise d’or qui pend, sourit à deux oiseaux qui font leur nid dans un genévrier touffu, arrête sa mule pour écouter une fauvette à tête noire et acquiesce, comme en une bénédiction, au cri angoissé par lequel une tourterelle sauvage encourage son compagnon au travail.

«Tu aimes beaucoup les plantes et les animaux, n’est-ce pas? – Oui, beaucoup. C’est mon livre vivant. L’homme a toujours devant lui les fondements de la foi. La Genèse vit dans la nature. Qui sait regarder sait aussi croire.

Cette fleur, au parfum si délicat et dont les corolles pendantes sont d’une matière si douce contrastant tellement avec ce genévrier épineux et cet ajonc piquant, a-t-elle pu se faire toute seule? Et regarde ici: comment ce rouge-gorge aurait-il pu se faire tout seul, avec cette pincée de sang séché sur sa gorge douce? Quant à ces deux tourterelles, où et comment ont-elles pu se peindre ce collier d’onyx sur le voile de leurs plumes grises? Et là encore: ces deux papillons, l’un noir aux grands yeux d’or et de rubis, l’autre blanc aux rayures bleues, où ont-ils trouvé les pierres précieuses et les rubans de leurs ailes? Et ce ruisseau? C’est de l’eau. D’accord, mais d’où vient-elle? Quelle est la source première de l’élément eau? Ah! regarder veut dire croire, si l’on sait voir.

– Regarder veut dire croire. Nous regardons trop peu la Genèse vivante qui est sous nos yeux.

– Il y a trop de science, Gamaliel, et trop peu d’amour, trop peu d’humilité.»

Gamaliel soupire et hoche la tête.

160.6 - «Voilà, je suis arrivé, Jésus. C’est ici qu’Hillel est enseveli La tombe d'Hillel est effectivement située sur les pentes du mont Méron, entre Méron et Giscala. C'est aujourd'hui un lieu de pèlerinage en Israël. . descendons et laissons là nos montures. Un serviteur les prendra.»

Ils descendent de leurs montures, les attachent à un tronc d’arbre et se dirigent vers un tombeau qui sort de la montagne, près d’une vaste demeure complètement fermée.

«Je viens méditer ici, pour me préparer aux fêtes d’Israël, dit Gamaliel en désignant la maison.

– Que la Sagesse te donne toutes ses lumières.

– Et ici (Gamaliel désigne le tombeau) pour me préparer à la mort. C’était un juste.

– Oui, c’était un juste. J’aime à prier auprès de ses cendres.

Mais, Gamaliel, Hillel ne doit pas seulement t’enseigner à mourir: il doit t’enseigner à vivre.

– Comment, Maître?

– “L’homme est grand quand il s’humilie ” était sa devise préférée… David Amos note que cette pensée est tirée de l'Ecclésiastique (Livre de Sirac) 3,18 : "Humilie-toi d'autant plus que tu es plus grand, et tu trouveras grâce devant le Seigneur". VOIR LE COMMENTAIRE.

– Comment le sais-tu si tu ne l’as pas connu?

– Je l’ai connu… du reste, même si je n’avais pas connu le rabbin Hillel personnellement, j’aurais connu sa pensée, car je n’ignore rien de la pensée des hommes.»

Gamaliel baisse la tête et murmure:

«Dieu seul peut dire cela. – Dieu et son verbe. Car le Verbe connaît la Pensée et la Pensée connaît le Verbe et l’aime, et elle lui communique ses trésors pour le faire participer à elle-même. L’Amour resserre les liens et en fait une seule Perfection. C’est la Trinité qui s’aime et divinement se forme, s’engendre, procède et se complète. Toute sainte pensée est née dans l’Esprit parfait et en est un reflet dans l’âme du juste. Alors le Verbe peut-il ignorer les pensées des justes, qui sont celles de la Pensée?»

Ils prient longuement auprès du tombeau fermé. Les disciples puis les serviteurs les rejoignent, les premiers à dos de mule, les autres ployant sous le poids des bagages. Mais ils s’arrêtent en bordure du pré au-delà duquel se trouve le tombeau. La prière s’achève.

“Adieu, Gamaliel. Elève-toi comme Hillel.

– Que veux-tu dire?

– Elève-toi. Il te précède parce qu’il a su croire avec plus d’humilité que toi. Paix à toi.”