“Marianne, la veuve de Lévi? La belle-mère de Jérusa, femme de Josias?”
“Oui, elle.”
“Regarde, homme. Au bout de cette rue il y a une place, au coin il y a une fontaine, et de là partent trois chemins. Prends celui qui a un palmier au milieu et marche encore cent pas. Tu trouves un fossé et tu le suis jusqu’au pont de bois. Tu le passes et tu vois une ruelle couverte. Tu la suis. Quand il n’y a plus de route, ni de couvert, car elle débouche sur une place, tu es arrivé. La maison de Marianne est dorée par la vétusté. Avec les dépenses qu’ils ont, ils ne peuvent la remettre en état. Ne te trompe pas. Adieu. Tu viens de loin?”
“Pas trop. Voir la note ci-dessus. ”
“Mais tu es Galiléen?”
“Oui.”
“Et ceux-ci? Tu viens pour la Fête!”
“Ce sont des amis. Adieu, homme. La paix soit avec toi.”
Jésus laisse en plan le bavard qui n’est plus pressé. Il prend son chemin et les apôtres le suivent.
Ils arrivent à la petite place: une parcelle de terre boueuse avec, au centre, un grand chêne qui a poussé là, tout seul et qui peut-être en été donne une ombre agréable. Pour l’heure, il est plutôt triste avec sa frondaison touffue et sombre au-dessus des pauvres maisons auxquelles il enlève la lumière et le soleil.
La maison de Marianne est la plus misérable. Large et basse, mais tellement négligée! La porte est couverte de pièces posées sur les éraflures du bois vétuste. Une petite fenêtre, sans rideau, présente sa noire ouverture comme une orbite privée de son œil.
Jésus frappe à la porte.
134.2 – Une fillette, sur les dix ans se présente, pâle, maigre, les yeux rougis.
“Tu es la petite fille de Marianne? Dis à la grand’mère que Jésus est ici.”
L’enfant pousse un cri et s’enfuit en criant à haute voix. La vieille femme accourt, suivie de six bambins sans compter la fillette de tout à l’heure. Le plus grand paraît être son jumeau; les derniers, deux petits garçons sans chaussures et amaigris s’attachent au vêtement de la vieille et savent à peine marcher.
“Oh! Tu es venu! Enfants, vénérez le Messie! Tu arrives en temps dans ma pauvre maison. Ma fille est mourante… Ne pleurez pas, petits, qu’elle ne vous entende pas. Pauvres créatures! Les bambines sont épuisées par les veilles, car j’ai tout à faire et je ne peux plus veiller, je tombe par terre par le sommeil. Il y a des mois que je ne vais plus au lit. À présent je dors sur un siège près d’elle et des enfants. Mais elles, elles sont petites et elles en souffrent. Ces garçons vont faire du bois pour alimenter le feu. Ils en vendent aussi, pour avoir du pain. Ils n’en peuvent plus, les pauvres petits! Mais, ce qui nous tue, ce n’est pas la fatigue: c’est de la voir mourir… Ne pleurez pas. Nous avons Jésus.”
“Oui, ne pleurez pas. La maman va guérir, le père reviendra. Vous n’aurez plus tant de dépenses, ni si grande faim. Ceux-ci, ce sont les deux derniers?”
“Oui, Seigneur, cette faible créature a accouché trois fois de deux jumeaux… et son sein est devenu malade.”
“Trop pour les uns, et rien pour d’autres.” marmonne Pierre dans sa barbe Cette réflexion trahit l'attente secrète de paternité de la part de Pierre qui est sans enfant et sans espoir d'en avoir. .
Puis il prend un petit et lui donne une pomme pour le faire taire. L’autre aussi lui en demande une et Pierre le satisfait.
134.3 – Jésus, accompagné par la vieille, traverse l’atrium, puis une cour et monte l’escalier pour entrer dans une pièce où gémit une femme, jeune encore mais squelettique.
“Le Messie, Jérusa. Maintenant tu ne vas plus souffrir. Tu vois! Il est venu pour de bon. Isaac ne ment jamais. Il l’a dit On sait qu'Isaac a déjà évangélisé toute la région, ce qui explique peut-être aussi les foules venues à La Belle Eau (Cf. EMV 87.1 et EMV 118.3). . Crois donc car, s’il est venu, il peut aussi te guérir.”
“Oui, bonne mère. Oui, mon Seigneur. Mais si tu ne peux me guérir, du moins fais-moi mourir. J’ai des chiens dans ma poitrine. La bouche de mes enfants, auxquels j’ai donné le doux lait, m’a apporté le feu et l’amertume. Je souffre tant, Seigneur! Je coûte tant! Mon mari travaille au loin pour gagner le pain. La vieille maman s’épuise. Et moi qui meurs… À qui iront mes enfants quand ce mal m’aura fait mourir et qu’elle trépassera par ses efforts épuisants?”
“Pour les oiseaux, il y a Dieu et de même pour les petits de l’homme. Mais, tu ne vas pas mourir. C’est ici que tu as si mal?” Jésus va poser la main sur le sein enveloppé de bandes.
“Ne me touche pas! N’augmente pas ma souffrance!” crie la malade.