“Mais qui l’envoie, alors? Comment te connaît-il?”
“C’est par mon cousin Jean lui-même. Croyez-vous qu’en prison il ne m’aura pas prêché? Mais aussi par Kouza… par la voix de la foule… par la haine même des pharisiens… Même les frondaisons et l’air parlent de Moi, désormais. Le caillou a été jeté dans l’eau immobile, et le bâton a frappé le bronze. Les ondes courent en cercles toujours plus vastes, portant aux eaux lointaines la révélation, et le son la livre à l’espace… La terre a appris à dire: “Jésus” et jamais plus elle ne se taira. Allez, et soyez courtois avec lui comme avec n’importe qui. Allez. Je reste avec Judas.”
Les disciples s’en vont.
121.4 - Jésus regarde Judas encore larmoyant et lui demande:
“Eh bien. N’as-tu rien à me dire? Je sais tout ce qui te concerne, mais je veux l’apprendre de toi. Pourquoi ces pleurs? Et surtout: pourquoi ce déséquilibre qui fait de toi un perpétuel mécontent?”
“Oh! oui, Maître. Tu l’as dit. Je suis jaloux par nature. Tu le sais certainement et je souffre de voir que… de voir tant de choses, c’est ce qui me rend inquiet et… injuste. Et je deviens mauvais alors que je ne le voudrais pas, non…”
“Et ne recommence pas à pleurer! De qui es-tu jaloux? Habitues-toi à parler avec ta vraie âme. Tu parles beaucoup et même trop. Mais avec quoi? Avec l’instinct et la pensée. Tu effectues un fatigant et continuel travail pour dire ce que tu veux dire: je parle de toi, de ton être, car pour ce que tu dois dire des autres ou aux autres rien ne te retient ni ne t’arrête. Il en est de même pour la chair. Elle est ton cheval fou. Tu sembles un aurige auquel le directeur des courses a donné deux chevaux fous. L’un, c’est les sens. L’autre… veux-tu savoir quel est l’autre? Oui? C’est l’erreur que tu ne veux pas dompter. Toi, aurige adroit mais imprudent, tu te fies en ton savoir-faire et tu crois que cela suffit. Tu veux arriver le premier… tu ne perds pas de temps à changer au moins un cheval. Au contraire tu les excites et les cravaches. Tu veux être “le vainqueur”. Tu veux les applaudissements… Ne sais-tu pas que toute victoire est certaine lorsqu’on la conquiert par un travail constant patient et prudent? Parle avec ton âme. C’est d’elle que je veux que vienne ton aveu. Dois-je te dire, Moi, ce que tu as au-dedans de toi?”
“Je souffre de ce que, même Toi, tu n’es pas juste et pas d’accord avec Toi-même, et j’en souffre.”
“Pourquoi m’accuses-tu? En quoi ai-je manqué à tes yeux?”
“Quand j’ai voulu te conduire chez mes amis, tu n’as pas voulu, en disant: “Je préfère rester avec les humbles”. Puis Simon et Lazare t’ont dit que ce serait bien de te mettre sous la protection d’un homme puissant, et tu as accepté. Tu donnes la préférence à Pierre, à Simon, à Jean… Tu…”
“Quoi encore?”
“Rien d’autre, Jésus.”
“Des nuages!… Des bulles dans l’écume de l’eau. Tu me fais de la peine car tu es un pauvre être qui se torture alors qu’il pourrait être heureux. Peux-tu dire qu’il est luxueux, ce logement? Peux-tu dire qu’il n’y a pas eu une raison importante pour me pousser à l’accepter? Si Sion était moins marâtre pour ses prophètes, serais-je ici comme un homme qui craint la justice humaine et se réfugie dans un lieu d’asile?”
“Non.”
“Et alors? Peux-tu dire que je ne t’ai pas donné des missions, à toi comme aux autres? Peux-tu dire que j’ai été dur avec toi quand tu as eu des manquements? Tu n’as pas été sincère… Les vignes… Oh! les vignes! Quel nom avaient-elles ces vignes Judas a prétexté devoir s'occuper des vignes paternelles pour partir du groupe apostolique et rejoindre ses "amis" du Temple : EMV 102.1. ? Tu n’as pas été complaisant avec qui souffrait ou se rachetait. Tu n’as pas été non plus respectueux envers Moi. Et les autres ont vu… Pourtant une seule voix s’est élevée pour te défendre, et toujours. La mienne. Les autres auraient le droit d’être jaloux, car s’il y en a un que j’ai protégé, c’est toi.”
Judas pleure, humilié et ému.
121.5 - “Je m’en vais. C’est l’heure où j’appartiens à tout le monde. Pour toi, reste et réfléchis.”
“Pardonne-moi, Maître. Je ne puis avoir la paix si je n’ai pas ton pardon. Ne t’attriste pas à cause de moi. Je suis un mauvais garçon… J’aime et je tourmente… Ainsi avec ma mère… ainsi avec Toi… Ce serait ainsi avec mon épouse si demain j’en avais une. Il vaudrait mieux que je meure:…”
“Il vaudrait mieux que tu te repentes. Mais tu es pardonné. Adieu.”
Jésus sort et approche de la porte, Pierre est dehors:
“Viens, Maître. C’est déjà tard, et il y a tant de monde. D’ici peu la nuit va tomber. Et tu n’as même pas mangé… C’est ce garçon qui est la cause de tout.”
“Ce “garçon” a besoin de vous tous pour n’être plus la cause de ces choses. Tâche de te le rappeler, Pierre. Si c’était ton fils, le plaindrais-tu?…”
“Hum! oui et non. Je le plaindrais… mais… je lui enseignerais aussi quelque chose, même s’il était déjà un homme, comme à un méchant gamin. Mais, si c’était mon fils, il ne serait pas comme çà…”
“Suffit.”
“Oui, c’est assez, mon Seigneur. Voilà Manahen. C’est celui qui a un manteau presque noir, tant il est rouge foncé. Il m’a donné ceci pour les pauvres et m’a demandé s’il pouvait rester pour dormir.”