“Tu fais l’espion avec Jésus?”
“Je laisse ce métier à ceux du Temple. Nous, du lac, c’est par le travail que nous gagnons notre pain, mais pas par la délation. Ne crains pas que Simon de Jonas t’espionne. Mais ne m’agace pas et ne te permets pas de désobéir au Maître, parce que je suis là moi…”
“Et, qui es-tu? Un pauvre homme comme moi.”
“Oui, monsieur. Plus pauvre même, plus ignorant, plus rustre que toi. Je le sais et cela ne m’afflige pas. Mais je m’inquiéterais si j’étais pareil à toi pour le cœur. Mais le Maître m’a donné cette charge et je m’en acquitte.”
“Pareil à moi pour le cœur? Et qu’est-ce qu’il y a dans mon cœur pour te dégoûter? Parle, accuse, attaque…”
“Mais, en somme! dit le Zélote indisposé et avec lui Barthélemy. En somme, finis là, Judas. Respecte les cheveux de Pierre.”
“Je respecte tout le monde, mais je veux savoir ce qu’il y a en moi…”
“Tout de suite servi… Laissez-moi parler… Il y a l’orgueil, de quoi remplir cette cuisine, il y a la fausseté, il y a la luxure.”
“Moi, faux?”
Tout le monde s’interpose et Judas doit se taire.
121.2 - Simon, calme, dit à Pierre:
“Excuse-moi, ami si je te dis quelque chose. Lui a des défauts. Mais toi aussi tu en as quelques-uns. Un de cela est de ne pas comprendre les jeunes. Pourquoi ne tiens-tu pas compte de l’âge, de la naissance… de tant de choses? Regarde: tu agis par affection pour Jésus, mais ne te rends-tu pas compte que ces discussions le fatiguent? À lui, je ne le dis pas (et il montre Judas) mais à toi, mûr et si honnête, je fais cette prière. Lui a tant de peine avec ses ennemis, Lui en donner encore nous aussi! Tant d’hostilité l’entoure. Mais pourquoi en créer jusque dans son nid?”
“C’est vrai, dit Jude Thaddée. Jésus est très triste et même amaigri. La nuit je l’entends qui se tourne et se retourne sur son lit et il soupire. Souvent la nuit je me suis levé et j’ai vu qu’il pleurait en priant. Je Lui ai dit: “Qu’as-tu?” et Lui m’a embrassé et m’a dit: “Aimes-moi bien. Comme il est dur d’être le Rédempteur”!”
“Moi aussi, je l’ai trouvé en larmes dans le bois du fleuve, dit Philippe. Et à mon regard interrogatif il a répondu: “Sais-tu ce qui fait le Ciel différent de la terre en dehors de celle qui résulte de la présence visible de Dieu? C’est le manque d’amour entre les hommes. Cela me fait l’effet d’une corde qui m’étrangle. Je suis venu ici jeter le grain aux petits oiseaux pour être aimé par des êtres qui s’aiment entre eux!”
Judas Iscariote (il doit être un peu déséquilibré) se jette par terre et pleure comme un gosse.
121.3 - Jésus, accompagné de Jean, entre justement à ce moment:
“Mais qu’arrive-t-il? Et ces larmes?…”
“C’est ma faute, Maître, dit franchement Pierre. J’ai mal agi. J’ai blâmé Judas trop durement.”
“Non… c’est moi… moi… c’est moi le coupable. Je te fais de la peine… je ne suis pas bon… je mets du désordre, de la mésentente, de la désobéissance, je suis… Pierre a raison.
Mais aidez-moi donc à être bon! Car j’ai là quelque chose, là, dans le cœur, qui me fait faire ce que je ne voudrais pas. C’est plus fort que moi… et je ne te donne que de la souffrance, à Toi, à Toi, Maître, à qui je ne voudrais apporter que la joie… Crois-le! Ce n’est pas fausseté…”
“Mais, oui, Judas. Je n’en doute pas. Tu es venu à Moi avec un cœur pleinement sincère, dans un élan réel. Mais tu es jeune… Personne, pas même toi, tu ne te connais comme je te connais. Allons, lève-toi et viens ici. Nous parlerons nous deux seuls. En attendant, parlons de celui pour qui vous m’avez appelé. Quel mal y a-t-il que Manahen soit venu aussi? Quelqu’un ne peut-il pas, tout en étant parent d’Hérode, avoir soif du Dieu Vrai? Vous craignez pour Moi? Mais non. Fiez-vous en ma parole. Cet homme ne vient que dans une honnête intention.”
“Pourquoi, alors, ne s’est-il pas fait connaître?” demandent les disciples.
“Parce que, justement, il vient, en tant que “âme”, non pas comme frère de lait d’Hérode. S’il s’est entouré de silence, c’est parce qu’il pense que devant la parole de Dieu la parenté avec un roi ne compte pas… Nous respecterons son silence.”
“Mais si, au contraire, c’est lui qui l’a envoyé?”
“Qui? Hérode? Non, n’ayez pas peur.”