“Je suis désolé de te quitter. Mais d’ici quatre jours, je serai avec Toi de nouveau. Et je serai si fidèle que je t’ennuierai même.”

“Va donc. À l’aube qui se lèvera dans quatre jours, soyez à la Porte des Poissons. Adieu et que Dieu te garde.”

Judas embrasse le Maître et s’en va à côté de l’ânon qui trottine sur la route poussiéreuse.

La nuit tombe sur la campagne qui se fait silencieuse. Simon observe le travail des horticulteurs qui arrosent leurs sillons.

83.4 – Jésus est resté à sa place quelque temps. Puis il se lève, tourne derrière la maison et s’éloigne dans le verger. Il s’isole. Il va jusqu’au bosquet épais où de gros grenadiers sont séparés par des buissons peu élevés qui seraient bien des groseilliers. Mais je ne sais rien de précis. Ils n’ont pas de fruits et je connais peu leur feuillage. Jésus se cache là derrière. Il s’agenouille. Il prie… et puis se courbe, le visage contre terre, sur l’herbe et il pleure. C’est ce que ses soupirs profonds et entrecoupés me disent. Ce sont des pleurs découragés, sans sanglots, mais tellement tristes.

Il passe un long moment dans cette attitude. Voilà la faible clarté du crépuscule, mais il ne fait pas encore nuit pour empêcher de voir. Et dans la faible lumière, voici qu’on distingue par-dessus un groseillier la figure laide et honnête de Simon. Il regarde, cherche et distingue la forme ramassée du Maître tout couvert de son manteau bleu foncé qui le fait presque disparaître dans les ombres du sol. On voit à peine la tête blonde et les mains jointes en prière, qui s’élèvent au-dessus de la tête appuyée sur les poignets. Simon le regarde de ses yeux plutôt bovins. Il comprend que Jésus est triste, par les soupirs qu’il pousse, et sa bouche aux lèvres épaisses et presque violettes s’ouvre:

“Maître” appelle-t-il.

Jésus relève son visage.

“Tu pleures, Maître, pourquoi? Me permets-tu de venir?”

Le visage de Simon exprime l’étonnement et la peine. C’est un homme laid, décidément. Aux traits disgracieux, au teint olivâtre foncé, se joint la trace bleuâtre et profonde des cicatrices laissées par son mal. Mais il a un regard si bon que sa laideur disparaît.

“Viens, Simon, ami.”

Jésus s’est assis sur l’herbe. Simon s’assoit à côté de Lui.

“Pourquoi es-tu triste, mon Maître? Moi, je ne suis pas Jean et je ne saurai te donner tout ce que lui te donne. Mais j’ai en moi le désir de te donner tout réconfort. Et je n’ai qu’une douleur: celle d’être incapable de le faire. Dis-moi: je t’ai peut-être déplu, ces jours derniers, au point d’être accablé de devoir rester avec moi?”

“Non, mon bon ami, tu ne m’as jamais déplu depuis le moment où je t’ai vu. Et je crois que je n’aurai jamais de raisons de souffrir de toi.”

“Et, alors, Maître? Je ne suis pas digne de ta confiance, mais par mon âge, je pourrais presque être pour Toi un père, et tu sais quel désir j’ai toujours eu d’avoir un fils… Laisse-moi te caresser comme si tu m’étais un fils et qu’en ce moment de peine je te tienne lieu de père et de mère. C’est que tu as besoin de ta Mère pour oublier tant de choses…”

“Oh! oui, de ma Mère!” “Et, bien, en attendant que tu puisses te consoler près d’Elle, laisse à ton serviteur la joie de te consoler.

83.5 – Tu pleures, Maître, parce qu’il y a eu quelqu’un qui t’a déplu. Depuis plusieurs jours, ton visage est comme le soleil quand le voilent les nuages. Je t’observe. Ta bonté cache ta blessure, pour qu’on ne déteste pas celui qui te blesse. Mais cette blessure te fait souffrir et te donne la nausée. Mais, dis-moi, mon Seigneur: pourquoi n’éloignes-tu pas la source de cette peine?”

“Parce que, humainement, c’est inutile et ce serait contre la charité.”

“Ah! Tu as compris que je parle de Judas! C’est par lui que tu souffres. Comment peux-tu, Toi Vérité, supporter ce menteur? Il ment sans changer de couleur. Il est fourbe plus qu’un renard, fermé plus qu’un rocher. Maintenant, il est parti. Pour quoi faire? Combien d’amis peut-il avoir? Je souffre de te laisser, mais je voudrais le suivre et voir… Oh! non Jésus! Cet homme… éloigne-le, mon Seigneur.”

“C’est inutile. Ce qui doit être sera.”

“Que veux-tu dire?”

“Rien de spécial.”

“Tu l’as laissé aller volontiers parce que… parce que il t’a dégoûté par sa manière d’agir à Jéricho Cf. le chapitre précédent EMV 82.3. .”

“C’est vrai, Simon. Je te le dis encore: ce qui doit être sera, et Judas fait partie de cet avenir. Lui aussi doit y être!”

“Mais, Jean m’a dit que Simon-Pierre est toute franchise, tout feu… Est-ce qu’il le supportera celui-là?”