78 – À Kérioth. Mort du vieux Saul
14 janvier 1945
Le dimanche 14 janvier 1945.
78.1 – J’ai l’impression que la partie la plus escarpée, c’est à dire le nœud le plus étroit des montagnes de Judée, se trouve entre Hébron et Yutta. Mais je pourrais aussi me tromper et qu’il s’agisse d’une vallée qui s’ouvre plus largement sur des horizons assez vastes d’où se détachent des monts isolés et non plus une chaîne. Peut-être est-ce une cuvette entre deux chaînes, je ne sais. C’est la première fois que je la vois et je n’y comprends pas grand-chose. Dans des champs assez étroits mais bien tenus, cultures diverses de céréales: orge, seigle surtout, et aussi de beaux vignobles sur les terres les plus ensoleillées. Puis, en montant, des bois de pins et de sapins et d’autres essences forestières. Une route… discrète donne entrée sur un petit village.
“C’est le faubourg de Kérioth. Je te prie de venir à ma maison de campagne. Ma mère t’y attend. Puis nous irons dans Kérioth” dit Judas qui n’y tient plus, tant il est agité.
Je n’ai pas dit que maintenant Jésus n’est plus qu’avec Judas, Simon et Jean. Les bergers n’y sont plus. Peut-être sont-ils restés dans les pâturages d’Hébron ou retournés vers Bethléem.
“Comme tu veux, Judas. Mais nous pouvions aussi nous arrêter ici pour faire connaissance avec ta mère.”
“Oh! non, c’est une maison paysanne. Ma mère y vient au temps des récoltes. Mais ensuite elle reste à Kérioth. Et, ne veux-tu pas que ma cité te voie? Ne veux-tu pas lui porter ta lumière?”
“Bien sûr que je le veux, Judas, mais tu sais déjà que je ne regarde pas à l’humilité de l’endroit qui me donne l’hospitalité.”
“Mais aujourd’hui tu es mon hôte… et Judas sait recevoir.”
Ils font encore quelques mètres au milieu de maisonnettes disséminées dans la campagne, et femmes et hommes s’avancent, appelés par les enfants. C’est évident que c’est de la curiosité provoquée. Judas doit avoir battu le rappel.
“Voici ma pauvre maison. Excuse sa pauvreté.”
Mais la maison n’est pas une masure. C’est un cube à un seul étage, mais vaste et bien entretenu au milieu d’un verger touffu et prospère. Une ruelle privée, très propre va de la route à la maison.
“Me permets-tu de passer devant? Maître?”
“Vas-y.”
Judas s’en va.
“Maître, Judas a fait les choses en grand, dit Simon. Je m’en étais douté. Mais maintenant, j’en suis sûr. Tu dis, Maître, et tu as bien raison: esprit, esprit… Mais lui… lui ne l’entend pas ainsi. Il ne te comprendra jamais… ou bien tard.” rectifie-t-il pour ne pas peiner Jésus.
Jésus soupire et se tait.
78.2 – Judas sort avec une femme sur la cinquantaine environ. Elle est plutôt grande, mais pas tant que son fils à qui elle a donné ses yeux noirs et ses cheveux frisés. Mais ses yeux sont doux, plutôt tristes, tandis que ceux de Judas sont impérieux et fourbes.
“Je te salue, Roi d’Israël.” dit-elle en se courbant comme une vraie sujette. “Permets à ta servante de te recevoir.”
“Paix à toi, femme. Et que Dieu soit avec toi et avec ton enfant.”
“Oh! oui, avec mon enfant!”
C’est plutôt un soupir qu’une réponse.
“Lève-toi, mère. J’ai une Mère, moi aussi et je ne puis permettre que tu me baises les pieds. Au nom de ma Mère, je te donne un baiser, femme. C’est ta sœur… en amour et dans la destinée douloureuse des mères de ceux qui sont marqués.”
“Que veux-tu dire, Messie?” demande Judas un peu inquiet. Mais Jésus ne répond pas. Il est en train d’embrasser la femme qu’il a relevée et à laquelle il donne un baiser sur les joues. Puis, la tenant par la main, il va vers la maison.