76 – À Yutta chez le berger Isaac. Sarah et ses enfants
12 janvier 1945
Le vendredi 12 janvier 1945
76.1 – Une fraîche vallée, que remplit le bruit des eaux qui coulent vers le sud en bondissant et écumant dans un petit torrent d’argent qui fait jaillir sa riante fraîcheur sur les petits pâturages de ses rives, mais il semble que son humidité remonte aussi sur les pentes. C’est une émeraude, aux teintes variées qui monte du sol à travers les buissons et les arbustes du sous-bois, jusqu’à la cime des arbres de haute futaie, parmi lesquels des noyers nombreux, du bois proprement dit entrecoupé de clairières qui sont de verts plateaux d’herbe grasse, pâturages sains où les troupeaux refont leurs forces.
Jésus descend avec les siens et les trois bergers vers le torrent. Patiemment il s’arrête quand il faut attendre une brebis qui s’attarde ou l’un des bergers qui doit courir après un agneau qui a perdu son chemin. C’est exactement le Bon Berger, maintenant. Lui aussi s’est muni d’une longue branche pour écarter les tiges des ronces et des aubépines et des clématites qui surgissent de tous côtés et cherchent à s’agriffer aux vêtements. Et cela complète sa physionomie pastorale.
“Tu vois, Yutta est là-haut. Nous allons passer le torrent. Il y a un gué utilisable en été sans aller jusqu’au pont. Il aurait été plus court de venir par Hébron, mais tu ne l’as pas voulu.”
“Non, à Hébron après. Toujours d’abord vers ceux qui souffrent.
76.2 – Les morts ne souffrent plus, quand ce sont des justes. Et Samuel était un juste. Pour les morts, ensuite, qui ont besoin de prières, il n’est pas nécessaire d’être auprès de leurs ossements pour les leur donner.
Les ossements? Qu’est-ce? La preuve de la puissance de Dieu qui a tiré l’homme de la poussière. Pas autre chose. Même l’animal a des ossements. Un squelette moins parfait que celui de l’homme, pour tout animal. Seul l’homme, le roi de la création, a la position droite du roi qui domine ses sujets, avec un visage qui regarde en face et en haut, sans avoir besoin de tordre le cou. En haut, là où se trouve la Demeure du Père. Mais, ce sont toujours des ossements: poussière qui retourne à la poussière. L’Éternelle Bonté a décidé de la reconstruire au Jour éternel pour donner aux bienheureux une joie encore plus vive. Pensez-y: non seulement les esprits seront réunis et s’aimeront comme sur la terre et beaucoup plus, mais ils jouiront de se revoir avec l’aspect qu’ils eurent sur la terre: les chers bébés aux cheveux bouclés comme l’étaient ceux des tiens, Élie, les pères et les mères aux cœurs et aux visages resplendissants d’amour comme les vôtres, Lévi et Joseph. Et même pour toi, Joseph, ce sera enfin la vision de ces visages dont tu as la nostalgie. Plus d’orphelins, plus de veufs, parmi les justes, là-haut…
Les suffrages pour les morts, on peut les donner partout. C’est la prière d’un esprit, pour un esprit qui nous était uni, à l’Esprit Parfait qui est Dieu et qui est partout. Oh! sainte liberté de tout ce qui est spirituel! Pas de distances, pas d’exils, pas de prisons, pas de tombeaux… Rien qui divise et enchaîne à une impuissance pénible ce qui est en dehors et au-dessus des liens charnels. Vous allez, avec ce qu’il y a de meilleur en vous, vers vos bien-aimés.
Eux vous rejoignent avec ce qu’ils ont de meilleur. Et tout, dans ces effusions d’esprits qui s’aiment, évolue autour du Feu Éternel de Dieu: Esprit absolument Parfait, Créateur de tout ce qui fut, est et sera, Amour qui vous aime et vous apprend à aimer…
76.3 – Mais, nous voici, au gué, je crois. Je vois une rangée de pierres qui affleurent au peu d’eau qu’il y a sur le fond.”
“Oui, c’est celui-là, Maître. En temps de crue, c’est une bruyante cascade, maintenant, ce n’est plus que sept ruisselets qui rient en passant dans les intervalles des six grosses pierres du gué.”
En fait, six grosses pierres, à peu près taillées, sont posées à un bon empan l’une de l’autre sur le fond du torrent, et l’eau qui formait d’abord un unique ruban brillant se sépare en sept petits rubans, pressée, dans sa course riante, de se réunir au-delà du gué en une fraîcheur unique qui s’éloigne en courant, tout en bavardant avec le gravier du fond.
Les bergers surveillent le passage des brebis, qui en partie passent sur les pierres, et en partie préfèrent descendre dans l’eau qui n’a pas plus d’un empan de profondeur et boire cette onde diamantine qui écume et qui rit.
Jésus passe sur les pierres, et derrière lui les disciples. Ils reprennent la marche sur l’autre rive.
76.4 – “Tu m’as dit que tu veux faire savoir à Isaac que tu es ici mais sans entrer dans le pays?”
“Oui, c’est ce que je veux. ”
“Alors, ce serait bien de se séparer. Moi, j’irai le trouver. Lévi et Joseph resteront avec le troupeau et avec vous. Je monte d’ici ce sera plus rapide.”
Et Élie se met à gravir la pente vers un groupe de maisons toutes blanches qui resplendissent au soleil, tout là-haut.
J’ai l’impression de le suivre. Le voilà aux premières maisons. Il prend un sentier entre les maisons et les jardins. Il fait quelques dizaines de mètres, puis tourne sur un chemin plus large d’où il entre sur une place. Je n’ai pas dit que tout cela se passait aux premières heures de la matinée. Je le dis maintenant pour expliquer que sur la place, il y a encore le marché. Ménagères et vendeurs parlent à voix haute sous les arbres qui donnent de l’ombre à la place.
Élie va, sans hésiter, jusqu’au point où la place se continue par une route, une route assez belle. C’est la plus belle, peut-être du pays. À l’angle, il y a une masure, ou mieux une pièce. avec la porte ouverte. Presque sur le seuil, Un pauvre lit avec un infirme squelettique qui demande lamentablement une obole aux passants.
Élie entre en trombe.
“Isaac… c’est moi.”
“Toi? Je ne t’attendais pas. Tu es venu à la dernière lune.”