“Tu es très instruit. Es-tu rabbi?”
“Je le suis.”
“Et je m’en rends compte. Il y a dans tes paroles lumière et vérité. Mais pourtant… Oh! trop de blessures saignent encore dans cette terre de Bethléem pour le Messie, vrai ou faux… Je ne lui conseillerais même pas de jamais venir ici. La terre le repousserait comme on repousse un bâtard à cause duquel les vrais fils sont morts. Mais, d’ailleurs… si c’était Lui… il est mort avec les autres qu’on a égorgés.”
73.7 – “Où habitent maintenant Lévi, et Élie?”
“Tu les connais?”
L’homme a des soupçons.
“Je ne les connais pas. Leur visage m’est inconnu, mais ce sont des malheureux et j’ai toujours pitié des malheureux. Je veux aller les trouver.”
“Hum! tu seras le premier depuis presque six lustres. Ils sont encore bergers, au service d’un riche Hérodien de Jérusalem qui s’est approprié les biens de beaucoup d’habitants qui ont été tués… Il y a toujours des profiteurs! Tu les trouveras avec leurs troupeaux sur les hauteurs en direction d’Hébron. Mais, un conseil. Ne te fais pas voir par les Bethléemites à parler avec eux. Tu aurais à t’en repentir. Nous les supportons parce que… parce que il y a l’Hérodien. Si non…”
“Oh! la haine! Pourquoi haïr?”
“Parce que c’est juste: ils nous ont fait du mal.”
“Ils ont cru bien faire.”
“Mais ils nous ont fait du mal et qu’ils en périssent. Nous devions les tuer, comme ils ont fait tuer avec leur folie. Mais nous étions hébétés… et après, il y a eu l’Hérodien.”
“Sans lui, alors, même après le premier mouvement de révolte, encore compréhensible, vous les auriez tués?”
“Maintenant encore nous les tuerions sans la peur de leur maître.”
“Homme, je te dis: ne hais pas. Ne désire pas le mal. Ne désire pas faire le mal. Ici, il n’y a pas de faute, mais même s’il y en avait, pardonne. Au nom de Dieu pardonne. Dis-le aux autres Bethléemites. Quand la haine tombera de vos cœurs, Le Messie viendra, vous le connaîtrez alors car il est vivant. Il l’était déjà quand le massacre eut lieu, je vous Je dis. Ce ne fut pas par la faute des bergers et des mages mais par la faute de Satan que le carnage se fit. Le Messie vous est né, ici. Il est venu apporter la lumière à la terre de ses pères. Fils d’une Mère vierge de la race de David. C’est dans les ruines de la maison de David qu’il a ouvert au mon- de le fleuve des grâces éternelles, qu’il a ouvert à l’homme le chemin de la vie…”
“Va-t-en, va-t-en, hors d’ici! Toi, partisan de ce faux Messie qui ne pouvait être que faux, car il nous a apporté le malheur, à nous de Bethléem. Tu le défends, donc…”
“Silence, homme, je suis Juif et j’ai des amis haut placés. Tu pourrais te repentir de l’insulte” Judas bondit, saisissant par son vêtement le paysan, il le secoue, violent et enflammé de colère.
“Non, non, allez-vous-en. Je ne veux pas d’ennuis ni avec les Bethléemites, ni avec Rome et Hérode. Partez, maudits, si vous ne voulez pas que je vous laisse un souvenir. Dehors!…”
“Partons, Judas. Ne réagis pas. Laissons-le sur sa rancœur. Dieu ne pénètre pas là où il y a de la haine. Partons.”
“Oui, partons, mais vous me le paierez.”
“Non, Judas, non. Il ne faut pas parler ainsi. Ce sont des aveugles… Il y en aura tant sur ma route!…”
73.8 – Ils sortent en suivant Simon et Jean qui sont déjà dehors et parlent avec la femme dans un coin de l’étable.
“Pardonne à mon mari, Seigneur. Je ne croyais pas faire tant de mal… Voilà, prends-les. Tu les prendras demain matin. Ils sont frais, d’aujourd’hui. Je n’ai rien d’autre… Pardon, où dormiras- tu?” (Elle donne des œufs).
“N’y pense pas. Je sais où aller. Va en paix à cause de ta bonté. Adieu.”
Ils font quelques mètres en silence, puis Judas explose: