“Pourquoi Toi, ne te fais-tu pas adorer? Pourquoi ne pas faire aplatir par terre ce dégoûtant blasphémateur? Par terre, aplati, pour t’avoir manqué à Toi, le Messie… Oh! moi, je l’aurais fait. Les Samaritains, on les réduit en cendres par le miracle. Il n’y a que cela qui les secoue.”

“Oh! que de fois je l’entendrai dire! Mais devrais-je réduire en cendres pour tout péché contre Moi!… Non… Judas. Je suis venu pour créer, non pas pour détruire.”

“Bien, mais en attendant, ce sont les autres qui te détruisent.” Jésus ne réplique pas.

Simon demande: “Où allons-nous, maintenant, Maître?”

“Venez avec Moi. Je connais un endroit.”

“Mais, si tu n’as jamais été ici, depuis que tu as fui, comment le connais-tu?” demande, encore irrité, Judas.

“Je le connais. Il n’est pas beau. Mais j’y ai été une autre fois. Ce n’est pas à Bethléem. Un peu en dehors… Allons dans cette direction.”

Jésus en avant, puis Simon, puis Judas, ensuite Jean…

73.9 – Dans le silence que rompt seulement le crissement des sandales sur les graviers du sentier, on entend un sanglot.

“Qui pleure?” demande Jésus en se retournant. Et Judas:

“C’est Jean. Il a eu peur.”

“Non, je n’ai pas peur. J’avais déjà la main sur le coutelas que j’ai à la ceinture… mais je me suis rappelé ton: “Ne tue pas, pardonne”. Tu le dis toujours…”

“Et alors, pourquoi pleures-tu?” demande Judas.

“Parce que je souffre de voir que le monde ne veut pas de Jésus. Ne le reconnaît pas et ne veut pas le connaître. Oh! une telle douleur! Comme si on me faisait pénétrer dans le cœur des épines enflammées. Comme si j’avais vu piétiner ma mère et cracher au visage de mon père… Plus encore… Comme si j’avais vu les chevaux des Romains manger dans l’Arche Sainte et coucher dans le Saint des Saints.”

“Ne pleure pas, mon Jean. Tu le diras cette fois et d’innombrables autres fois: “Il était la Lumière venue briller au milieu des ténèbres, mais les ténèbres ne l’ont pas compris. Il est venu dans le monde qui par Lui a été fait, et le monde ne l’a pas connu. il est venu dans sa ville, dans sa maison, et les siens ne l’ont pas reçu”. Oh! ne pleure pas ainsi!”

“Cela n’arrive pas en Galilée!” soupire Jean.

“Alors, pas davantage en Judée, réplique, Judas. Jérusalem en est la capitale et il y a trois jours qu’on t’y saluait comme Messie par des “Hosanna”. Ici, pays de bergers grossiers, de paysans de jardiniers… il ne faut pas se baser sur eux. Même les galiléens, allons, ne seront pas tous bons. Au reste Judas, le faux Messie d’où était-il? On disait…”

“Assez, Judas. Il ne convient pas de se troubler. Je suis calme Soyez-le, vous aussi. Judas, viens ici. Je dois te parler.”

Judas le rejoint.

“Prends la bourse. Tu feras les achats pour demain.”

“Et, pour l’instant, où logerons-nous?”

Jésus sourit et se tait.

73.10 – La nuit est descendue. La lune revêt tout de blancheur. Les rossignols chantent dans les oliviers. Un ruisseau, c’est un ruban d’argent sonore. Des prés fauchés arrive une odeur de foin: chaude, vivante, dirait-on humaine. Quelque mugissement. Quelque bêlement. Et des étoiles, des étoiles, des étoiles… un semis d’étoiles sur le voile du ciel, un baldaquin de gemmes vivantes sur les collines de Bethléem.

“Mais ici!… Ce sont des ruines. Où nous conduis-tu? Ce n’est plus la ville.”

“Je le sais. Viens, suis le ruisseau, derrière Moi. Encore quelques pas, et puis… et puis, je t’offrirai le logement du Roi d’Israël.”

Judas hausse les épaules et garde le silence. Encore quelques pas, puis voilà un tas de maisons en ruines des restes d’habitations… Une antre, entre deux fentes de hautes murailles.

Jésus dit: “Avez-vous l’amadou? Allumez.” Simon allume une lanterne qu’il tire de sa besace et la donne à Jésus.

“Entrez, dit le Maître, en levant la lumière. Entrez. C’est la chambre de la nativité du Roi d’Israël.”

“Tu te trompes, Maître! C’est une puante caverne. Ah! pour moi, je n’y reste pas, sûrement! Elle me dégoûte, humide, froide puante, pleine de scorpions, de serpents, peut-être…”

“Et pourtant, amis, ici, la nuit du 25 du mois d’Encénie, naquit de la Vierge, Jésus le Christ, l’Emmanuel, le Verbe de Dieu fait chair pour l’amour de l’homme: Moi, qui vous parle. Alors, aussi, comme maintenant, le monde fut sourd aux voix du Ciel qui s’adressaient au cœur… et il a repoussé la Mère… et ici… Non Judas, ne détourne pas le regard d’un air dégoûté de ces chouettes qui volent, de ces lézards verts, de ces toiles d’araignées. Ne relève pas avec dégoût ton beau vêtement brodé pour qu’il ne se souille pas sur le sol, couvert d’excréments d’animaux. Ces chouettes sont les petites filles de celles qui furent les premiers jouets qui s’agitèrent sous les yeux du Bébé, pour lequel les anges chantaient le “Gloria” que les bergers entendirent, ivres de rien autre que d’une extatique joie! de la vraie joie. Ces lézards, avec leur émeraude, furent les premières couleurs qui frappèrent ma pupille, les premières après la blancheur du vêtement et du visage maternel.

Ces toiles d’araignées furent le baldaquin de mon berceau royal. Ce sol, oh! tu peux le fouler sans dédain… il est couvert d’excréments, mais il est sanctifié par son pied, Elle, la Sainte, la Grande Sainte, la Pure, l’Inviolée, la Mère de Dieu, Celle qui enfanta parce qu’Elle devait enfanter, qui enfanta parce que Dieu, et non pas l’homme, le lui dit et la rendit enceinte de Lui-Même. Elle, la Sans Tache, l’a foulé aux pieds. Tu peux y mettre tes pas. Et que Dieu veuille que par la plante de tes pieds te monte au cœur la pureté qui émana d’Elle…”

73.11 – Simon s’est agenouillé. Jean s’en va directement à la crèche et pleure, la tête appuyée sur elle. Judas est effrayé… puis vaincu par l’émotion, et sans plus penser à son bel habit, se jette sur le sol, prend un coin du vêtement de Jésus, l’embrasse et se bat la poitrine en disant:

“Oh! aie pitié, bon Maître, de l’aveuglement de ton serviteur! Mon orgueil tombe… je te vois comme Tu es. Non pas le roi que je pensais, mais le Prince Éternel, le Père du siècle à venir, le Roi de la paix Isaïe 9,5. . Pitié, mon Seigneur et mon Dieu! Pitié!”

“Oui, toute ma pitié. Maintenant, nous allons dormir où dormit l’Enfant et la Vierge, là où Jean a pris la place de la Mère en adoration, là où Simon paraît mon père putatif. Ou bien, si vous préférez, je vous parlerai de cette nuit…”

“Oh! oui, Maître, fais-nous connaître ton épanouissement en ce monde.”

“Pour qu’il soit une perle lumineuse en nos cœurs et pour que nous puissions le redire au monde.”

“Et pour vénérer ta Mère, non seulement pour avoir été ta Mère, mais pour être… oh! pour être la Vierge!”

C’est d’abord Judas qui a parlé, puis Simon, puis Jean avec son visage où les larmes se mêlent aux sourires, là tout près de la crèche.

“Venez sur le foin. Écoutez…” et Jésus raconte la nuit de sa naissance “…la Mère qui était déjà sur le point d’enfanter, vint, sur l’ordre de César Auguste, sur l’avis du délégué impérial, Publius Sulpicius Quirinus, alors qu’était gouverneur de la Palestine Sentius Saturninus.

L’avis ordonnait le recensement de tous les habitants de l’Empire. Ceux qui n’étaient pas esclaves devaient se rendre à leur lieu d’origine pour s’inscrire sur les registres de l’Empire. Joseph, époux de la Mère, était de la race de David et pareillement la Mère. Obéissant donc à cet avis, ils quittèrent Nazareth pour venir à Bethléem, berceau de la race royale. Le temps était froid…” Jésus continue le récit et tout cesse ainsi.