— Vite! Vite, mon père! Je meurs… Jésus… et je mourrai heureuse: vierge, martyre et heureuse”, s’écrie Christina en haletant dans les spasmes de la suffocation.

Cletus se hâte de rompre le pain et de le donner à l’adolescente, qui se recueille paisiblement, les yeux fermés.

“À moi aussi… et puis… appelez les serviteurs du cirque. Je veux mourir sur le bûcher…”, murmure un enfant dont les épaules sont déchiquetées et la joue ouverte de la tempe à la gorge, qui saigne.

“Tu peux avaler?

— Je le peux, je le peux. Je n’ai ni bougé ni parlé pour ne pas mourir… avant l’eucharistie. J’espérais… Maintenant…”

Le prêtre lui tend un peu de mie du pain consacré. L’enfant essaie d’avaler, mais sans y parvenir. Un soldat pris de pitié s’incline pour lui soutenir la tête pendant que l’autre, ayant trouvé dans un coin une amphore contenant un reste d’eau au fond, tente de l’aider à avaler en la lui versant goutte à goutte entre les lèvres.

Pendant ce temps, Cletus rompt les espèces et les distribue aux plus proches. Il prie ensuite les soldats de le transporter pour apporter l’eucharistie aux mourants. Puis il se fait reconduire à sa place et dit:

“Que notre Seigneur Jésus vous récompense de votre pitié.”

L’enfant qui avait de la peine à avaler les espèces est pris d’un bref halètement, se débat… Un soldat pris de pitié le prend dans les bras. Mais ce faisant un flot de sang jaillit de la blessure du cou et inonde sa cuirasse étincelante.

“Maman! Le ciel… Seigneur… Jésus…”

Le petit corps s’abandonne.

“Il est mort… Il sourit.

— Paix au petit Fabius! dit Cletus qui pâlit à vue d’œil.

— Paix!”, répondent les mourants.

Les deux soldats discutent entre eux. Puis l’un dit:

“Prêtre du vrai Dieu, finis ta vie en nous prenant dans ton armée.

— Pas la mienne, celle du Christ Jésus… Mais… c’est impossible… Auparavant… il faut être catéchumène…

— Non, nous savons qu’on peut donner le baptême en cas de mort.

— Vous êtes… en bonne santé…”

Le vieil homme halète.

“Nous sommes mourants puisque… Avec un Dieu comme le vôtre qui vous rend tous tellement saints, à quoi bon continuer à servir un homme corrompu? Nous voulons la gloire de Dieu. Baptise-nous: moi, Fabius, comme le petit martyr, et mon compagnon Decimus comme notre glorieux compagnon d’armes. Après cela nous volerons au bûcher. Que vaut la vie du monde quand on a compris votre Vie?”

Il n’y a plus d’eau… aucun liquide… Cletus se sert de sa main tremblante comme d’une coupe et recueille le sang qui goutte de son atroce blessure:

“Agenouillez-vous… Je te baptise, Fabius, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… Je te baptise, Decimus, au nom du Père… du Fils… du Saint… Esprit… Que le Seigneur soit avec vous pour la Vie… éternelle… Amen!”

Le vieux prêtre a terminé sa mission, sa souffrance, sa vie… Il est mort…

Les deux soldats le regardent. Ils dévisagent un moment ceux qui meurent lentement, sereins… souriant dans leur agonie, en extase eucharistique.

“Viens, Fabius. N’attendons pas un instant de plus. Avec de tels exemples, la voie est sûre! Allons mourir pour le Christ!”

Et ils partent en courant rapidement dans le couloir à la rencontre du martyre et de la gloire.

Dans la pièce, les gémissements se font de plus en plus faibles et rares… Du cirque provient le même vacarme qu’au début. La foule recommence à gronder dans l’attente du spectacle.