Correspondance — 2 avril 1906
2 avril 1906.
A la garde de Dieu ! je suis le plus heureux des hommes, la solitude avec Jésus est un tête-à-tête délicieux, mais je voudrais que le bien se fasse, s’étende, se propage : toutefois, non mea volontas sed tua fiat.
A un ami,
5 avril 1906.
Comme le Bon Dieu est bon de soulager ainsi les âmes, lorsqu’Il les voit près de ployer sous le faix ! Comme Il sait mêler notre vie de consolations et de douleurs ! assez de douleurs pour être unis à Sa Croix, autant de douleurs que chacun en peut porter pour pouvoir le récompenser le plus tôt possible ; et assez de consolations pour rendre des forces aux âmes épuisées et leur permettre, — après un repos, — de porter de nouveau la croix. Comme Il est tendre et doux, et comme Il arrange notre vie mieux que nous ne saurions le faire ! Comme nous sommes bas et grossiers, quelle pauvre poussière nous sommes ! et comme Il cherche notre vrai bien et sait nous donner, à toute heure, l’aliment nécessaire ! Que nous sommes heureux d’être entre les mains d’un tel Pasteur !
A un ami,
15 juillet 1906.
Maintenant que la vie est presque terminée pour nous…, la lumière où nous entrerons à notre mort commence à luire pour nous, et à nous faire voir ce qui est et ce qui n’est pas… Ce désert m’est profondément doux : il est si doux et si sain de se mettre dans la solitude, en face des choses éternelles ! On se sent envahir par la vérité. Aussi m’est-il dur de voyager, et de quitter cette solitude et ce silence. Mais la volonté du Bien-Aimé, quelle qu’elle soit, doit être, non seulement préférée, mais adorée, chérie et bénie sans mesure…
A un ami,
4 septembre 1907.
La terre n’a que des heures de consolations et de répit. Que Jésus vous en donne, si c’est Sa volonté ; de tout mon cœur, je Le supplie de vous combler de grâces, de vous sanctifier, de sanctifier vos enfants… Lui demander de vous consoler, je n’ose : Il vous aime plus qu’un pauvre cœur humain ne peut vous aimer, et sait tellement mieux que nous ce qui vous est le meilleur ! Ce n’est pas à une pauvre brebis comme moi de donner des conseils à un tel Pasteur ! Qu’Il accomplisse en vous Sa Volonté, Lui qui vous aime, c’est ce que mon cœur trouve de meilleur à demander pour vous.
Ma vie intérieure est simple. Je vois mon chemin clairement tracé. Tout le travail est de me corriger de mes innombrables fautes et de faire demain la même chose qu’hier, en le faisant mieux. C’est la paix, avec une certaine tristesse, venant de l’orgueil et de l’amour-propre et de la lâcheté, de me voir, au soir de la vie, si misérable et ayant produit si peu de fruit…
A un ami,
18 novembre 1907.
Ma présence fait-elle quelque bien ici ? Si elle n’en fait pas, la présence du Saint-Sacrement en fait certainement beaucoup : Jésus ne peut pas être en un lieu sans rayonner… De plus, le contact avec les indigènes les familiarise, les apprivoise, fait disparaître peu à peu leurs préventions et préjugés. C’est bien lent, bien peu de chose, priez pour que je fasse plus de bien, et que de meilleurs ouvriers que moi viennent défricher ce coin du champ du Père de famille. Pour ce Sahara, qui est huit ou dix fois grand comme la France, et qui, sans être très peuplé, est habité un peu partout, il n’y a que dix ou quinze prêtres, tous à El-Golea et Ouargla… Il y a des difficultés de tous genres et de tous côtés… On a de la peine à ne pas s’attrister en voyant l’excès du mal régnant partout, le peu de bien, les ennemis du Bon Dieu si entreprenants, ses amis si hésitants, et en se voyant soi-même si misérable après tant de grâces !… Et pourtant, il ne faut pas s’attrister, mais regarder plus haut que tout ce qui passe, vers notre Bien-Aimé.
A un ami,
8 mars 1908.
Noël et la fuite en Égypte sont de mes dévotions les plus chères ; j’ai grand besoin, dans mes allées et venues, de penser à ce voyage de Jésus et de Ses parents pour m’unir à Lui et tâcher de les imiter dans leur amour, leur contemplation, leur adoration et leur joie : nous aussi, nous avons toujours le Bien-aimé avec nous.
Au R. P. Guérin,
1er juin 1908.
Il y a un mot de la Sainte Écriture dont nous devons, je crois, toujours nous souvenir, c’est que Jérusalem a été reconstruite « in augustia temporum » (Daniel). Il faut travailler toute notre vie in augustia temporum. Les difficultés ne sont pas un état passager à laisser passer comme une bourrasque pour nous mettre au travail quand le temps sera calme ; non, elles sont l’état normal, il faut compter être toute notre vie, pour les choses bonnes que nous voulons faire, in augustia temporum.
A un ami,
4 juin 1908.
Il faudrait que tout le pays fût couvert de religieux, religieuses et de bons chrétiens restant dans le monde, pour prendre contact avec tous ces pauvres musulmans, pour les rapprocher doucement, pour les instruire, les civiliser, et enfin, quand ils seront des hommes, en faire des chrétiens. Avec les musulmans, on ne peut pas en faire d’abord des chrétiens, et civiliser ensuite ; la seule voie possible est l’autre, bien plus lente : instruire et civiliser d’abord, convertir ensuite… Mais il faudrait pour cela un effort : ce n’est pas sans effort qu’on peut amener lentement à Jésus les quatre millions de musulmans de l’Algérie. Dans cette partie du Sahara où je suis seul, entre ici et Béni-Abbès, il y a cent mille âmes… Tous ont droit qu’on travaille au salut de leurs âmes ; les Touaregs plus encore que les autres, si c’est possible… Les âmes ont toutes le même prix, celui du sang de Jésus, mais, ne pouvant s’occuper encore de toutes, il semble qu’il faut s’attacher d’abord à celles qui laissent espérer les plus prompts et meilleurs résultats ; les Touaregs sont de ceux-ci : c’est une race neuve, forte, intelligente…
A un ami,
9 avril 1909.
Ce serait trop doux de sentir que nous aimons Jésus, que nous sommes aimés de Lui, et que nous sommes heureux de Son bonheur : si nous sentions cela, la terre serait un ciel. Contentons-nous de vouloir et de savoir, avec plus de mérite et moins de douceur…
A M. l’Abbé Caron,
30 juin 1909.
Ne vous étonnez pas des tempêtes présentes. La barque de Pierre en a vu bien d’autres. Songez à cette soirée du jour où furent martyrisés saint Pierre et saint Paul. Comme tout devait paraître avoir sombré, pour la petite chrétienté de Rome ! Les premiers chrétiens ne se découragèrent pas. Nous qui avons, pour fortifier notre foi, les dix-huit siècles de vie de l’Église, combien petits doivent nous paraître ces efforts de l’enfer dont Jésus a dit qu’ils « ne prévaudront pas ». Ni les juifs ni les francs-maçons ne peuvent empêcher les disciples de Jésus de continuer l’œuvre des apôtres : qu’ils aient leurs vertus, ils auront leurs succès. A nous comme à eux, Jésus dit, en nous bénissant : « Allez, prêchez l’Évangile à toute créature ». Nous aussi, « nous pouvons tout en Celui qui nous fortifie » : « Il a vaincu le monde ». Comme Lui, nous aurons toujours la croix ; comme Lui nous serons toujours persécutés ; comme Lui nous serons toujours vaincus en apparence ; comme Lui nous serons toujours triomphants en réalité, et cela dans la mesure de notre fidélité à la grâce, dans la mesure où nous Le laisserons vivre en nous et agir en nous et par nous. Nous sommes avec le Tout-Puissant, et les ennemis n’ont de pouvoir que celui qu’il Lui plaît de leur donner pour nous exercer, nous sanctifier, faire remporter des victoires spirituelles — les seules vraies, les seules éternelles, — à son Église et à ses élus.
… Mais revenons à l’Évangile ; si nous ne vivons pas de l’Évangile, Jésus ne vit pas en nous. Revenons à la pauvreté, à la simplicité chrétienne… Après dix-neuf ans passés hors de France, ce qui m’a le plus frappé en ces quelques jours passés en France, c’est le progrès qu’a fait, dans toutes les classes de la société, surtout dans la classe moins riche, même dans les familles très chrétiennes, le goût et l’habitude des inutilités coûteuses ; avec une grande légèreté et des habitudes de distractions mondaines et frivoles bien déplacées en des temps aussi graves, en des temps de persécution, et nullement d’accord avec une vie chrétienne. Le danger est en nous et non dans nos ennemis. Nos ennemis ne peuvent que nous faire remporter des victoires. Le mal, nous ne pouvons le recevoir que de nous-mêmes. Revenir à l’Évangile, c’est le remède.
A un ami,