Correspondance — 1er avril 1903

1er avril 1903.

« Peines et joies, consolations et épreuves, tout te vient de ce Cœur béni, tout t’est donné par Lui pour ton très grand bien, pour ta sanctification, pour augmenter en ce monde et en l’autre ta conformité à Lui, ton union à Lui… « Tout est pour le bien de ceux qui aiment Dieu »… Perds-toi bien dans le Cœur de Jésus : Il est notre refuge, notre asile, la maison du passereau, le nid de la tourterelle, la barque de Pierre pour traverser la mer orageuse ; Il est notre tout ici-bas et sera notre tout éternel… Il est heureux, maintenant, Il ne connaît plus la souffrance. Quand tu souffres, pense à Son bonheur, dis-toi que c’est Son bonheur que tu veux et non le tien, Lui que tu aimes et non toi ; et au sein de tes afflictions, de tes tristesses, de tes inquiétudes, de tes troubles, de tes épreuves, réjouis-toi de Son bonheur infini et immuable et de Son immense paix… Que la pensée du bonheur et de la paix dont Il jouit dans la « bienheureuse et toujours tranquille Trinité », te remplisse dès ce monde de bonheur et de paix, en attendant que leur vue soit ton bonheur et ta paix éternelles… Alleluia ! Alleluia ! Notre Bien-Aimé est bienheureux, que nous manque-t-il ? Alleluia ! Alleluia !

A sa Sœur,

6 octobre 1903.

« Ma chérie, je ne me sens pas la force de te parler ni de mon ermitage, ni du jardin, ni du temps : tout cela passe…, nos installations croulent avant d’être achevées… C’est un mot si étrange, si ridicule « s’installer », pour les hommes qui n’ont qu’un jour à passer sur la terre… Tout nous tire vers les choses éternelles, et c’est d’elles qu’il est doux de parler, c’est là parler de la patrie, du revoir…, c’est vraiment le tout, le reste est si rien !… »

A sa Sœur,

Béni-Abbès, Lundi Saint 1903.

« Plus l’âme s’oublie elle-même et entre dans ce ravissement du bonheur de Jésus, plus elle entre dans cette paix dont il est dit : « Bienheureux les pacifiques… »

Au R. P. Guérin, Préfet apostolique du Sahara,

Mercredi Saint 1903.

« Que Jésus convertisse tant d’âmes ! Qu’un jour vienne où tant de sépulcres s’ouvrent, où l’alleluia résonne dans tous les lieux infidèles que vous parcourez ! »

Au même,

27 février 1903.

« Je suis misérable sans fin, pourtant j’ai beau chercher en moi, je ne trouve pas d’autre désir que celui-ci : adveniat regnum tuum ! Sanctificetur nomen tuum ! Vous demandez si je suis prêt à aller ailleurs qu’à Béni-Abbès pour l’extension du Saint Évangile : je suis prêt, pour cela, à aller jusqu’au bout du monde, et à vivre jusqu’au jugement dernier…

Ne croyez pas que, dans mon genre de vie, l’espoir de jouir plus tôt de la vision du Bien-Aimé soit pour quelque chose : non, je ne veux qu’une chose, c’est faire ce qui Lui plaît le plus. Si j’aime le jeûne et la veille, c’est que Jésus les a tant aimés ; j’envie Ses nuits de prière au sommet des montagnes, je voudrais Lui tenir compagnie ; la nuit est l’heure du tête-à-tête, l’heure de la causerie amoureuse, l’heure de la veille sur le Cœur de l’Époux… Hélas ! je suis si froid que je n’ose pas dire que j’aime ; mais je voudrais aimer… je voudrais ces longs tête-à-tête nocturnes… voilà pourquoi j’aime la veille…

« Je vous répète que bien que j’aie conscience que je ne me tue pas, loin de là — je suis trop lâche ! — je vais encore améliorer mon pulmentum pour vous obéir filialement… Et soyez sûr que, pour Jésus, je suis prêt à tout, sans restriction…

« Et moi, je vous demanderai une chose : priez pour que j’aime ; priez pour que j’aime Jésus ! priez pour que j’aime sa Croix ; priez pour que j’aime la Croix, non pour elle-même, mais comme le seul moyen, la seule voie de glorifier Jésus : « le grain de de blé ne rapporte du fruit qu’en mourant… Quand je serai élevé, alors je tirerai tout à Moi. » Et, comme remarque saint Jean de la Croix, c’est à l’heure de Son anéantissement suprême, de Sa mort, que Jésus a fait le plus de bien, qu’Il a sauvé le monde… Obtenez donc de Jésus que j’aime vraiment la croix parce qu’elle est indispensable pour faire du bien aux âmes… Et je la porte très peu, je suis lâche, on me prête des vertus que je n’ai pas… et je suis le plus heureux des hommes…, priez donc pour ma conversion, pour que j’aime Jésus et fasse à tout moment ce qui Lui plaît le plus. Amen.

Au R. P. Guérin,

9 mars 1903.

« Que veut le Cœur de Jésus ?… Je suis l’esclave de ce divin Cœur. C’est là un esclavage que je ne veux point abolir, mais dont je supplie le divin Bien-Aimé de river à jamais et toujours plus les fers… Dites-moi la volonté du Cœur de Jésus, je la ferai… »

A l’une de ses nièces,

15 novembre 1903.

« Si un négrillon était aimé et comblé de biens par un grand roi, le négrillon ne devrait-il pas rendre amour pour amour à ce bon roi ? Ce Roi est Jésus, nous sommes le négrillon. »

A un ami,

3 juillet 1904.

« Si j’étais fidèle à mes petits devoirs de chaque instant, quel bien ne ferais-je pas ? Mais à cause de mes infidélités de tout moment, je suis stérile, et je reste seul… La conversion de ce peuple dans lequel je suis, et que, pour la première fois probablement, visite la Sainte-Hostie, l’arrivée chez ce peuple de nombreux et saints ouvriers évangéliques, voilà ce que j’obtiendrais du Cœur de Jésus si je faisais mon devoir, voilà ce que je vous supplie d’obtenir, ainsi que ma propre conversion.

A un ami,

18 février 1905.

« Les peines de la terre sont faites pour nous faire sentir l’exil, nous faire soupirer vers la Patrie… elles nous font porter la croix de Jésus, partager Sa vie, Lui ressembler… elles nous valent le pardon de nos fautes et de celles des autres, le ciel pour nous et pour les autres… elles nous arrachent aux créatures pour nous donner au Créateur. »

Au R. P. Guérin,

30 novembre 1905.

« Je viens de faire ma retraite annuelle, demandant à Jésus lumière… Le résumé, c’est ceci : je dois faire tout ce que je puis faire de meilleur pour les âmes de ces peuples infidèles, dans un oubli total de moi. Par quels moyens ? Par la présence du T.-S. Sacrement, le S.-Sacrifice, la prière, la pénitence, le bon exemple, la bonté, la sanctification personnelle ; en employant moi-même ces moyens et en faisant tout mon possible pour multiplier ceux qui les emploient…

« Puisque Jésus permet que la main des hommes mette bien des obstacles à Son œuvre en ce moment, tâchez d’obtenir des prières pour votre peuple ; prière et sacrifice obtiennent tout, et là nul obstacle : nul ne peut empêcher les âmes fidèles de prier et de souffrir pour votre troupeau si égaré… »

A un ami,

26 août 1905.

Je resterai seul… heureux, très heureux d’être seul avec Jésus, seul pour Jésus… Ne vous inquiétez pas, nous sommes, vous et moi, entre les mains du Bien-Aimé… Il vaut mieux, pour nous, L’avoir comme gardien que tous les soldats du monde… Si j’avais le sort de notre arrière-grand-oncle Armand Armand de Foucauld de Pontbriand, grand vicaire de l’Archevêque d’Arles, fusillé en haine de la foi, par les révolutionnaires, aux Carmes, le 2 septembre 1792. , n’en seriez-vous pas heureux ? Jésus a dit que c’était la plus grande marque d’amour, ne seriez-vous pas heureux de me voir la donner ? Je ne crois pas cependant que cela arrive : non sum dignus

Priez pour que je sois fidèle à ce divin Jésus qui se fait si petit pour venir me tenir compagnie, dans cette maison plus petite que celle de Nazareth.

A un ami,

16 décembre 1905.

Je tâche de faire, au jour le jour, la volonté de Jésus et suis dans une grande paix intérieure.

Ne vous tourmentez pas de me voir seul, sans ami, sans secours spirituel, je ne souffre en rien de cette solitude, je la trouve très douce, j’ai le Saint-Sacrement, le meilleur des amis, à qui parler jour et nuit ; j’ai la Sainte Vierge et saint Joseph, j’ai tous les saints : je suis heureux, et rien ne me manque.

… Comme le Bon Dieu donne à chacun sa croix ! Je rougis d’en avoir si peu. Il faut que je sois, ce qui est bien vrai, un bien mauvais, bien lâche, bien faible serviteur !

A un ami,

15 janvier 1906.

Qu’il fera bon d’être au ciel, après cette vie pleine de tant de douceurs, d’une si divine paix, de tant de souffrances, de misères et de maux… La douceur et la paix sont si profondes, si divines, quand on s’enfonce dans le Cœur de Jésus, et dans Son pur amour… et la douleur et le mal sont si grands dès qu’on en sort un peu, et surtout qu’on s’en éloigne !…

Au R. P. Guérin,