Correspondance de 1901 a 1916 (extraits)
A un Trappiste,
N.-D. des Neiges, 17 juillet 1901.
« J’ai fidèlement pensé à vous pendant ce long silence… Silence, vous le savez, est tout le contraire d’oubli et de froideur : in meditatione exardescet ignis… C’est dans le silence qu’on aime le plus ardemment ; le bruit et les paroles éteignent souvent le feu intérieur : restons silencieux, mon si cher Père, comme sainte Magdeleine, comme saint Jean-Baptiste, supplions Jésus d’allumer en nous ce grand feu qui rendait leur solitude et leur silence si bienheureux. Comme ils ont su aimer… ! Mon premier pas, en débarquant de Terre Sainte, a été pour monter à la Sainte-Baume… Puisse cette chère et bénie sainte Magdeleine nous apprendre l’Amour, nous apprendre à nous perdre totalement en Jésus notre Tout, et à être perdus pour tout ce qui n’est pas Lui.
… Si je comptais sur moi, mes désirs seraient insensés, mais je compte sur Dieu qui nous a dit : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive », qui nous a si souvent répété cette parole : « Suivez-moi ! », qui nous a dit : « aimez votre prochain comme vous-même…, faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fasse »… Il ne m’est pas possible de pratiquer le précepte de la charité fraternelle, sans consacrer ma vie à faire tout le bien possible à ces frères de Jésus à qui tout manque, puisque Jésus leur manque… Si j’étais à la place de ces malheureux musulmans, qui ne connaissent ni Jésus ni son Sacré Cœur, ni Marie notre Mère, ni la Sainte Eucharistie…, ni rien de ce qui fait tout notre bonheur ici-bas et toute notre espérance là-haut ; et si je connaissais mon triste état, oh ! comme je voudrais qu’on fît son possible pour m’en tirer ! Ce que je voudrais pour moi, je dois le faire pour les autres : « fais ce que tu voudrais qu’on te fasse »… et je dois le faire pour les plus délaissés, pour les plus abandonnés, aller aux brebis les plus perdues, offrir mon festin, mon banquet divin, non à mes frères, ni à mes voisins riches (riches de la connaissance de tout ce que ces malheureux ne connaissent pas), mais à ces aveugles, à ces mendiants, à ces estropiés, mille fois plus à plaindre que ceux qui ne souffrent que dans leur corps… Et je ne crois pas pouvoir leur faire de plus grand bien que celui de leur apporter, comme Marie dans la maison de Jean lors de la Visitation, Jésus, le bien des biens, le sanctificateur suprême, Jésus, qui sera toujours présent parmi eux dans le Tabernacle… Jésus s’offrant chaque jour sur le saint autel pour leur conversion, Jésus les bénissant chaque soir au salut : c’est là le bien des biens, notre Tout, Jésus. Et en même temps, tout en se taisant, on ferait connaître à ces frères ignorants, non par la parole mais par l’exemple, et surtout par l’universelle charité, ce qu’est notre sainte religion, ce qu’est l’esprit chrétien, ce qu’est le Cœur de Jésus.
Aimons Jésus, perdons-nous devant le T.-S. Sacrement : là est le Tout, l’infini, Dieu… Comprenons l’abîme qu’il y a entre le Créateur et la créature : c’est le Tout à côté du rien. Pendant que Jésus veut nous enivrer de délices, par Sa présence, Sa pensée, Sa contemplation continuelle, ne nous jetons pas dans les ordures des choses passagères : ne méritons pas le reproche de Jérémie : vescebantur voluptuose et amplexati sunt stercora… Laissons-nous nourrir de voluptés par la main de Jésus dans la contemplation et l’amour, et ne nous mettons pas à manger des stercora… Oh ! puissions-nous nous perdre et nous abîmer, jusqu’à la mort, dans l’océan de l’Amour de notre Bien-Aimé Jésus ! Amen.
A sa Sœur,
Samedi 14 juin 1902.
Quand viendra pour nous l’heure de paraître devant Jésus et d’entrer dans ce ciel où Son Cœur nous veut ? Quel moment béni ! Sicut desiderat cervus ad fontes aquarum : ita desiderat anima mea ad Te, Deus ! Aussi longtemps que Sa Volonté nous voudra dans cet exil, qu’elle se fasse et soit bénie ! mais quelle félicité quand nous nous endormirons sur le Cœur de notre divin Époux !… Qu’il sera doux de nous retrouver là-haut, dans ce règne de la lumière et de l’amour ! Nos cœurs s’y aimeront encore bien plus qu’ici-bas, enflammés qu’ils seront des feux de l’éternelle charité.
4 juillet 1902.
Il est si certain que cette chère âme Charles de Foucauld fait ici allusion à la mort d’une de ses parentes. est heureuse, qu’elle est à présent au séjour de la lumière et de l’amour éternel, que nous n’avons pas à nous attrister, mais plutôt à nous réjouir ensemble, en nous disant que celle que nous aimons est heureuse ; elle est arrivée où nous voudrions être ; elle est parvenue au bienheureux port vers lequel nous allons avec la crainte de ne pas y entrer, au milieu des tempêtes et des écueils, des craintes et des douleurs… La voici dans ce pays, du « beau fixe », au-dessus de la région des nuages, perdue dans l’infinie lumière et l’infini amour. Il est doux de le penser, doux de penser qu’elle est si heureuse, doux aussi de penser que la plupart de ceux que nous avons connus et aimés sont noyés, comme elle, dans cette mer sans bords d’amour et de bonheur ; doux de penser que vous serez là aussi, dans un avenir peut-être prochain ; doux de penser que, malgré mon indignité, je suis appelé là, moi aussi…
A un ami,
5 janvier 1908.
Que vous avez souffert ! Que de deuils et que de douleurs ! Comme je dirais : hélas ! hélas ! et comme je pleurerais sur vos douleurs, si je ne pensais que ces douleurs sont votre éternel bonheur, votre ciel, votre félicité sans fin de lumière et d’amour, et que votre Époux bien-aimé, Jésus, vous les donne pour cela ! Tout en les partageant et tout en compatissant du plus profond de mon cœur, je ne puis dire, hélas ! quand c’est la main, le Cœur de Jésus qui donne, et qui ne donne ces herbes amères que pour mieux vous combler de bonheur durant l’éternité. Que la volonté de Jésus se fasse en vous !…
A une Religieuse Clarisse,
Dans nos prières, demandons-Lui de L’aimer et demandons-Lui que tout le monde L’aime ; ou bien — et c’est, je crois, le meilleur système — disons-Lui chaque matin que tout ce que nous Lui demandons pour nous, nous le demandons toujours pour tous les hommes sans exception. Et puis ceci dit, ne nous occupons plus des autres ; nous avons fait d’un seul coup tout ce que nous pouvions pour eux : après cela, ne pensons plus aux créatures et ne parlons plus à l’Époux que de Lui et de nous, comme si Lui et nous étions seuls au monde… Entrons dans le tête-à-tête avec Lui et ne Lui parlons que de notre amour… Perdons de vue tout le créé, après avoir fait dès le matin tout ce que nous pouvons pour lui… Plus nous oublierons les hommes, plus nous leur ferons de bien ; plus nous demanderons à l’Époux, dans le tête-à-tête, dans l’oubli de tout ce qui n’est pas Lui, de L’aimer de tout notre cœur, plus nous ferons de bien à l’humanité entière, qui a part à toutes nos demandes…
A sa Sœur,
Béni-Abbès, 15 avril 1903.
« Alleluia… ! Ainsi est la vie : toute joie, même bonne et pieuse, passe ici-bas, excepté celle qui a sa source en Dieu seul et Son infini bonheur ; et celle-ci même, par permission divine, peut parfois se voiler, même dans l’âme la plus fidèle ; c’est au ciel seulement que la joie sera sans déclin, l’alleluia immuable et perpétuel… Ma chérie, dès ce monde, entrons le plus possible dans l’immutabilité de la vie des cieux : l’âme pieuse le peut et le doit ; ce dont nous aurons là-haut l’évidence, la claire vue, la foi nous l’enseigne, et, dans la mesure de notre foi et de notre amour, nous devons déjà nous réjouir de cette immense gloire de Jésus qui fait le bonheur des saints…
« Pensons souvent que notre Bien-Aimé est bienheureux et remercions-en Dieu de toute notre âme.
« Si nous souffrons, notre Bien-Aimé Jésus est bienheureux ; cela suffit, car c’est Lui et non nous que nous aimons.
« Si nous sommes misérables, notre Bien-Aimé est infiniment parfait, saint et glorieux : cela suffit car c’est Lui, non nous que nous aimons.
« Si ceux que nous aimons ici-bas — et nous devons aimer tous les humains nos frères, — souffrent ou pèchent, cela n’empêche pas notre Bien-Aimé d’être bienheureux et glorieux au plus haut des cieux ; cela suffit, car c’est Lui que nous aimons « de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toutes nos forces, et par-dessus toute chose… »
« Rendons-Lui grâce sans cesse de Sa grande gloire, comme l’Église le fait à la messe, au Gloria in excelsis… Unissons-nous dès cette vie au chœur des saints et des anges du ciel, et avec eux disons : « Saint, saint, saint ! Alleluia ! »
A sa Sœur,