Quelques lettres — Nazareth, 13 octobre 1899

Nazareth, 13 octobre 1899.

« Merci de tes souhaits pour mon jour de naissance… Oui, j’ai pris joyeusement mes 41 ans, heureux de voir le corps se dissoudre et la fin du pèlerinage approcher.

Je me porte très bien, mais j’entends la voix du Prophète : « Toute chair est comme l’herbe et passe comme la fleur des champs ; le matin elle verdit et le soir elle est desséchée, parce que le souffle du Seigneur a passé sur elle… »

Je bénis Dieu de ce qu’Il te donne encore un enfant, encore une âme, un saint : quel bonheur et quel honneur !… Sous la protection de quel habitant des cieux mettrez-vous cet enfant béni ?

Oui, ma chérie, je prie, je prierai de plus en plus pour toi. Surtout, ne te tracasse pas !… Surtout, ne t’inquiète pas !… Oui, sois simple, oui, évite toute dépense inutile, oui, écarte-toi de plus en plus, dans ta manière d’être et de vivre, de tout ce qui sent le monde, la vanité, l’orgueil…, folies qui ne servent qu’à diminuer notre gloire future au ciel, qu’à prolonger notre purgatoire, qu’à faire peser sur nous la responsabilité d’un exemple malsain donné aux autres, qu’à nous rendre solidaires d’une manière de faire que la raison naturelle condamne, que réprouve encore bien plus la religion chrétienne, et qu’on ne suit, quand on a du sens, que pour faire comme les autres, quand il vaudrait bien mieux leur donner le bon exemple qu’imiter leur insanité… Oui, supprime tout l’inutile, tout ce qui sent le monde… Mais ne te tracasse pas, ne crains pas pour l’avenir… !

Ne supprime rien, rien, rien de ce qui peut contribuer à la bonne éducation morale et intellectuelle de tes enfants, ni rien non plus de ce qui peut être utile à ton progrès spirituel intérieur, à toi ; pas d’économies de bons livres ; si les âmes consacrées à Dieu, les moines qui pensent à la perfection du matin au soir, sentent, jusqu’à la fin de leur vie le besoin de lire et relire les ouvrages des maîtres de la vie spirituelle, les vies des saints leurs devanciers ; combien plus en a-t-on besoin quand on vit dans le monde, au milieu de tant d’occupations distrayantes ?… Pas d’économie dans les aumônes ; ne supprime rien de ce côté, augmente au contraire : « Donnez et on vous donnera…, la mesure que vous ferez aux autres, on vous la fera…, ce que vous donnez aux pauvres, c’est à Moi que vous le donnez »…

Le meilleur moyen de ne manquer de rien est de toujours partager très généreusement avec les pauvres, voyant en eux les représentants de Jésus, et Jésus Lui-même…

Et puis, confiance : « Celui qui donne la vie, donnera aussi la nourriture, Celui qui a donné le corps donnera à plus forte raison le vêtement. Cherchez le royaume de Dieu et sa justice (c’est-à-dire la perfection) et le reste vous sera donné par surcroît. » C’est dit pour tous les chrétiens et non pas pour les seuls moines…

Confiance, confiance… Oh ! garde-toi de toute inquiétude ; élève bien tes enfants pour le Bon Dieu…, et le Bon Dieu arrangera tout leur avenir cent mille fois mieux que tu ne saurais le faire, et que ne pourraient tous les hommes réunis.

A un Trappiste,

Nazareth, 28 janvier 1900.

« Mon bien cher Père, mon bon frère en Jésus, nous sommes encore dans le temps de Noël. De corps je suis à Nazareth, mais d’esprit, il y a plus d’un mois que je suis à Bethléem : c’est donc à côté de la crèche, entre Marie et Joseph, que je vous écris. Il fait bien bon ! Au dehors, c’est le froid et la neige, images du monde… mais, dans la petite grotte, éclairée par Jésus, qu’on est bien ! comme elle est douce, chaude, lumineuse !… Notre bon et cher Père Abbé veut savoir ce que le si doux Enfant Jésus m’y murmure, depuis un mois, quand je Le regarde, quand je veille à Ses pieds, la nuit, entre Ses saints parents, quand Il vient entre mes bras, sur mon cœur et dans mon cœur par la Sainte Communion… Il me répète : « Volonté de Dieu…, Volonté de Dieu… » « Voilà que je viens : il est écrit de moi en tête du livre de mes destinées que je ferai Votre Volonté… »

« La Volonté de Dieu, et la Volonté de Dieu par l’obéissance, voilà ce que me répète, me murmure doucement, la voix bien-aimée du divin Enfant Jésus.

A un Trappiste,

Nazareth, 8 mars 1900.

Qu’il fait bon vider sa mémoire de toutes les choses visibles, pour ne la remplir que de l’espérance des biens célestes !… Et dès ici-bas, que nous sommes heureux !… Sans doute, il y a des misères, nos péchés surtout, avec le long cortège de nos imperfections et de nos faiblesses, mais quand on pense que notre Bien-Aimé Jésus est toujours avec nous dans nos tabernacles, qu’Il vient si souvent sur nos lèvres, qu’Il est toujours dans nos âmes ; quand on voit la Sainte Hostie, que dire, sinon que la nuit de cette vie a perdu ses ténèbres : « nox illuminatio mea in deliciis meis » ? Cette pauvre terre si noire se transforme en une illumination délicieuse sous les rayons de la divine Hostie « lumière du monde… jusqu’à la consommation des siècles »… Non pour tous : beaucoup, hélas ! restent dans l’ombre de la mort ; mais pour nous, privilégiés, pour nous favoris, pour nous « qui avons été choisis et n’avons pas choisi les premiers… » Ah ! cher frère en Jésus, que nous sommes heureux !

… Parlez-moi de votre santé : je ne m’affligerai pas si elle est mauvaise : la vie ou la mort, la santé ou la maladie, c’est l’affaire du bon Dieu et non la nôtre : ce qu’Il nous donne en cela est toujours ce qui nous est bon. Il n’y a qu’à toujours, toujours s’en réjouir… »

A sa Sœur,

Nazareth, 12 février 1900.

Ma chère Mimi, je viens de recevoir la dépêche envoyée hier Charles de Foucauld avait appris la naissance, et la mort presque aussitôt après le baptême, d’un petit enfant de sa sœur, Régis. … Tu as dû avoir de la peine de la mort de cet enfant, et j’en ai aussi à la pensée de la tienne…, mais je t’avoue que j’ai aussi une admiration profonde et que j’entre dans un ravissement plein de reconnaissance, quand je pense que toi, ma petite sœur, toi, pauvre voyageuse et pèlerine sur la terre, tu es déjà mère d’un saint… que ton enfant, celui à qui tu as donné la vie, est dans ce beau ciel auquel nous aspirons, après lequel nous soupirons… Le voici devenu, en un instant, l’aîné de ses frères et sœurs, l’aîné de ses parents, l’aîné de tous les hommes mortels : oh ! comme il est plus savant que les plus savants ! Tout ce que nous connaissons en énigme, il le voit clairement… tout ce que nous désirons il en jouit…, le but que nous poursuivons si péniblement, que nous nous estimerons trop heureux d’atteindre au prix d’une longue vie de combats et de souffrances, il y est arrivé dès le premier pas… Ces merveilles, « que l’œil de l’homme ne peut voir, ni ses oreilles entendre, ni son esprit comprendre », il les voit, les entend, en jouit…, il nage pour l’éternité dans un bonheur sans fin, et il s’enivre à la coupe des délices divines. Il contemple Dieu dans l’amour et la gloire, parmi les saints et les anges, dans ce chœur des vierges dont il fait partie, et qui suit l’Agneau partout où Il va…

Tous tes autres enfants marchent péniblement vers cette Patrie céleste, espérant l’atteindre, mais n’en ayant pas la certitude, et pouvant en être à jamais exclus ; ils n’y arriveront, sans doute, qu’au prix de bien des luttes et des douleurs en cette vie, et peut-être encore après un long purgatoire : lui, ce cher petit ange, protecteur de ta famille, il a, d’un coup d’aile, volé vers la Patrie, et, sans peine, sans incertitude, par la libéralité du Seigneur Jésus, il jouit pour l’éternité de la vue de Dieu, de Jésus, de la Sainte-Vierge, de saint Joseph et du bonheur infini des élus… Comme il doit t’aimer !… Tes autres enfants pourront compter, ainsi que toi, sur un protecteur bien tendre ! avoir un saint dans sa famille, quelle force ! être mère d’un habitant du Ciel, quel honneur et quel bonheur ! Je le répète, j’entre dans une admiration ravie en pensant à cela : on estimait la mère de saint François d’Assise bienheureuse parce que, de son vivant, elle assista à la canonisation de son fils ; mille fois plus heureuse es-tu ! tu sais, avec la même certitude qu’elle, que ton fils est un saint dans les cieux, et tu le sais dès le premier jour de ce fils chéri, sans le voir traverser, pour arriver à cette gloire, toute une vie de douleurs. Comme il t’est reconnaissant ! à tes autres enfants, tu as donné, avec la vie, l’espoir du bonheur céleste et, en même temps, une condition soumise à bien des souffrances ; à celui-ci tu as donné, dès le premier instant, la réalité du bonheur des cieux, sans incertitude, sans attente, sans nul mélange d’aucune peine… Comme il est heureux et comme Jésus est bon de récompenser cet innocent d’une couronne immortelle et d’une gloire ineffable, sans qu’il ait jamais combattu ! C’est le prix du saint baptême, c’est le prix du Sang de Jésus. Lui qui a souffert et combattu assez pour avoir le droit de sauver les siens sans nul mérite de leur part, Il a assez de mérites pour introduire tous ceux qu’Il veut, à l’heure qu’Il veut, dans le royaume de Son Père.

Ma chérie, ne sois donc pas triste, mais répète plutôt avec la très Sainte-Vierge : « Le Seigneur a fait en moi de grandes choses… les générations me proclameront bienheureuse… » oui, bienheureuse, parce que tu es la mère d’un saint, parce que celui que ton sein a porté est déjà, à cette heure, éclatant de la gloire éternelle ; parce que, comme la mère de Saint François d’Assise, tu as, encore vivante, le bonheur pénétrant et incomparable, bonheur vraiment ravissant et extasiant, de penser que ton fils est un saint, éternellement assis aux pieds de Jésus, éternellement appuyé sur Son Cœur, dans l’amour et la lumière des Anges et des Bienheureux.

A sa Sœur,