Quelques lettres — 9 septembre 1898

9 septembre 1898.

« Soyez bénie et baisée, et mille fois baisée, Volonté de mon Bien-Aimé manifestée par mon supérieur ! Vous daignez me faire connaître Votre Volonté par la voix de Votre représentant, établi par l’Église Votre épouse, à cet effet. Merci, merci, Jésus de mon cœur ! quelle grâce, quelle faveur faite à Votre petit enfant ! que je suis heureux, ô mon Bien-Aimé, de connaître Votre volonté, quelle qu’elle soit, et de pouvoir la faire ! Je suis heureux sans mesure ! Je défaille de bonheur… merci, merci, de tout de tout également, de tout quoi que ce soit ! Votre Volonté, c’est mon ciel ici-bas, ô Jésus… ! Faites-moi la grâce seulement de la faire parfaitement, et pardonnez-moi si, dans le passé, j’ai si peu joui de l’excès de mon bonheur. »

A un Trappiste, A propos de la mort d’un de ses Supérieurs,

Nazareth, 29 déc. 1898.

« Mon bien cher Père, j’ai reçu, ce matin, votre lettre du 10 décembre m’apprenant cette accablante nouvelle… Oui, vous êtes orphelin, et moi aussi, car pour l’un et l’autre il était un père… et pourtant, non, nous ne sommes pas orphelins, car là, contre nous, au Tabernacle, est Celui qui a dit pour toujours : « Je ne vous laisserai pas orphelins ! » Et notre bien-aimé Père Louis lui-même est-il mort ? A Dieu ne plaise ! Il vit, il vit plus que nous, il est notre père plus que jamais, il veille sur nous mieux que jamais… Je l’attendais chaque jour : il m’avait écrit qu’il ferait l’impossible pour venir me voir au cours de son voyage. Depuis le commencement du mois, il ne passait pas une voiture, on ne frappait pas à la porte, sans que je me dise : « Est-ce lui ? »… et voici que ce matin, m’arrivent trois lettres, m’annonçant cette douloureuse nouvelle… Vous sentez que l’on prie, à Nazareth… Tantôt je pense à sa bonté, à sa tendresse, à ses vertus, et je ne suis pas maître de mon émotion, ni de mes larmes ; tantôt je me dis qu’après cette belle, innocente, méritante vie, si noyée dans la charité, et avec le secours de tant de prières et de Saints Sacrifices, il jouit déjà du bonheur des cieux, et alors je me réjouis, je le prie, je lui parle, et je me sens non séparé de lui, mais au contraire réuni à lui par son passage à la vie des saints…

Bien-aimé Père, pour vous le coup est rude, mais vous le recevez comme il faut, en adorant et en bénissant : « tout est pour le bien de ceux qui aiment Dieu »… Nous retrouverons ce père chéri à tout instant dans le Cœur de Jésus, et bientôt, — car toute chair est comme l’herbe et ne dure qu’un matin, — dans la Patrie céleste… Je penserai à vous plus que jamais, mon si cher frère en Jésus ; plus vous serez seul et triste, plus vous me trouverez près de vous…

A sa Sœur,

Jérusalem, 17 décembre 1898.

Bon Noël, bonne année, ma chérie, à toi et à tous tes enfants. Je prierai de mon mieux l’Enfant Jésus pour vous tous en cette belle nuit de Noël… Te rappelles-tu les Noëls de l’enfance ?…

J’espère que tu fais à tes enfants une crèche et un arbre… Ce sont de doux souvenirs, qui font du bien toute la vie… Tout ce qui fait aimer Jésus, tout ce qui fait aimer le foyer paternel est si salutaire !… Ces joies de l’enfance, où s’unit la religion dans ce qu’elle a de plus doux à la vie de famille dans ce qu’elle a de plus attendrissant, font un bien qui dure jusqu’à la vieillesse…

Mais, il y aura des Noëls plus beaux encore, ce seront ceux du Ciel… Ma chérie, fais à tes enfants une belle crèche et un bel arbre et un beau Noël, et fais tout ton possible pour que leurs fêtes de Noël leur soient douces, douces, leur laissant ce souvenir ineffaçable d’une suavité infinie… Mais, surtout, prépare-leur un beau Noël au Ciel, en te sanctifiant le plus possible et en les élevant pour être des saints ; en les élevant non pour être du monde, cela ne vaut pas la peine ; le monde passe trop vite et il n’est d’ailleurs pas digne de nous, il ne mérite pas notre estime, ni même nos regards. Nous sommes faits pour mieux que cela ; notre cœur a soif de plus d’amour que le monde ne peut lui en donner ; notre esprit a soif de plus de vérité que le monde ne peut lui en montrer ; tout notre être a soif d’une vie plus longue que celle que la terre peut lui faire espérer ; n’élève pas tes enfants pour ce qui est si méprisable…

A un ami,

8 mai 1899.

« Je rentre dans ma vie « d’ouvrier, fils de Marie », me terrant, me faisant petit, priant plutôt que lisant, me remettant de toutes mes forces à cette chère dernière place, à cet état de Cendrillon, travaillant, servant, pauvre et obscur. »

A sa Sœur,

Nazareth, 8 mai 1899.

Bona crux ! C’est par la Croix que nous nous unissons à Celui qui y fut cloué, à notre Époux céleste… Il faut recevoir comme une faveur tout instant de la vie, avec tout ce qu’il apporte, bonheur ou malheur, mais les croix avec plus de reconnaissance encore que le reste : les croix nous détachent de la terre, et, par là, nous attachent à Dieu !…

A sa Sœur,

Nazareth, 21 juillet 1899.

« … N’attachons pas d’importance aux événements de cette vie ni aux choses matérielles : ce sont les rêves de notre nuit d’auberge, cela passera aussi vite que des songes et sans laisser plus de trace… Qu’est-ce qui nous reste à l’heure de la mort, sinon nos mérites et nos péchés ? Voyons les choses comme elles sont, à cette grande lumière de la foi qui éclaire nos pensées d’un jour si lumineux, qui nous fait voir les choses d’un œil si différent de celui de ces pauvres âmes mondaines… Comme la foi, l’habitude de regarder les choses à la lumière de la foi, nous élève au-dessus du brouillard et de la boue de ce monde ! Comme cela nous met en une autre atmosphère, en plein soleil, en plein rayonnement, dans un calme serein, dans une paix lumineuse au-dessus de la région des nuages, des vents et des tempêtes, hors de la zone du crépuscule et de la nuit !…

Vivons de foi, croyons ce que nous espérons dans la grâce, en attendant que nous le possédions dans la gloire, et aimons Celui qui « sera notre récompense infiniment grande », en tous les instants de notre existence, dans le temps et dans l’éternité !…

A sa Sœur,

Nazareth, 1er septembre.

… Comme je suis content de savoir que tu es si près de l’église, du Saint-Sacrement !… Le Saint-Sacrement, la Messe, la Sainte Communion, quels bonheurs, quelles grâces… ! Être aux pieds de notre Sauveur, Le recevoir !… Comme nous sommes heureux !… Et puis, Dieu est en nous, au fond de notre âme…, toujours, toujours, toujours là, nous écoutant et nous demandant de causer un peu avec Lui… Habitue tes enfants à causer avec le Divin Hôte de leur âme… rappelle-leur souvent que, pour nous, chrétiens, il n’y a pas de solitude : « la solitude a germé et a fleuri comme le lys » dit un psaume… C’est bien pour nous que c’est vrai : Dieu, le doux Jésus, est au-dedans de nous… Nous pouvons nous consoler en nous asseyant à Ses pieds et en Le regardant comme Madeleine à Béthanie…

Oh ! non, elle n’était pas seule, à la Sainte Baume, Ste Madeleine, elle n’était pas plus seule qu’à Béthanie : au lieu d’avoir Dieu visible devant elle sous une forme mortelle, elle L’avait invisible au fond de son âme, mais Il n’était pas moins présent ; elle était assise à Ses pieds, ici comme là… C’est, autant que le peut ma faiblesse, ma misère, mon indignité, ma tiédeur, ma lâcheté, ma vie à moi aussi, ma chérie ; tâche que ce soit de plus en plus la tienne ; cela ne t’écartera pas, ne te détournera pas de tes autres occupations, cela ne te prendra pas une minute ; seulement, au lieu d’être seule, vous serez deux à remplir tes devoirs. De temps en temps, baisse tes yeux vers la poitrine, recueille-toi un quart de minute et dis : « Vous êtes là, mon Dieu, je Vous aime. » Cela ne te prendra pas plus de temps que cela, et tout ce que tu feras sera bien mieux, ayant un aide et quel aide ! Petit à petit tu en prendras l’habitude, et tu finiras par sentir sans cesse en toi ce doux compagnon, ce Dieu de nos cœurs…

Alors, il n’y aura plus de solitude pour toi. Nous serons plus unis que jamais alors, car nous aurons identiquement la même vie…

Notre temps se passera de la même manière, avec le même très doux Compagnon… Prions l’un pour l’autre, afin que nous tenions bien tendrement compagnie à ce cher Hôte de nos âmes.

… Et que mon exemple te montre que nous ne pouvons jamais savoir si nous serons plus heureux dans un lieu ou dans un autre, dans un état ou dans un autre, pour une raison bien simple : c’est Dieu, Maître Tout-Puissant de nos âmes, qui nous donne la consolation et la joie, où, quand et comme Il le veut… En un instant, Il détruit les rêves de bonheur ; en un instant, Il « fait germer et fleurir comme un lys la solitude » et Il fait de « la nuit une illumination pleine de délices » comme dit aussi un Psaume…

A sa Sœur,