Retraite faite a Nazareth — Prière
Mon Seigneur Jésus… prier, c’est Vous regarder, et puisque Vous êtes toujours là, puis-je, si je Vous aime vraiment, ne pas Vous regarder sans cesse ? Celui qui aime et qui est en face du Bien-Aimé peut-il faire autrement que d’avoir les regards attachés sur Lui ?… « Apprenez-nous à prier, » comme disaient les Apôtres !… Oh ! mon Dieu, le lieu et le temps sont bien choisis : je suis dans ma petite chambre, il fait nuit, tout dort, on n’entend que la pluie et le vent, et quelques coqs lointains qui rappellent, hélas ! la nuit de Votre Passion… Enseignez-moi à prier, mon Dieu, dans cette solitude, dans ce recueillement…
— Oui, mon enfant, il faut prier sans cesse, prie en faisant tout ce que tu fais : lisant, travaillant, marchant, mangeant, parlant, il faut toujours m’avoir devant les yeux, me regarder sans cesse, et me parler plus ou moins, suivant que tu le peux, mais me regardant toujours.
L’oraison est l’entretien familier de l’âme avec Dieu ; l’oraison ne contient que cela ; l’oraison ne renferme ni méditation proprement dite, ni prières vocales, mais elle accompagne, dans un degré plus grand ou moindre, l’une et l’autre. — La méditation, c’est la réflexion attentive sur quelque vérité ou quelque devoir que l’esprit cherche à approfondir aux pieds de Dieu. La méditation est toujours plus ou moins mélangée d’oraison, car il faut nécessairement appeler Dieu à son aide de temps en temps pour connaître ce qu’on cherche ; et aussi pour jouir de Sa présence et ne pas rester longtemps si près de Lui sans Lui dire aucune parole de tendresse…
— Tes prières vocales, office canonial, rosaire, chemin de croix me plaisent, m’honorent, j’approuve que tu les dises, elles sont un petit bouquet que tu m’offres, un très beau et très divin cadeau, quoique tu sois très petit…
« Tu es un tout petit enfant, mais, dans ma bonté, je te permets de cueillir, dans mon merveilleux jardin, les plus belles roses pour me les offrir, de sorte que, tout petit que tu es, en une demi-heure ou trois quarts d’heure, et surtout en un peu plus, tu me fais un merveilleux bouquet…, tu me comprends ?… Et ce bouquet me plaît de tes mains, mon chéri, mon bon chéri, parce que, bien que tu sois tout petit et plein de défauts, tu es mon enfant et, par conséquent, je t’aime ; je t’ai créé pour le ciel ; mon Fils unique t’a racheté de Son sang, t’a fait encore plus mon enfant, t’a adopté pour frère ; je t’aime, et puis, enfin, tu as écouté Sa voix et tu peux te dire ce que j’ai dit moi-même : « Si je t’ai tant aimé quand tu ne me connaissais pas, à plus forte raison, maintenant que, tout pauvre et pécheur que tu es, tu désires me plaire. » Tu le vois, bien que je sois bien grand, et toi bien petit ; bien beau, et toi bien laid ; bien riche et toi bien pauvre ; bien sage et toi bien ignorant, cependant je tiens à ton bouquet quotidien, à tes roses du matin et du soir ; j’y tiens parce que ces roses que je te permets de cueillir dans mon jardin sont belles, et j’y tiens parce que je t’aime, tout petit et tout mauvais que tu es, mon petit enfant.
— Merci, merci, mon Dieu ! que Vos paroles sont douces et qu’elles sont claires, et comme je vois bien ce que je n’avais pas vu du tout !… Merci, merci, mon Dieu ! comme Vous êtes bon !… »
CHASTETÉ
« Mon Seigneur Jésus, dites-moi ce qu’il faut que je pense de cette divine vertu… Combien j’ai besoin de l’apprendre de Vous ! moi si misérable, si dans la terre, si dans la boue, comme il faut que ce soit Vous qui m’éclairiez pour que je comprenne quelque chose de la beauté de cette vertu céleste !
— Mon enfant, j’ai été vierge, j’ai choisi une Mère, un père nourricier, un précurseur, un disciple de prédilection, vierges ; j’ai voulu que, dans ma religion, tous les prêtres, toutes les âmes qui m’étaient consacrés vécussent dans la chasteté… Les vierges ont au ciel une auréole particulière ;… il est bien peu de saints qui, à partir d’un moment de leur vie, sinon toujours, n’aient vécu dans la chasteté…
Pour qui m’aime vraiment, m’aime passionnément, mon amour est un lien sacré, un mariage, et toute pensée, toute parole, toute action contraires à la chasteté est une infidélité à l’Époux… La virginité, la chasteté ne sont donc pas l’état d’une âme qui n’est pas mariée ; c’est, au contraire, l’état d’une âme mariée à un Époux Bien-Aimé, à l’Époux parfait, parfaitement beau, saint, aimable…
« Venez et voyez combien le Seigneur est suave… » Quand on a entrevu cela, combien le Seigneur est suave, comment peut-on faire autrement que de désirer passionnément passer sa vie à Le contempler, à L’adorer dans la pratique de toutes Ses volontés, loin des vanités du monde. Non, tout notre temps est pris, nous avons entrevu le Roi des rois, Il a séduit pour jamais nos cœurs, nous L’aimons, nous ne voulons pas d’amour terrestre, nous avons un Bien-Aimé, il n’y a pas en nous place pour deux… Nous avons entrevu le ciel, nous sommes morts au siècle… Nous voulons être à Dieu seul ; Il suffit à nos cœurs ; ce sont nos cœurs qui ne suffisent pas à Lui rendre tout l’amour et l’adoration qu’Il mérite… Nous ne voulons pas être divisés : nous voulons être tout à Lui… nous aimerons les autres hommes en vue de Lui, à Ses pieds, comme des frères, mais nous serons à Lui seul, tout à Lui, tout à Lui… « N’est-ce donc rien, mes filles, que d’être tout à Dieu ? » disait Sainte Thérèse… — Nous sommes épouses, vraiment mariées… épouses par cela même que nous désirons l’être et que nous Lui promettons d’être toujours tout à Lui… Comme Il est humble et doux, Lui, le Roi du ciel, d’accepter ainsi pour Ses épouses toutes ces pauvres petites âmes qui s’offrent à Lui… Il est difficile parfois de trouver un fiancé sur la terre, et, pourtant, c’est si peu de chose, c’est si infime, si cendre et poussière, un fiancé terrestre ; c’est si néant, si rien de rien !… Mais Lui, le Roi du Ciel, on peut L’avoir pour fiancé quand on veut… Il accepte toute âme… la plus pauvre, la plus dédaignée, la plus coupable, la plus souillée, tout ce qui s’offre à Lui d’un cœur sincère… Il les accepte toutes et se donne à toutes… Mon Dieu que Vous êtes bon !…
C’est la foi qui fait la vie de l’épouse du Christ… elle est dans la lumière ; elle sait, elle voit… Elle voit qu’elle est l’épouse de Jésus, que son sort est divin, qu’elle est bienheureuse, que sa vie doit être un perpétuel Magnificat, et que son bonheur est incompréhensible…
[Notre Seigneur :] « Et tu sens à quel degré, avec quelle jalousie il faut te garder de la moindre, de la plus petite, de la plus imperceptible pensée contraire à la chasteté la plus délicate et, à plus forte raison, de toute parole ou action, puisqu’il s’agit de l’essence même de la fidélité que tu dois à ton Bien-Aimé, à cet Époux que tu aimes passionnément, qui, Lui aussi, t’aime passionnément, comme Il te l’a prouvé en mourant pour toi, en te faisant tant de grâces et, enfin, en t’acceptant pour être Sa fiancée, Son épouse, dans le temps et dans l’Éternité, dans les clartés rayonnantes de la foi, et dans l’infini bonheur de la gloire. »
Résolutions. — Remercier souvent mon divin Époux de la grâce infinie qu’Il m’a faite en m’éclairant des lumières de la foi, et en me faisant voir ce que c’est que d’être épouse du Roi du ciel… Le remercier à l’infini, très souvent, de m’avoir appelée et reçue pour être Son épouse, Lui si grand, moi si petite… Me garder, avec jalousie infinie, de toute faute si imperceptible qu’elle soit, en pensées, paroles ou actions contre la chasteté, parce que ce sont des fautes directes contre la fidélité que je dois à mon Époux, et l’horreur que je dois avoir de telles fautes est en raison directe de l’amour que j’ai pour mon Époux…
PAUVRETÉ
O mon Seigneur Jésus, voici donc cette divine pauvreté ! Comme il faut que ce soit Vous qui m’en instruisiez ! Vous l’avez tant aimée ! Dès l’Ancien Testament, Vous avez montré pour elle toutes Vos complaisances… Dans votre vie mortelle, Vous avez fait d’elle Votre compagne fidèle… Vous l’avez laissée en héritage à Vos saints, à tous ceux qui veulent Vous suivre, à tous ceux qui veulent être Vos disciples… Vous l’avez enseignée par les exemples de toute Votre vie, Vous l’avez glorifiée, béatifiée, proclamée nécessaire par Vos paroles… Vous avez choisi pour parents de pauvres ouvriers…, Vous êtes né dans une grotte servant d’étable ; Vous avez été pauvre dans les travaux de Votre enfance… Vos premiers adorateurs sont des bergers… A votre Présentation au Temple, on a offert le don des pauvres… Vous avez vécu trente ans pauvre ouvrier, dans ce Nazareth que j’ai le bonheur de fouler, où j’ai la joie indicible, profonde, inexprimable, la béatitude de ramasser du fumier… Puis, pendant Votre vie publique, Vous avez vécu d’aumônes au milieu de pauvres pêcheurs que Vous aviez pris comme compagnons… « Sans une pierre pour poser Votre tête »… En ce temps-là, avez-Vous dit à Sainte Thérèse, bien souvent Vous avez dormi au serein, faute de trouver un toit où Vous abriter… Sur le Calvaire, Vous avez été dépouillé de Vos vêtements, Votre seule possession, et les soldats les ont joués entre eux… Vous êtes mort nu, et Vous avez été enseveli par aumône, par des étrangers… « Bienheureux les pauvres !… »
Mon Seigneur Jésus, comme il sera vite pauvre celui qui, Vous aimant de tout son cœur, ne pourra souffrir d’être plus riche que son Bien-Aimé !… Mon Seigneur Jésus, comme il sera vite pauvre celui qui, songeant que tout ce qu’on fait à un de ces petits, on Vous le fait, que tout ce qu’on ne leur fait pas, on ne Vous le fait pas, soulagera toutes les misères à sa portée !… Comme il sera vite pauvre celui qui recevra avec foi Vos paroles : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres… Bienheureux les pauvres, car quiconque aura quitté ses biens pour Moi, recevra ici-bas cent fois plus et, au ciel, la vie éternelle… » et tant d’autres !
Mon Dieu, je ne sais s’il est possible à certaines âmes de Vous voir pauvre et de rester volontiers riches, de se voir tellement plus grandes que leur Maître, que leur Bien-Aimé, et de ne pas vouloir Vous ressembler en tout, autant qu’il dépend d’elles et surtout en Vos abaissements ; je veux bien qu’elles Vous aiment, mon Dieu, mais cependant, je crois qu’il manque quelque chose à leur amour, et, en tout cas, moi, je ne puis concevoir l’amour sans un besoin, un besoin impérieux de conformité, de ressemblance et, surtout, de partage de toutes les peines, de toutes les difficultés, de toutes les duretés de la vie… Être riche, à mon aise, vivre doucement de mes biens, quand Vous avez été pauvre, gêné, vivant péniblement d’un dur labeur : pour moi, je ne le puis, mon Dieu… je ne puis aimer ainsi… « Il ne convient pas que le serviteur soit plus grand que le Maître » ni que l’épouse soit riche quand l’Époux est pauvre, quand Il est volontairement pauvre, surtout, et qu’Il est parfait… Sainte Thérèse, fatiguée des instances qu’on faisait pour qu’elle acceptât des revenus pour son monastère d’Avila, était parfois près de consentir, mais quand elle revenait dans son oratoire et qu’elle voyait la Croix, elle tombait à ses pieds et suppliait Jésus, nu sur cette croix, de lui faire la grâce de n’avoir jamais de revenus et d’être aussi pauvre que Lui… Je ne juge personne, mon Dieu, les autres sont Vos serviteurs et mes frères, et je ne dois que les aimer, leur faire du bien, et prier pour eux ; mais pour moi, il m’est impossible de comprendre l’amour sans la recherche de la ressemblance et sans le besoin de partager toutes les croix…
Et, d’ailleurs, ses biens sont immenses : le pauvre qui n’a rien, n’aime rien sur la terre, a l’âme si libre !… tout lui est égal : qu’on l’envoie ici, là, peu lui importe : il n’a rien ni ne veut rien nulle part… Il trouve partout Celui de qui seul il attend tout, Dieu, qui lui donne toujours, s’il est fidèle, ce qui est le meilleur pour son âme… Comme il est libre ! Comme son esprit est léger pour monter vers le ciel ! Comme rien n’alourdit ses ailes ! Comme ses pensées, dégagées de tous les liens terrestres, s’envolent pures vers le ciel ! Comme les pensées de choses matérielles, petites ou grandes (car les petites, les plus petites, troublent autant que les plus grandes), le gênent peu dans sa prière, comme elles le distraient peu dans son oraison !… Tout cela n’existe pas pour lui !…
« C’est là où vous en étiez arrivée à la Sainte Baume, bénie Sainte Magdeleine : c’est vous encore que Jésus m’a donnée pour m’enseigner la pauvreté, je le sens…, la pauvreté complète, parfaite, qui est non seulement « n’avoir rien de plus en sa possession, ni à son usage qu’un pauvre ouvrier », comme j’en ai fait le vœu et comme le demande l’imitation de Jésus…, c’est plus que cela la complète pauvreté ; cette complète pauvreté, c’est la pauvreté d’esprit, que vous avez proclamée bienheureuse, mon Seigneur Jésus, qui fait que tout, tout, tout le matériel est totalement indifférent, qu’on brise avec tout, qu’on détruit tout, autant que Sainte Magdeleine à la Sainte Baume ; qui ne laisse aucun, aucun attachement à ce qui est passager, vide le cœur totalement, et le laisse tout entier, dans toute sa plénitude, pour Dieu seul. Dieu le remplit alors, y règne seul, l’occupe tout entier, et y place au-dessous de Lui, en vue de Lui et pour Lui, l’amour de tous les hommes, Ses enfants. Le cœur ne connaît plus, ne contient plus que ces deux amours ; tout le reste n’existe plus pour lui, et il vit sur la terre comme n’y étant pas, en contemplation continuelle de l’unique nécessaire, du seul Être, et en intercession pour ceux que le Cœur de Dieu veut bien aimer…