Retraite faite a Nazareth — Abjection

Mon Seigneur Jésus, daignez me faire faire Vous-même cette méditation. C’est Vous qui avez dit : « Il ne convient pas que le serviteur soit au-dessus du Maître »… Vous m’ordonnez, par là, de ne pas être au-dessus de Vous aux yeux des hommes dans la vie de ce monde… Comment faut-il que je pratique l’abjection ?…

— Remarque, d’abord, qu’après avoir dit : « Il ne faut pas que le serviteur soit plus grand que son Maître », j’ai ajouté : « mais il est parfait, s’il est semblable à son Maître ». Ainsi, je ne veux pas que tu sois au dessus de ce que j’ai été, je ne veux pas non plus que tu sois au-dessous… S’il y a des exceptions, ce n’est certainement pas pour toi, à qui j’ai donné tant de fois pour vocation mon imitation parfaite, m’imiter et m’imiter Moi seul… Tâche donc d’être aux yeux du monde ce que j’étais dans ma vie à Nazareth, ni plus ni moins. J’ai été pauvre ouvrier, vivant du travail de mes mains, j’ai passé pour ignorant, sans lettres ; j’avais pour parents, proches, cousins, amis, de pauvres ouvriers comme Moi, des artisans, des pêcheurs, je leur parlais d’égal à égal, j’étais vêtu comme eux, logé comme eux, je mangeais comme eux lorsque j’étais avec eux… Comme tous les pauvres, j’étais exposé au mépris, et c’est parce que je n’étais, aux yeux du monde, que ce pauvre « Nazaréen », que je fus si persécuté, si maltraité dans ma vie publique, qu’à ma première parole, dans la synagogue de Nazareth, on voulut me précipiter ; que, en Galilée, on m’appelait Béelzébuth, et en Judée démon et possédé ; qu’on me traitait d’imposteur, de séducteur, qu’on me fit mourir sur un gibet entre deux voleurs : on me regardait comme un ambitieux vulgaire… Passe pour ce que j’ai passé, mon enfant, pour ignorant, pauvre, de naissance commune ; pour aussi ce que tu es réellement, sans intelligence, ni talent, ni vertu ; cherche, en tout, les occupations les plus basses ; cultive cependant ton intelligence dans la mesure où ton directeur te l’ordonne, mais que ce soit en cachette et à l’insu du monde ; j’étais infiniment savant, mais on l’ignorait ; ne crains pas de t’instruire, c’est bon pour ton âme ; instruis-toi avec zèle, pour devenir meilleur, pour mieux me connaître et mieux m’aimer, pour mieux connaître ma volonté et mieux la faire, et aussi, pour me ressembler, à Moi, la Science parfaite : sois très ignorant aux yeux des hommes et très savant dans la science divine, au pied de mon Tabernacle… J’étais petit et dédaigné sans mesure ; cherche, demande, aime les occupations qui t’abaissent le plus : ramasser du fumier, piocher la terre, tout ce qu’il y a de plus bas et de plus commun : plus tu seras petit de cette manière, plus tu me ressembleras… Qu’on te regarde comme fou, tant mieux, remercie m’en à l’infini : on me traitait de fou, c’est une ressemblance que je te donne avec Moi… qu’on te jette des pierres, qu’on se moque de toi, qu’on te dise des injures dans les rues, tant mieux ! remercie-m’en, c’est une grâce infinie que je te fais, car ne m’en a-t-on pas fait autant ?… Que tu dois t’estimer heureux, si je te donne cette ressemblance !… Mais ne fais rien pour mériter ce traitement, rien d’excentrique, d’étrange ; je n’ai rien fait pour être ainsi traité, je ne le méritais pas, bien au contraire ; et pourtant, on me l’a fait ; toi non plus, ne fais rien pour le mériter, mais si je te fais la grâce d’y être soumis, remercie-moi bien ; ne fais rien pour l’empêcher, ni le faire cesser ; supporte tout avec grande joie et grande reconnaissance envers ma main qui te donne cela comme un très doux cadeau de frère… Fais tout ce que j’aurais fait, tout ce que j’ai fait ; ne fais que le bien, mais livre-toi aux travaux les plus vils, les plus abaissants ; montre-toi, en tout, par tes vêtements, ton logement, tes politesses prévenantes et fraternelles avec les petits, l’égal des plus petits… Cache avec soin tout ce qui peut t’élever aux yeux du prochain… Mais devant Moi, dans la solitude et le silence du tabernacle, étudie, lis ; tu es seul, porte close, avec Moi et mes saints Parents, et ta mère sainte Magdeleine : dilate-toi à mes pieds, et fais tout ce que te dira ton directeur pour devenir meilleur, plus saint… pour mieux consoler mon Cœur.

TRAVAIL MANUEL

Mon Dieu, inspirez-moi ce que Vous voulez de moi au sujet des travaux manuels…

— Pour cela, comme pour l’abjection et la pauvreté, je veux de toi ce que j’ai voulu de Moi… Tu as une bienheureuse vocation, mon enfant, que tu es heureux !… Prends-Moi simplement comme modèle : fais ce que tu penses que je faisais, que je ferais, ne fais pas ce que je ne faisais pas, ce que je ne ferais pas… imite-Moi…

« Travaille assez pour gagner le pain quotidien, mais moins que les ouvriers ordinaires. Ceux-ci travaillent de manière à gagner le plus possible ; Moi et toi nous ne travaillons que de manière à gagner une nourriture extrêmement frugale, des vêtements et un logis extrêmement pauvres et, en outre, de quoi faire de petites aumônes… Nous ne travaillons pas plus, parce que notre détachement des choses matérielles, et notre amour de la pénitence, font que nous ne voulons avoir que des vêtements, un logis, une nourriture aussi vils que possible, et seulement le strict nécessaire… Nous travaillons moins que les autres ouvriers parce que, d’une part, nous avons moins de besoins matériels, de l’autre, nous avons plus de besoins spirituels : nous tenons à garder plus de temps pour la prière, l’oraison, la lecture, car ainsi faisait-on dans la sainte maison de Nazareth…

— Comment travailler ?

— En me regardant sans cesse, mon enfant, en pensant sans cesse que tu travailles avec Moi et pour Moi, entre Moi, Marie et Joseph, sainte Magdeleine et nos anges, et en me contemplant sans cesse avec eux…

RETRAITE

Mon Dieu, aidez-moi, assistez-moi, soufflez-moi… plus ma petite retraite avance, plus je me sens impuissant, vide, plus je sens qu’il faut que tout vienne de Vous… Dites-moi, mon Dieu, dans quelle retraite je dois vivre ?

— Dans celle où j’ai vécu dans ma vie cachée, mon enfant, ni plus ni moins… Ma vie était très retirée…, ne te figure pas que l’habitude de ma Mère et de Moi fût d’aller aux noces… Souviens-toi que ma Mère et saint Joseph avaient embrassé tous deux la vie parfaite, tous deux la virginité, et qu’ils vivaient dans le monde comme n’étant pas du monde… C’étaient deux ouvriers, mais étaient-ce des ouvriers ordinaires ? Si Judith avait su vivre comme hors du monde, dans sa demeure, combien plus eux ! Si toute personne qui commence à m’aimer s’éloigne du monde aussitôt, et vit dans une retraite de plus en plus grande à mesure que son amour pour Moi devient plus grand, dans quelle retraite devaient vivre mes saints Parents ?… Lorsque j’entrai dans la vie, j’entrai dans cet intérieur tout divin, où les journées se passaient dans la contemplation continuelle, dans le jeûne, la prière et le travail accompagné de prières : des âmes qui s’étaient fait cette vie, qui ne respiraient que pour Dieu, dont toute la conversation était à ce point dans les cieux, qui étaient l’une pour l’autre frères et non époux, avaient su se faire une vie bien à part, bien solitaire, bien retirée, dans ce petit Nazareth… J’entrai dans cette vie, et elle devint la mienne… Ma présence resserra tous les liens qui unissaient Marie et Joseph : pour être toujours avec leur Dieu, ils étaient toujours ensemble ; mais, plus que jamais, tout ce qui n’était pas leur Dieu qu’ils avaient le bonheur de voir, leur pesait…, ayant un tel trésor, ils le cachaient entre eux, ne le montraient pas sans nécessité aux profanes qui ne le connaissaient pas, et traitaient leur Dieu comme un homme… Moi qui ai dit : « Je ne suis pas du monde », Moi qui leur avais inspiré cet amour de la retraite et qui l’inspire toujours à toutes les âmes, dès qu’elles s’approchent de moi, je n’eus garde de choisir une autre voie : j’entrai dans leur vie cachée, retirée, solitaire, et je m’y plongeai avec eux…

« Quiconque aime, aime la solitude en compagnie de l’être aimé… Quiconque aime Dieu, aime la solitude aux pieds de Dieu… Tous les saints, sans exception, ont aimé la solitude, car tous m’ont aimé, et, dès qu’on m’aime, on désire nécessairement être en tête-à-tête… On doit aimer mon bien, ma consolation, ma gloire plus que tout, plus que la joie d’être avec Moi ; aussi, dès que ma volonté appelle ici ou là, il faut courir, voler, abandonner toute solitude, se jeter parmi les hommes ; mais dès que ma volonté, mon avantage, n’ordonnent plus qu’on soit mêlé aux hommes, il faut obéir à la loi de l’amour, et retourner à la solitude ; et plus on m’aime, plus on a soif d’être seul avec Moi, plus on est capable de rester longtemps seul avec Moi, plus on se fait une vie d’oraison solitaire…

« … Tant que Dieu ne nous commandait pas de prêcher, nous restions dans notre solitude… Ne te figure donc pas une vie de famille entourée de l’affection, des visites de nombreux amis et parents… non, rien de cela ; la vie de deux, de trois religieux unis en Dieu, pour mener ensemble, dans une petite maison solitaire, une vie de recueillement, de prière continuelle, de grande pénitence, de saintes lectures, de contemplation continuelle ; une vie de silence, la vie des âmes qui ne sont pas de la terre, dont tout l’entretien est avec Dieu, toute la conversation dans les cieux. Voilà ce que fut ma vie à Nazareth, une retraite… Voilà ce que doit être la tienne… Recueillement, silence, paix, entretien avec Dieu pendant tous les moments du jour et autant que possible de la nuit ; sortir de la maison le plus rarement possible et seulement pour les choses indispensables ; rester dehors le moins possible ; saluer tous ceux qu’on connaît, faire visage aimable à tous ; ne parler à personne, ou, si c’est nécessaire, le faire en le moins de mots possible, mais toujours pleins de bonté et contenant quelque chose qui fasse penser à Dieu et conduise à Lui…