CHAPITRE LXVII
Institution de la sainte Eucharistie.
Sur l’ordre du Seigneur, le majordome avait de nouveau dressé la table au milieu de la salle. L’ayant un peu exhaussée, il la couvrit d’un tapis sur lequel il mit d’abord une nappe rouge, puis une nappe blanche tissée à jour ; ensuite il plaça par-dessous une cruche pleine d’eau et une autre pleine de vin.
Pierre et Jean allèrent dans la salle où se trouvait le foyer de l’agneau pascal, afin d’y prendre le calice, et ils le portèrent entre eux dans son enveloppe ; on eût dit, en les voyant, qu’ils portaient un tabernacle. Ils le mirent sur la table devant Jésus. Il y avait là une assiette ovale avec trois pains azymes une fois plus longs que larges, et la moitié du pain que Jésus avait rompu lors du repas pascal Cette moitié d'un pain azyme, qui avait servi au repas pascal, servit ainsi à la consécration du corps de Jésus-Christ, le véritable agneau pascal. Il était impossible de rapprocher davantage la figure de la réalité. . On y voyait aussi deux vases d’eau et de vin, puis trois boîtes, l’une d’huile épaisse, l’autre d’huile liquide, et la troisième vide ; enfin une petite cuiller.
Depuis les temps les plus reculés, on avait coutume, en Judée, de partager le pain et de boire dans la même coupe, à la fin du repas ; c’était un signe de fraternité et d’amour usité particulièrement pour souhaiter la bienvenue et pour faire ses adieux. Je pense qu’il doit y avoir quelque chose à ce sujet dans la sainte Écriture. Jésus éleva, en ce jour, à la dignité du plus saint des sacrements cet usage, qui jusqu’alors n’avait été qu’un rite symbolique et figuratif. Ceci fut un des chefs d’accusation portés contre Jésus devant Caïphe ; il fut accusé d’avoir ajouté aux cérémonies de la Pâque quelque chose de nouveau ; mais Nicodème prouva par d’anciens écrits que c’était un usage traditionnel.
Jésus était placé entre Pierre et Jean, les portes étaient fermées ; tout se faisait avec mystère et solennité. Lorsque l’enveloppe du calice eut été enlevée et rapportée dans la salle où était le foyer, Jésus pria et parla très solennellement, expliquant la cène et tout le mystère de ce sacrement : il me semblait voir un prêtre qui enseignerait aux autres à célébrer la sainte messe.
Jésus prit un linge blanc qui couvrait le calice, et l’étendit sur la table ; puis il ôta de dessus le calice une espèce de patène, qu’il plaça sur le linge blanc ; il prit les pains azymes qui étaient sur l’assiette et les mit devant lui à côté de la patène ; ensuite il approcha le calice et plaça les six petites coupes à droite et à gauche. Alors il bénit le pain et aussi les huiles, à ce que je crois ; il éleva dans ses deux mains la patène avec les pains azymes, leva les yeux au ciel, pria, offrit, déposa de nouveau la patène et la recouvrit. Il prit ensuite le calice, y fit verser le vin par Pierre, et l’eau, qu’il bénit auparavant par Jean, et y ajouta encore un peu d’eau avec la petite cuiller ; alors il bénit le calice, l’éleva en priant, en fit l’offrande et le replaça sur la table.
Pierre et Jean lui versèrent de l’eau sur les mains au-dessus de l’assiette ; lui-même prit avec la cuiller un peu de cette eau, et la répandit sur les leurs ; puis ce vase circula parmi les apôtres, qui tous y lavèrent leurs mains C'est par son contact avec le corps sacré du Rédempteur au baptême de Jean, que l'eau avait reçu le don de purifier et de bénir. . Je ne me souviens pas si toutes ces cérémonies s’accomplirent exactement dans cet ordre, mais je vis avec une profonde émotion qu’elles ressemblaient beaucoup à celles de la sainte messe.
Cependant Jésus devenait de plus en plus affectueux ; il dit aux apôtres qu’il voulait maintenant leur donner tout ce qu’il avait, tout jusqu’à lui-même : c’était comme s’il se fût répandu tout entier dans l’amour ; il devint transparent, et avait l’aspect d’une forme lumineuse.
Il rompit, en priant, le pain en plusieurs morceaux, qu’il entassa sur la patène ; il détacha de l’un des morceaux un fragment qu’il laissa tomber dans le calice. En ce moment, il me sembla voir la sainte Vierge recevoir le sacrement d’une manière spirituelle, bien qu’elle ne fût pas sensiblement présente à la cérémonie. Je crus la voir planer dans l’air, s’approcher de la table et recevoir en face du Seigneur la sainte Eucharistie. Elle disparut aussitôt. Jésus lui avait dit le matin à Béthanie, qu’il voulait célébrer la pâque avec elle d’une manière spirituelle, et lui avait indiqué l’heure où elle devait à cet effet se recueillir et prier.
Jésus pria et enseigna encore ; toutes ses paroles sortaient de sa bouche comme du feu et de la lumière, et entraient dans le cœur des apôtres, excepté dans celui de Judas. Le Seigneur prit la patène avec le pain, et dit : « Prenez et mangez ; ceci est mon corps qui est donné pour vous. » Il fit un mouvement de la main droite comme pour bénir, et à ce moment une splendeur sortit de lui ; le pain comme un corps lumineux entra dans la bouche des apôtres ; je les vis tous remplis de lumière ! Judas seul demeura ténébreux. Jésus donna l’hostie d’abord à Pierre, puis à Jean ; ensuite il fit signe à Judas de s’approcher, mais quand le sacrement lui fut présenté, la parole du Sauveur parut se détourner de la bouche du traître. Je fus si épouvantée, que je ne saurais rendre les sentiments que j’éprouvai. Alors Jésus lui dit : « Fais vite ce que tu veux faire. » Puis il donna le sacrement aux autres apôtres, qui s’approchèrent deux à deux.
Le Seigneur éleva le calice par les deux anses jusqu’à la hauteur de son visage, et prononça les paroles de la consécration ; pendant qu’il le faisait, il était comme transfiguré et tout pénétré de lumière : il semblait passer lui-même tout entier dans ce qu’il allait leur donner. Il fit boire Pierre et Jean dans le calice qu’il tenait à la main, puis il le remit sur la table. Jean versa le sang précieux de Notre-Seigneur dans les petits vases, et Pierre les présenta aux apôtres, qui burent deux à deux dans la même coupe. Je crois, mais sans oser l’affirmer, que Judas prit aussi sa part du calice ; il ne revint pas à sa place, mais sortit aussitôt du cénacle ; les autres crurent que Jésus l’avait chargé de quelque affaire. Il se retira sans prier et sans rendre grâces, et vous pouvez voir par là combien on est coupable de ne point faire d’action de grâces après le pain quotidien et surtout après le pain éternel. Lorsqu’il fut devant la porte, je vis trois démons autour de lui : l’un entra dans sa bouche, l’autre le poussait, le troisième courait devant lui. Il était nuit, mais ils semblaient éclairer ses pas ; quant à Judas, il courait comme un forcené.
Le Seigneur versa dans un des petits vases ce qui restait du sang divin, puis il plaça ses doigts au-dessus du calice, et y fit verser de l’eau et du vin par Pierre et par Jean. Il leur fit boire de ce vin mêlé à l’eau, et les autres apôtres burent le reste. Ensuite Jésus essuya le calice, y mit le petit vase où était le reste du sang divin, plaça au-dessus la patène avec les fragments du pain consacré, puis remit le couvercle, enveloppa le calice, et le replaça au milieu des six petites coupes.
Tous les mouvements de Jésus, pendant l’institution de la sainte Eucharistie, étaient réguliers, solennels et empreints d’une signification profonde. Je vis les apôtres noter plusieurs choses dans les petits rouleaux qu’ils portaient sur eux ; je les vis, à plusieurs reprises, s’incliner l’un devant l’autre, comme font nos prêtres.