CHAPITRE LXVI

Le lavement des pieds.

Les apôtres se levèrent de table, et pendant qu’ils mettaient les vêtements dont ils se servaient pour la prière solennelle, le majordome entra avec deux serviteurs pour desservir et mettre de côté les sièges ; quand cela fut fait, Jésus le pria d’apporter de l’eau dans le vestibule. Le majordome s’étant retiré avec ses serviteurs, Jésus, au milieu des apôtres, leur parla de nouveau avec beaucoup de solennité. Je ne saurais rapporter toutes les paroles qu’il leur adressa ; je me souviens seulement qu’il parla de son royaume, de son retour vers son Père, de ce qu’il leur laisserait en les quittant, etc. Il enseigna aussi sur le repentir, sur la pénitence et la justification. Je compris que cette instruction se rapportait au lavement des pieds ; je vis aussi que tous firent un acte de contrition, à l’exception de Judas. Le discours de Jésus fut long et solennel. Lorsqu’il l’eut terminé, il envoya Jean et Jacques le Mineur chercher de l’eau dans le vestibule, et il dit aux apôtres de ranger les sièges en demi-cercle. Il alla lui-même dans le vestibule, déposa son manteau, et se ceignit d’un linge dont une extrémité pendait devant lui. Pendant ce temps, il s’éleva parmi les apôtres une contestation, pour savoir lequel d’entre eux devait être estimé le plus grand ; car Jésus leur ayant dit qu’il allait les quitter, et que son royaume était proche, ils conçurent de nouveau l’espoir qu’il n’avait dit sa pensée qu’à demi, et qu’ils seraient, au dernier moment, témoins de son triomphe terrestre.

Le Seigneur étant dans le vestibule, fit prendre à Jean un bassin, et à Jacques une outre pleine d’eau qui pouvait découler par des tuyaux ; lui-même remplit le vase d’eau, puis retourna avec eux dans la salle où le majordome avait placé un autre bassin vide.

Jésus, se montrant aux apôtres dans cet humble costume, leur reprocha la discussion qui s’était élevée entre eux ; il leur dit, entre autres choses, qu’il était lui-même leur serviteur, et qu’ils devaient s’asseoir, afin qu’il leur lavât les pieds. Ils s’assirent donc suivant l’ordre qu’ils avaient observé durant le repas. Jésus allait de l’un à l’autre, et prenant avec la main de l’eau dans le vase que tenait Jean, il la répandait sur leurs pieds, qu’il essuyait ensuite avec l’extrémité du linge dont il était ceint. Jésus accomplit cet acte d’humilité d’une manière singulièrement touchante, et affectueuse : on voyait bien que ce n’était pas une simple cérémonie, mais une manifestation solennelle du profond amour qu’il portait à ses disciples. Quand il vint à Pierre, celui-ci se refusa de tendre ses pieds, et dit : « Quoi ! Seigneur, vous me laveriez les pieds ! » Jésus lui répondit : « Tu ne sais pas maintenant ce que je fais ; mais tu le sauras plus tard. » Il me sembla qu’il lui disait en particulier : « Simon, tu as mérité que mon Père te révélât qui je suis, d’où je viens et où je vais ; tu l’as seul confessé et proclamé ; c’est pourquoi je bâtirai sur toi mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle : ma force doit rester auprès de tes successeurs jusqu’à la fin du monde ». Puis, le montrant aux autres, il leur dit que lorsqu’il les aurait quittés, Pierre devait prendre sa place après d’eux et régler toutes choses. Pierre lui dit : « Jamais, vous ne me laverez les pieds. » Le Seigneur lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras point de part avec moi. » Pierre lui dit alors : « Seigneur, lavez-moi non seulement les pieds, mais encore les mains et la tête. » Et Jésus repartit : « Celui qui a déjà été lavé n’a plus besoin que de se laver les pieds, pour être entièrement pur. Et vous aussi vous êtes purs, mais non pas tous. » Car il savait bien quel était celui qui le trahirait. Il avait parlé du lavement des pieds comme d’une purification des fautes journalières, parce que les pieds, toujours en contact avec la terre, se salissent bientôt, si l’on marche sans vigilance Les pieds, dans la sainte Écriture, sont le symbole des affections de l'âme qui la portent où elle veut aller. . Le lavement des pieds fut un acte spirituel et comme une sorte d’absolution. Pierre, dans son zèle, n’y vit qu’un trop grand abaissement de son maître : il ne savait pas que, le lendemain, pour le sauver, le Seigneur s’abaisserait jusqu’à la mort ignominieuse de la croix.

Lorsque Jésus lava les pieds à Judas, ce fut de la manière la plus touchante et la plus affectueuse : il appuya son visage sur les pieds du traître, et lui dit qu’il devait rentrer en lui-même ; que depuis un an déjà il nourrissait des projets de trahison. Judas feignait de ne rien entendre, et adressait la parole à Jean. Pierre en fut scandalisé, et lui dit : « Judas, le Maître te parle ! » Mais Judas répondit à Jésus par quelques paroles vagues et évasives, comme : « Seigneur, à Dieu ne plaise. » Les autres n’avaient point entendu ce que Jésus avait dit tout bas à Judas ; d’ailleurs ils étaient occupés à remettre leurs sandales. Rien, dans toute la passion, n’affligea le Seigneur autant que la trahison de Judas.

Jésus lava encore les pieds de Jean et de Jacques. Puis il enseigna sur l’humanité ; il dit que celui qui servait les autres était le plus grand, et qu’ils devaient à son exemple se laver les pieds les uns aux autres ; il ajouta plusieurs autres choses qu’on lit dans l’évangile. Ensuite, il remit ses vêtements, et les apôtres laissèrent retomber les leurs.