CHAPITRE LXV
Dernière Pâque.
Jésus et les siens mangèrent l’agneau pascal dans le cénacle, divisés en trois groupes : le Sauveur était, avec les douze apôtres, dans la grande salle ; dans les salles latérales, Nathanaël présidait, comme père de famille, à l’un des côtés, douze des plus anciens disciples ; de l’autre côté, douze autres avaient à leur tête Éliachin, fils de Cléophas et de Marie, fille d’Héli, et ancien disciple de Jean-Baptiste.
Trois agneaux furent immolés pour eux dans le Temple. Mais il y en avait un quatrième qui fut immolé dans le cénacle, et que Jésus mangea avec les apôtres. Judas, qui n’était pas présent à l’immolation de l’agneau, ignora cette circonstance ; occupé de ses complots, il ne vint que peu d’instants avant le repas. L’agneau destiné à Jésus et aux apôtres fut immolé dans le cénacle. Ce fut singulièrement touchant. Les apôtres et les disciples chantèrent le psaume CXVIII : « Heureux les immaculés dans la voie, etc. » Jésus parla de l’ère nouvelle qui allait commencer ; il dit que le sacrifice de Moïse et la figure de l’agneau pascal allaient trouver leur accomplissement ; mais qu’à cet effet l’agneau devait être immolé, comme autrefois en Égypte, d’où maintenant les apôtres devaient réellement sortir.
Les vases et les instruments nécessaires avaient été apprêtés ; on amena un joli petit agneau, orné d’une couronne qui fut envoyée à la sainte Vierge, dans la salle latérale où elle se tenait avec les autres saintes femmes. L’agneau était attaché, le dos contre une planche, par le milieu du corps ; il me rappela Jésus attaché à la colonne pour être flagellé. Le fils de Siméon tenait la tête de l’agneau ; Jésus le piqua au cou avec la pointe d’un couteau, qu’il donna ensuite au fils de Siméon pour l’achever. Le Seigneur paraissait affligé d’être contraint de le blesser ; il le fit rapidement, mais avec beaucoup de gravité. Le sang fut recueilli dans un bassin, et on apporta une branche d’hysope, que Jésus trempa dans le sang ; puis il alla vers la porte de la salle, teignit de sang les deux poteaux et la serrure, et fixa au-dessus de la porte la branche ensanglantée. Il adressa ensuite la parole à ses disciples d’un ton solennel, et leur dit, entre autres choses, que l’ange exterminateur passerait outre à cet endroit ; qu’ils pouvaient prier sans crainte et en toute sécurité, quand il aurait été immolé, lui, le véritable agneau pascal ; qu’une ère nouvelle et un sacrifice nouveau allaient commencer, lesquels dureraient jusqu’à la fin du monde.
Ils se rendirent ensuite à l’extrémité de la salle, près du foyer où l’arche d’alliance avait été autrefois déposée ; il y avait déjà du feu. Jésus versa du sang sur le foyer et le consacra comme autel ; les restes du sang et la graisse furent jetés sous l’autel dans le feu. Jésus suivi des apôtres, fit ensuite le tour du cénacle en chantant des psaumes, et le consacra comme un nouveau Temple. Toutes les portes étaient fermées.
Cependant, le fils de Siméon avait entièrement préparé l’agneau. Il le passa dans un pieu ; les jambes de devant furent attachées à un morceau de bois placé en travers ; celles de derrière étaient étendues le long du pieu. Hélas ! il me rappela Jésus sur la croix. Il fut mis dans le fourneau, pour être rôti avec les trois autres agneaux apportés du Temple.
Les agneaux de Pâque des Juifs étaient tous immolés dans le vestibule du Temple, et cela en trois endroits : pour les personnes de distinction, pour les petites gens et pour les étrangers. L’agneau pascal de Jésus ne fut pas immolé dans le Temple : tout le reste fut rigoureusement conforme à la loi. Jésus tint encore un discours ; il dit que l’agneau était simplement une figure, que lui-même devait être, le lendemain, l’agneau pascal véritable et d’autres choses que j’ai oubliées.
Lorsque Jésus eut ainsi enseigné sur l’agneau pascal et sa signification, le temps étant venu, et Judas étant de retour, on prépara les tables. Les convives revêtirent les habits de voyage, qui avaient été déposés dans le vestibule, mirent d’autres chaussures, une tunique blanche, et par-dessus un manteau court par devant et plus long par derrière ; ils relevèrent leurs vêtements et retroussèrent les larges manches de la tunique ; puis, ayant pris des bâtons dans leurs mains, ils allèrent à la table deux à deux, les disciples dans les salles latérales, le Seigneur et les apôtres dans la salle du cénacle. Ils se tinrent debout à leur place, les bâtons appuyés à leur bras, et les mains élevées en l’air. Jésus, debout au milieu de la table, avait reçu deux petits bâtons légèrement recourbés en forme de houlette ; il les plaça en croix dans sa ceinture et sur sa poitrine, et appuya sur les courbures ses bras levés comme pour prier. Spectacle touchant ! Il semblait s’appuyer sur cette croix, dont ses épaules devaient bientôt supporter le fardeau. Les disciples chantèrent le cantique : « Béni soit le Seigneur Dieu d’Israël », et « Loué soit le Seigneur » ; et, la prière terminée, Jésus donna l’un des bâtons à Pierre et l’autre à Jean, et ceux-ci les mirent de côté.
La table était droite et avait la forme d’un demi-cercle. Vis-à-vis de Jésus, dans la partie rentrante de la table, était une place vide pour servir les mets. À la droite du Seigneur se tenaient, si je ne me trompe, Jean, Jacques le Majeur et Jacques le Mineur ; au bout de la table, Barthélemy ; puis en revenant, Thomas et Judas Iscariote. À la gauche de Jésus étaient Pierre, André, Thaddée ; à l’autre bout, Simon, et près de celui-ci, Matthieu et Philippe.
Au milieu de la table était l’agneau pascal, sur un grand plat. Sa tête reposait sur les pieds de devant mis en croix ; les pieds de derrière étaient étendus, le bord du plat était couvert d’ail. À côté, se trouvait le rôti de Pâque, puis une assiette avec des légumes verts dressés et serrés les uns contre les autres, et une seconde assiette remplie d’herbes amères. Les convives avaient devant eux des pains ronds en guise d’assiettes ; ils se servaient de couteaux d’ivoire.
Après la prière, le majordome plaça devant Jésus, sur la table, le couteau qui devrait servir à découper l’agneau. Puis il mit une coupe de vin devant le Seigneur, en remplit six autres, et les plaça chacune entre deux apôtres. Jésus bénit le vin et en but ; les apôtres buvaient à deux dans une même coupe. Le Seigneur découpa l’agneau ; les apôtres tendirent leur pain tour à tour avec un petit crochet de bois, et reçurent ainsi leur part ; ils la mangèrent très vite, en détachant la chair des os avec leurs couteaux d’ivoire. On brûla plus tard les ossements. Ils mangèrent très vite aussi de l’ail et des herbes vertes, qu’ils trempaient dans la sauce. Jésus rompit un des gâteaux de Pâque et en recouvrit une partie ; il distribua le reste aux apôtres, et ceux-ci mangèrent chacun leur part. On remplit encore de vin les coupes ; Jésus n’en but point ; mais ayant rendu grâces : « Prenez ce vin, dit-il, et partagez-le entre vous ; car, je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce que vienne le royaume de Dieu. » Lorsqu’ils eurent bu, ils chantèrent ; puis Jésus pria et enseigna. Ils se lavèrent ensuite les mains et s’assirent ; pendant tout le repas, ils étaient restés debout, un peu appuyés seulement sur le dossier de leurs sièges.
Le Seigneur découpa encore un second agneau, qui fut apporté aux saintes femmes, dans un bâtiment contigu au premier. Jésus se montrait plus tendre et plus serein que jamais. Il dit aux apôtres d’oublier toute crainte et toute inquiétude. La sainte Vierge aussi, à la table des femmes, était pleine de sérénité. Il y avait quelque chose de singulièrement touchant dans la manière dont elle se tournait vers les autres saintes femmes, quand celles-ci la tiraient par son voile pour lui parler.
Au commencement, Jésus s’était entretenu très affectueusement avec ses apôtres ; bientôt il devint sérieux et triste. « Un de vous me trahira, dit-il ; un de vous dont la main est avec moi à cette table. » Or Jésus servait de son côté de la laitue, dont il n’y avait qu’un plat, et il avait dit à Judas, qui se trouvait presque en face de lui, de la distribuer de l’autre côté. De telles paroles contristèrent beaucoup les disciples ; car en disant : « Celui dont la main est avec moi à cette table, ou qui met avec moi la main dans le plat », ou bien encore : « Un des douze qui mangent avec moi », Jésus ne désignait pas clairement Judas aux autres ; ses expressions ne faisaient qu’indiquer d’une manière générale les relations les plus amicales et les plus intimes. Cependant, il voulait par là donner un avertissement à Judas, qui, en distribuant la laitue, mettait en effet la main au même plat que lui. Le Seigneur dit encore : « Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit de lui ; mais malheur à celui par qui le Fils de l’homme sera trahi ! mieux vaudrait pour lui qu’il ne fût pas né. »
Les apôtres étaient tout troublés et demandaient à Jésus tour à tour : « Seigneur, est-ce moi ? » Car tous avaient conscience qu’ils ne l’avaient pas entièrement compris. Pierre alors se pencha vers Jean derrière Jésus et lui fit signe de demander au Seigneur qui c’était ; car, ayant reçu souvent des reproches de Jésus, il tremblait qu’il n’eût voulu le désigner. Or Jean était à la droite du Sauveur ; et comme tous, appuyés sur le bras gauche, mangeaient de la main droite, sa tête était près de la poitrine de Jésus. S’étant donc penché sur son sein, il lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » Il sut alors que Jésus avait voulu parler de Judas. Je n’entendis pas Jésus lui dire : « Celui à qui je présenterai le pain que j’ai trempé ; » j’ignore même s’il le dit tout bas ; mais Jean en eut connaissance lorsque Jésus trempa le morceau de pain entouré de laitue, et le présenta à Judas, qui lui demanda aussitôt : « Seigneur, est-ce moi ? » Jésus le regarda avec douceur et lui fit une réponse en termes généraux. C’était chez les Juifs un signe d’amitié et de confiance, et Jésus le fit par charité, pour avertir Judas, sans le dénoncer aux autres. Mais celui-ci était intérieurement plein de rage. Je vis, pendant tout le repas, un petit monstre assis à ses pieds et qui montait parfois jusqu’à son cœur. Jean ne dit pas à Pierre ce qu’il avait appris de Jésus, mais il le tranquillisa d’un regard.