CHAPITRE LXI
Dernier repas de Béthanie. — Hommage solennel rendu par Madeleine au Sauveur.
Le lendemain, un grand nombre de disciples étaient rassemblés dans la cour de la maison de Lazare. Jésus y enseigna dans la matinée. Vers trois heures de l’après-midi, on dressa des tables en cet endroit. Il y avait là plus de soixante personnes qui se tenaient debout derrière les tables. Jésus et les apôtres allaient et venaient de l’autre côté et les servaient. Le Seigneur passait d’une table à l’autre, offrait ceci ou cela, et s’entretenait avec les convives.
Judas n’était pas présent ; il était allé faire des achats pour le repas qui devait avoir lieu chez Simon. Madeleine s’était rendue, dans la matinée, à Jérusalem pour acheter des parfums. Quant à Marie, à qui Jésus avait le matin même annoncé sa mort prochaine, elle était accablée de tristesse. Sa nièce, Marie de Cléophas, qui était plus âgée, restait toujours auprès d’elle pour la consoler.
Cependant Jésus parla aux disciples de sa mort, et de ce qui devait la suivre. Il dit qu’il serait vendu aux pharisiens par un homme qui avait sa confiance, et qui lui devait tout. Cet homme ne le mettrait pas à prix ; mais il demanderait seulement : « Que voulez-vous me donner ? » Quand les pharisiens achetaient un esclave, on leur fixait une somme, mais celui-là le céderait pour ce qu’il leur plairait d’offrir. Il le vendrait moins cher qu’un esclave. Les disciples pleuraient amèrement, et la douleur les empêchait de manger ; mais le Seigneur les y obligea avec bonté. J’ai vu souvent les disciples se montrer plus tendres et plus affectueux envers Jésus que les apôtres. Ils avaient, je crois, plus d’humilité, parce qu’ils étaient moins fréquemment avec lui.
Le matin, Jésus donna encore aux apôtres beaucoup d’enseignements, qu’ils ne comprirent pas tout à fait : il leur ordonna de les mettre par écrit, disant que, quand il leur aurait envoyé son Esprit, ils se les rappelleraient et les comprendraient tous. Je vis alors Jean et plusieurs autres prendre des notes. Jésus leur répéta qu’ils s’enfuiraient tous lorsqu’il serait livré. Ils ne pouvaient pas croire que cela fût possible, et pourtant ils le firent ; ce dont je fus grandement étonnée.
Jésus les enseigna de la manière la plus affectueuse, et leur donna toute sorte de conseils. Pendant l’instruction, Madeleine revint de Jérusalem avec le parfum qu’elle avait acheté. Il était composé de trois essences, et c’était le plus précieux qu’on pût trouver. Elle y avait dépensé tout l’argent qui lui restait. Ce parfum renfermait une huile dont le nom commence par nard (huile de nard). Elle acheta en même temps les vases. Ils étaient d’une matière brillante et blanchâtre, qui toutefois n’était pas entièrement transparente.
Jésus parla de sa mère aux disciples : il dit qu’elle partagerait les affreuses tortures de sa Passion, et ressentirait avec lui toutes les angoisses de la mort ; mais que pourtant elle resterait encore plusieurs années sur la terre.
Les saintes femmes étaient dans la maison de Simon, et aidaient à préparer le repas. Judas avait acheté toutes les choses nécessaires : il avait dû le matin puiser largement dans sa bourse, mais il se promettait bien de la remplir le soir même de nouveau.
La salle était décorée, et il y avait dans le toit une ouverture fermée d’un voile transparent, et au-dessous de laquelle était placé le siège de Jésus. Simon se tenait là pour présider au service. On voyait de ce côté, sous la table, trois grandes urnes plates remplies d’eau.
Au repas, les convives étaient étendus sur des bancs assez bas placés transversalement. Les femmes mangeaient dans une salle ouverte, située à gauche, et elles pouvaient, à travers la cour, voir par côté le repas des hommes.
Lorsque tout fut prêt, Simon alla avec son serviteur chercher Jésus, Lazare et les apôtres. Ils étaient en habits de fête. Simon portait une longue robe avec une ceinture, et avait au bras un long manipule, terminé par une frange. Ce fut lui qui conduisit Jésus ; le serviteur conduisit les apôtres. Ils ne traversèrent pas la rue pour gagner la maison de Simon ; mais ils arrivèrent dans la salle en passant par le jardin, qui était derrière ; car il y avait beaucoup de monde à Béthanie, et beaucoup d’étrangers qui désiraient voir Lazare occasionnaient un grand tumulte. Les habitants, d’ailleurs, étaient étonnés que Simon, dont ordinairement la maison était ouverte au public, eût fait acheter tant de choses, et tînt toutes les portes fermées. En un mot, la foule était curieuse et fort agitée. Je vis même, pendant le repas, quelques personnes monter sur les murs.
On servit d’abord un agneau ; il était étendu sur un plat de forme ovale ; la tête était posée sur les pattes de devant, et tournée vers le Seigneur. Jésus prit un couteau blanc, qui semblait d’os ou de pierre, et l’enfonça dans le corps de l’agneau, qu’il découpa transversalement. Ensuite il fit dans toute la longueur du dos une longue incision, qui me fit penser involontairement à la croix. Il le présenta ainsi découpé à Jean et à Pierre ; puis il se servit lui-même. Alors Simon découpa le reste des deux côtés, et présenta successivement les morceaux aux apôtres et à Lazare.
On servit aussi aux femmes un agneau ; mais il était plus petit. Il avait la tête tournée vers la Mère de Dieu, qui le découpa. Après vinrent trois grands poissons, qui semblaient nager dans une sauce blanche assez épaisse. On servit ensuite de la pâtisserie, des petits pains, des rayons de miel, une herbe verte formant une espèce de salade, et des fruits qui me parurent être des poires. Les convives burent après avoir mangé l’agneau ; ils avaient fait une prière avant de commencer le repas.
Les femmes, au nombre de huit ou neuf, étaient assises autour d’une table ronde ; Madeleine était en face de la sainte Vierge ; elle pleura beaucoup pendant le repas. Jésus ayant mangé un peu, se mit à enseigner. Tous avaient presque fini, qu’il parlait encore. Les apôtres écoutaient avec une grande attention ; Simon, qui était chargé du service, se tenait immobile en face de lui. Cependant Madeleine s’était levée sans rien dire. Elle portait un manteau léger d’un bleu clair ; ses cheveux épars étaient recouverts d’un voile ; elle cachait son parfum sous un des plis de son manteau. Elle arriva dans la salle par le berceau de verdure, se plaça derrière Jésus, se prosterna devant lui, et appuya son visage baigné de larmes sur l’un des pieds du sauveur, qui reposait sur le banc. Jésus lui tendit l’autre qui pendait à terre ; elle détacha les sandales, et lui oignit les pieds par-dessus et par-dessous. Puis, ayant pris à deux mains ses longs cheveux épars sous son voile, elle en essuya les pieds du Sauveur, et lui remit ses sandales.
Cette onction de Madeleine interrompit le discours de Jésus. Lui l’avait bien vu arriver ; mais pour les autres, elle survint à l’improviste, Jésus leur dit : « Ne vous scandalisez pas de ce que fait cette femme. » Puis il lui parla à voix basse. Mais Madeleine, après avoir oint les pieds du Sauveur, passa derrière lui et répandit sur sa tête le parfum précieux, qui découla sur ses vêtements ; elle lui en frotta avec la main tout le sommet et le derrière de la tête, et toute la salle fut remplie de la bonne odeur exhalée par le parfum.
Cependant les apôtres chuchotaient entre eux et murmuraient ; Pierre lui-même était mécontent. Madeleine, qui sanglotait sous son voile, se retira ; et quand elle vint à passer près de Judas, celui-ci lui barra le passage en avançant la main ; il blâma sa prodigalité, disant que l’argent qu’elle avait ainsi dépensé aurait pu être donné aux pauvres. Madeleine, ainsi arrêtée, pleurait amèrement. Mais Jésus leur commanda de la laisser aller : il dit alors qu’elle l’avait oint pour la sépulture, parce qu’elle ne pourrait le faire plus tard ; et que partout où cet Évangile serait enseigné, ce que Madeleine avait fait serait raconté en mémoire d’elle. Madeleine se retira très affligée. Les murmures des apôtres et la réprimande de Jésus mirent fin au repas.
Judas, tourmenté par l’avarice, était plein de rage ; il se disait à lui-même qu’il ne pouvait plus endurer tout cela. Toutefois, il ne laissa rien voir de ses pensées ; il ôta ses habits de fête, et feignit d’être obligé d’aller mettre de côté pour les pauvres les restes du repas. Mais il courut en toute hâte à Jérusalem. Je vis continuellement à ses côtés une figure rouge, grêle et aux yeux hagards : c’était le démon ; tantôt il le précédait, tantôt il le suivait, et il semblait l’éclairer. Judas paraissait ainsi voir clair à travers les ténèbres, et courait sans broncher. À Jérusalem, je le vis gagner, en toute hâte, la maison où Jésus fut plus tard accablé d’outrages. Les pharisiens et les princes des prêtres étaient encore assemblés. Il n’entra pas dans la salle du conseil ; mais deux d’entre eux vinrent lui parler dans le bas de la maison. Quand Judas leur eut dit qu’il voulait leur livrer Jésus, et eut demandé ce qu’on lui donnerait pour cela, ils s’en réjouirent beaucoup, et allèrent l’annoncer aux autres. L’un d’eux revint aussitôt, et lui offrit trente pièces d’argent. Judas les voulait avoir sur-le-champ, mais ils refusèrent de les lui donner. Ils lui rappelèrent qu’étant venu une première fois, on ne l’avait plus revu pendant bien longtemps, et lui dirent qu’il ne serait payé qu’après avoir rempli sa promesse. Je les vis ensuite sceller le contrat, en se donnant les mains et en déchirant un pan de leur robe. Ils voulaient le retenir pour qu’il leur apprît quand et comment il tiendrait parole ; mais Judas était pressé de partir, afin de ne pas éveiller les soupçons. Il dit que la chose pourrait se faire sans bruit le lendemain C'est parce que la trahison de Judas eut lieu le mercredi, veille du jeudi saint, que d'après l'ancienne tradition de l'Église le mercredi a toujours été regardé, avec le vendredi et le samedi, comme un jour de pénitence. , dès qu’il se serait procuré les renseignements nécessaires. Je vis toujours le démon à ses côtés. Judas revint en toute hâte à Béthanie, remit son habit de fête et rejoignit les apôtres.