CHAPITRE LX
Suite du même sujet. — Episode du denier de la veuve. — Adieux de Jésus au Temple.
Jésus passa toute la journée suivante chez Lazare avec les saintes femmes et les douze apôtres. Le soir, il y eut un grand repas : les femmes servirent à table, et se retirèrent ensuite dans une pièce triangulaire, pour y entendre l’instruction. Jésus leur dit qu’ils ne seraient plus longtemps réunis ; aussi les engageait-il à lui parler en toute confiance, et à l’interroger comme s’il était l’un d’entre eux. Ils lui adressèrent alors plusieurs questions, surtout Thomas, qui avait beaucoup de doutes ; Jean aussi l’interrogea souvent, mais toujours à voix basse.
Le repas terminé et la prière dite, ils reprirent leurs sièges. Jésus dit que le temps approchait où le Fils de l’homme serait livré par trahison ; à ces mots, Pierre s’approcha de lui, et lui demanda vivement pourquoi il parlait toujours comme si quelqu’un de ses disciples voulait le trahir ; quand même un d’entre eux serait capable de le faire, lui, Pierre, se portait garant pour les douze, assuré qu’ils ne le trahiraient pas. Pierre proféra ces paroles avec fierté, et comme blessé dans son honneur. Jésus repartit avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue, pas même lorsqu’il avait dit à Pierre : « Retire-toi de moi, Satan ! »
Il répondit qu’ils tomberaient tous, si sa grâce et ses prières ne les soutenaient pas ; que tous l’abandonneraient, quand son heure serait venue, qu’il y en avait un parmi eux qui ne serait pas ébranlé ; que celui-là même prendrait la fuite, mais reviendrait bientôt. Il voulait parler de Jean, qui, dès que Jésus fut arrêté, s’enfuit en laissant son manteau. Cela affligea beaucoup les disciples : mais Judas, tandis que Jésus prononçait ces graves paroles, avait l’air de sourire, et se montrait prévenant et officieux.
Les disciples interrogèrent encore Jésus, touchant son règne qui devait arriver ; il en parla avec un charme indicible, et leur dit qu’un autre Esprit descendrait sur eux, et qu’alors seulement ils comprendraient toute vérité. Il ajouta qu’il devait aller à son Père, et leur envoyer un autre Esprit, qui procédait du Père et de lui. Je me souviens bien qu’il s’est exprimé ainsi. Il dit encore quelque chose que je ne saurais reproduire exactement, car je n’entends pas tout cela comme j’entends des paroles humaines. Il disait, je crois, qu’il était venu dans la chair pour racheter les hommes, qu’il agissait surtout corporellement sur eux, que cette action corporelle était d’un effet restreint, et qu’à cause de cela ils ne pouvaient pas le comprendre ; mais qu’il leur enverrait l’Esprit pour leur ouvrir l’intelligence. Voilà ce qui m’a été révélé, mais je ne puis trouver d’expressions pour le rendre.
Jésus parla aussi d’un temps d’affliction qui devait venir, où tous seraient dans l’angoisse, et comme une femme dans les douleurs de l’enfantement. Il les entretint de la beauté de l’âme humaine, faite à l’image de Dieu, et de la gloire de celui qui sauve une âme et la ramène dans sa vraie patrie. Il rappela aux disciples combien de fois ils l’avaient mal compris, combien lui-même leur avait témoigné d’indulgence, et il ajouta qu’eux aussi, quand il les aurait quittés, devraient se montrer indulgents pour les pécheurs. Alors Pierre lui ayant observé qu’il venait de parler de lui-même avec vivacité, il enseigna sur la différence entre le vrai zèle et le faux zèle.
Jésus enseigna ainsi bien avant dans la nuit ; Nicodème et un fils de Siméon vinrent le trouver en secret. Il était plus de minuit lorsque Jésus et les disciples se retirèrent pour aller dormir. Il leur dit qu’ils pouvaient reposer tranquilles encore cette nuit, mais qu’un temps viendrait bientôt où la frayeur leur ôterait le sommeil ; puis un autre où, au milieu des persécutions, ils dormiraient la tête sur une pierre, aussi paisiblement que Jacob au pied de l’échelle céleste. Quand il eut terminé son instruction, tous s’écrièrent : « Seigneur, comme cette soirée s’est passée vite ! » Jésus avait enseigné d’une manière touchante, et je l’avais toujours bien compris ; mais les tracas de ce misérable monde m’ont troublée tellement, que j’ai tout oublié.
Le lendemain, Jésus se rendit de bonne heure au Temple. Il n’alla pas à l’endroit où l’on enseignait ordinairement, mais dans la salle où Marie avait présenté son offrande. On y voyait un tronc assez rapproché de l’entrée du milieu ; à gauche était un siège moins grand que la chaire, où un prêtre était assis ordinairement pendant l’offrande, pour surveiller et maintenir le bon ordre.
Ce jour-là, tous ceux qui voulaient se purifier pour la Pâque devaient apporter leur offrande. Il vint des pharisiens pour s’installer à la place que Jésus occupait déjà ; en l’y voyant, ils furent pleins de dépit ; Jésus voulut la leur céder, mais ils ne l’acceptèrent pas. Les hommes vinrent les premiers, et les femmes ensuite. Les gens qui apportaient des offrandes attendaient au dehors qu’on les introduisît ; on les faisait toujours entrer cinq par cinq. Jésus se tint assis là pendant trois heures. C’était ordinairement vers midi qu’on cessait de recevoir les dons ; mais il resta dans ce lieu plus longtemps, ce qui irrita encore les pharisiens. Cette salle était celle où le Sauveur avait autrefois renvoyé la femme adultère.
La dernière personne qui présenta son offrande fut une humble veuve, qui était très pauvre. On ne put voir ce qu’elle déposa dans le tronc ; mais Jésus, qui le savait, dit aux disciples qu’elle avait mis plus que tous les autres ; car elle avait donné tout ce qui lui restait, même pour vivre ce jour-là. Jésus lui fit dire de l’attendre entre la maison où se fit la dernière cène et celle de Jean-Marc.
Dans l’après-midi, le Seigneur enseigna de nouveau dans le parvis du Temple, à l’endroit ordinaire. Les pharisiens étant survenus, il leur demanda pourquoi ils ne s’étaient pas saisis de lui la veille, bien qu’il leur en eût ménagé l’occasion. Il dit encore que son heure n’était point encore venue, et que cela ne dépendait pas d’eux ; qu’ils n’auraient plus désormais de fêtes de Pâque aussi paisibles qu’autrefois, et qu’il viendrait un temps où ils ne sauraient dans quel lieu se cacher, et où tout le sang des prophètes qu’ils avaient mis à mort retomberait sur leur tête. Il ajouta que ceux-ci se lèveraient de leurs tombeaux, et que la terre tremblerait ; mais qu’eux néanmoins demeureraient endurcis.
Le soir, en sortant du Temple, Jésus s’entretint avec la pauvre veuve ; il lui dit que son fils ne tarderait pas à le suivre, et cette femme en eut beaucoup de joie. Ce fils, en effet, se réunit aux apôtres, même avant la mort du Seigneur. Sa mère était une Juive rigide, mais simple, droite et pleine de piété. Chemin faisant, un disciple fit remarquer à Jésus la magnificence du Temple, et le Sauveur lui dit qu’il n’en resterait pas pierre sur pierre. On voyait sur le penchant du mont des Oliviers, au milieu d’une plantation, un siège en pierre entouré de bancs de gazon, où les prêtres venaient souvent se reposer de leurs travaux. Le Seigneur s’y étant assis, quelques apôtres lui demandèrent à quelle époque arriverait la destruction du Temple, et c’est alors qu’il annonça les malheurs à venir. (Matt. xxiv.) Il termina par ces mots : « Heureux celui qui persévérera jusqu’à la fin. » Jésus demeura un quart d’heure en ce lieu.
Le Temple présentait de là un aspect magnifique ; il brillait aux rayons du soleil couchant d’un éclat dont les yeux étaient éblouis. Ses murs étaient construits en pierres luisantes, d’un rouge foncé ou d’un jaune brillant, qui formaient entre elles une sorte de mosaïque. Il y avait plus d’or dans le temple de Salomon, mais celui-ci offrait plus d’éclat par les pierres dont il était bâti.
Les pharisiens étaient pleins de rage contre Jésus. Ils tinrent conseil pendant la nuit, et envoyèrent des gens pour l’espionner. Ils souhaitaient de revoir Judas pour s’entendre avec lui. Sans cela, disaient-ils, nous n’aboutirons à rien. Depuis l’autre soir, Judas n’était pas revenu.
Le jour suivant, de bon matin, je vis Jésus assis de nouveau, avec les apôtres et les disciples, sur le siège du mont des Oliviers. J’ai tant souffert la nuit dernière, et j’étais si troublée, que je n’ai retenu que peu de choses de son discours.
Il parla encore de la ruine de Jérusalem : il dit qu’il était déjà trahi, et que le traître avait offert de le livrer. Les pharisiens avaient un grand désir de revoir Judas, quant à Jésus, il désirait qu’il se corrigeât, qu’il se repentît et qu’il ne se donnât pas au démon. Il dit tout cela, en termes vagues, et pendant ce temps Judas l’écoutait en souriant.
Il exhorta les apôtres à ne pas se laisser aller à des soucis tout humains, parce qu’il leur avait annoncé leur dispersion ; il ajouta qu’ils ne devaient pas oublier pour cela ce qu’il leur avait fait connaître ensuite, ni laisser une impression en effacer une autre. Il leur reprocha en termes généraux d’avoir murmuré sur la bonne œuvre de Madeleine. S’il parla de cet incident, ce fut sans doute parce qu’il avait été suivi du premier pas de Judas dans la trahison, et aussi pour donner un avertissement à celui-ci, qui consomma sa trahison le jour même où Madeleine oignit le Seigneur pour la dernière fois. Si quelques autres s’étaient scandalisés de cette prodigalité de Marie-Madeleine, c’avait été par scrupule et par économie, parce qu’ils n’avaient vu là qu’un luxe dont les gens du monde abusaient souvent dans leurs fêtes, et qu’ils ne comprenaient pas que l’onction du Sauveur était un acte de piété digne d’éloge Ce ne sont pas exactement les paroles, mais bien le sens des explications de la sainte sur ce que le Seigneur dit à cette occasion.
(Note du pèlerin.) .
Jésus leur fit savoir ensuite qu’un d’entre eux le renierait, et qu’il leur disait tout cela pour les rendre humbles et vigilants. Il leur annonça beaucoup de choses, les traitant avec autant de charité que de patience.
Vers midi, Jésus enseigna dans le Temple. Il raconta la parabole des dix vierges et celle des talents ; il s’éleva de nouveau contre les pharisiens, leur reprocha la mort des prophètes, et leur fit voir qu’il n’ignorait pas leurs projets. À propos de ces répétitions des mêmes paroles, il dit aux apôtres et aux disciples que quand même on n’espérait plus corriger le prochain, cependant il fallait continuer de l’avertir. Il ajouta qu’il mangerait encore trois fois avec eux, qu’il lui tardait de faire avec eux la dernière agape, et qu’il leur donnerait alors tout ce qu’il pouvait leur donner comme homme.