CHAPITRE LIX

Derniers enseignements de Jésus à Béthanie et au Temple.

Le jour suivant, comme Jésus allait à Jérusalem avec les apôtres, il eut faim ; mais c’était, je crois, de la conversion des Juifs et de l’achèvement de son œuvre. Il lui tardait que sa passion fût consommée, car il en connaissait toute l’étendue, et devant bientôt la subir, il était dans une extrême angoisse. Apercevant un figuier près du chemin, il s’en approcha ; et comme il n’y trouva que des feuilles, il lui dit : « Qu’aucun fruit ne naisse de toi désormais. » Et à l’instant l’arbre fut desséché. Il en devait être ainsi de ceux qui ne voudraient pas le reconnaître. Il me sembla que le figuier représentait l’ancienne loi, et la vigne la loi nouvelle. Jésus alla ensuite au Temple, et je vis jetées en tas, sur le chemin, des branches et des guirlandes de verdure qui avaient servi la veille. Cependant, beaucoup de marchands étaient revenus s’installer devant le Temple et dans les premières salles. Jésus leur ordonna de se retirer ; et, comme ils hésitaient, il se fit un fouet d’une ceinture et les chassa.

Je vis, dans une hôtellerie, des étrangers de distinction, venus de la Grèce. Ils envoyèrent leurs serviteurs dire à Philippe que leurs maîtres désiraient voir Jésus, mais sans l’importuner. Philippe en parla à André, et celui-ci au Seigneur, qui leur donna rendez-vous à sa sortie du Temple, entre la porte de la ville et la maison de Jean-Marc.

Cependant, Jésus continuait à enseigner. Bientôt il fut saisi d’une grande tristesse, et, quand il leva les yeux au ciel en joignant les mains, je vis descendre sur lui un rayon sorti d’une nuée lumineuse, et j’entendis en même temps un grand bruit. Tous les assistants furent saisis de frayeur et se parlèrent à l’oreille, pendant que Jésus continuait de parler. Cela se fit plusieurs fois. Je vis enfin Jésus quitter la chaire, rejoindre ses disciples, puis se perdre dans la foule et sortir du Temple.

Quand Jésus parlait, les disciples le revêtaient d’un manteau blanc qu’ils portaient avec eux, et qu’ils lui ôtaient lorsqu’il descendait de la chaire ; alors habillé comme tout le monde, il pouvait plus facilement se dérober aux regards de la multitude.

Il faisait encore jour, lorsque Jésus et les siens arrivèrent dans le voisinage de la maison de Jean-Marc. Les Grecs qui avaient demandé à voir le Seigneur, vinrent le trouver là, et il s’entretint quelques minutes avec eux. Ces gens étaient bons, et ils furent des premiers qui, à la Pentecôte, se réunirent aux apôtres et se firent baptiser.

Jésus, de plus en plus triste, se rendit avec ses apôtres à Béthanie, pour célébrer le sabbat. Quand il enseignait dans le Temple, les Juifs étaient toujours obligés de fermer leurs maisons, et il était défendu d’offrir aucun rafraîchissement à lui ou à ses disciples. A Béthanie, ils entrèrent dans l’hôtellerie qui appartenait à Simon le lépreux ; celui-ci, depuis sa guérison, était animé de bons sentiments, et il leur avait préparé un repas. Madeleine, qui compatissait vivement aux peines du Seigneur, alla au-devant de lui à l’entrée de la maison. Elle avait un habit de pénitente, une ceinture autour du corps et un voile noir, jeté sur ses cheveux flottants. Elle se prosterna à ses pieds et les essuya avec sa chevelure. Elle fit cela publiquement, et beaucoup de monde en fut scandalisé.

Le Sauveur et les siens se préparèrent d’abord à célébrer le sabbat. Ils se revêtirent de leurs habits de fête et prièrent sous la lampe ; ensuite, ils se mirent à table. Vers la fin du repas, Madeleine, poussée par l’amour, la reconnaissance, le repentir et la tristesse, vint de nouveau se placer derrière le Seigneur, répandit sur sa tête un flacon d’essence parfumée, et en versa aussi sur ses pieds, qu’elle essuya avec ses cheveux ; puis elle quitta la salle. Plusieurs des assistants s’en indignèrent, surtout Judas, qui excita au mécontentement Matthieu, Thomas et Jean-Marc. Mais Jésus excusa l’acte de charité de Madeleine. Elle lui a plusieurs fois rendu le même hommage : il en est ainsi de beaucoup d’autres choses qui se sont répétées souvent, bien qu’elles ne soient mentionnées qu’une fois dans l’Évangile.

Après le repas, qui fut suivi de quelques prières, les apôtres et les disciples se retirèrent chacun de son côté, Judas, plein de dépit, alla au milieu de la nuit à Jérusalem en toute hâte. Je le vis, poussé par l’envie et la cupidité, traverser le jardin des Oliviers, dans les ténèbres ; il me sembla voir auprès de lui une lueur sinistre, comme si le démon l’eût éclairé. Il courut chez Caïphe, et ne lui parla qu’un instant dans le bas de la maison. Il ne s’arrêtait jamais longtemps nulle part. Je le vis ensuite gagner précipitamment la maison de Jean-Marc, pour y passer la nuit, comme c’était l’habitude parmi les disciples. Ce fut son premier pas dans la trahison.

Le lendemain matin, Jésus se rendit, avec quelques disciples, de Béthanie à Jérusalem. Ceux-ci, voyant que le figuier maudit par Jésus s’était desséché jusqu’à la racine, en furent très étonnés. Jean et Pierre s’arrêtèrent au pied de l’arbre, et comme ce dernier témoignait sa surprise, Jésus leur dit que, s’ils avaient la foi, ils feraient bien plus encore, et que les montagnes se précipiteraient dans la mer à leur commandement.

Il y avait alors beaucoup d’étrangers à Jérusalem. Le matin et le soir, on faisait pour eux dans le Temple des instructions, suivies de quelques prières. Jésus enseignait dans l’intervalle. Ceux qui voulaient l’interroger se levaient, et lui-même s’asseyait. Quand il parlait, il se tenait debout.

Comme il enseignait dans le Temple, les princes des prêtres et les scribes vinrent à lui, et lui demandèrent en vertu de quel pouvoir il faisait cela. Jésus repartit : « Je veux à mon tour vous poser une question ; répondez-moi, et je vous dirai par quelle autorité j’agis ainsi. » Et il ajouta ce qu’on lit dans saint Matthieu (XXI, 24, 32). Cela se passa dans la matinée. Dans l’après-midi, j’entendis le Seigneur raconter la parabole du maître de la vigne et parler de la pierre angulaire, rejetée par ceux qui bâtissaient. Par le fils du maître de la vigne, il se désignait lui-même, et par les meurtriers, il entendait les pharisiens. Ceux-ci dès lors cherchèrent à s’emparer de sa personne ; mais ils craignaient le peuple qui s’était attaché à lui. Je vis qu’ils se réunirent et formèrent le projet de surveiller son enseignement et de lui envoyer des affidés ayant des parents parmi ses disciples, lesquels essaieraient, à l’aide de questions captieuses, de le prendre par ses propres paroles. Les hommes désignés pour ce rôle étaient au nombre de cinq.

J’ai entendu une très belle instruction qui m’a ravie, mais que je ne saurais reproduire. Il dit, entre autres choses, que le royaume de Dieu ressemblait à un homme apportant une plante qui se propage à l’infini ; que ce royaume ne serait plus seulement le partage des Juifs, mais que tous ceux qui voudraient se convertir y auraient accès. Il dit encore qu’il passerait aux païens ; et qu’un temps viendrait où l’Orient serait plongé dans les ténèbres, tandis que l’Occident serait dans la lumière. Il enseigna ensuite qu’on devrait faire le bien en secret : il l’avait fait ainsi lui-même, et maintenant il allait recevoir sa récompense en plein midi, etc.

Bientôt, sept sadducéens vinrent à Jésus et l’interrogèrent sur la résurrection, et, en particulier touchant une femme que sept frères avaient épousée successivement. Jésus leur répondit qu’après la résurrection il n’y aurait ni sexe, ni mariage, et que Dieu n’était pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Tous les assistants furent émerveillés. Les pharisiens aussi quittèrent leurs sièges et s’entretinrent ensemble : l’un d’eux, nommé Manassé, qui avait un emploi au Temple, s’approcha de Jésus et lui demanda modestement quel était le premier de tous les commandements ; Jésus le lui ayant révélé, Manassé loua sincèrement le Seigneur, et ce dernier lui dit qu’il n’était pas loin du royaume de Dieu. Il termina son instruction par quelques mots sur le Christ et sur David. Personne n’osait plus l’interroger.

Lorsque Jésus sortit, un disciple lui demanda : « Que signifie ce que vous avez dit à Manassé, qu’il n’était pas loin du royaume de Dieu ? » Jésus répondit que Manassé croirait et le suivrait ; mais qu’il fallait garder le silence à ce sujet. J’appris plus tard qu’à partir de ce moment, Manassé ne prit plus aucune part à ce qui se faisait contre Jésus, et qu’il se tint tranquille jusqu’à l’Ascension du Sauveur, après laquelle il se déclara pour Jésus et se joignit aux disciples.

Ceux-ci demandèrent au Seigneur ce qu’il fallait entendre par ces mots : « Que votre règne arrive. » Jésus leur dit beaucoup de choses à ce sujet, entre autres, que son Père et lui ne faisaient qu’un, et qu’il allait à son Père. Mais ils demandèrent comment il avait besoin d’aller à son Père, puisqu’ils ne faisaient qu’un. Jésus alors leur parla de sa mission ; il dit qu’il se séparait de l’humanité et de la chair, et que quiconque se détache de sa nature humaine déchue pour aller à lui, se dirige aussi vers le Père.

Il parla d’une manière si touchante, que les apôtres, transportés de joie et d’enthousiasme, s’élancèrent vers lui, et s’écrièrent : « Seigneur, nous étendrons votre royaume jusqu’aux extrémités de la terre ! » Mais Jésus leur répondit que ceux qui tenaient un tel langage n’étaient capables de rien ; ce qui affligea fort les disciples ; et le Seigneur ajouta qu’ils ne devaient jamais dire : « J’ai chassé les démons en votre nom, j’ai fait ceci et cela, ni tirer vanité de leurs œuvres. » Il parla aussi de tout le bien qu’il avait fait en secret pendant son dernier voyage, et leur rappela qu’ils avaient insisté pour qu’il allât dans sa patrie, où les Juifs eussent voulu le faire mourir ; mais comment sa mission aurait-elle pu recevoir son accomplissement ? Ils demandèrent encore comment son royaume se manifesterait, s’il leur fallait garder le secret en toutes choses. Je ne me souviens plus de la réponse de Jésus. Il s’entretint encore longtemps avec ses disciples, et ceux-ci devinrent de plus en plus tristes.