CHAPITRE LVIII

Entrée triomphale du Rédempteur à Jérusalem.

Le lendemain, de bonne heure, Jésus fit venir Érémenzear et Silas, et leur enjoignit d’aller à Jérusalem, non par la grande route, mais par un chemin détourné qui passait par Bethphagé au travers des jardins et des champs. Ils devaient frayer la route et ouvrir les barrières qui empêchaient le passage. Près d’une hôtellerie, en avant de Bethphagé, ils trouveraient, dans une prairie, une ânesse avec son ânon. Ils devaient délier l’ânesse, et, si quelqu’un leur disait quelque chose, répondre que telle était la volonté du Seigneur. Ensuite ils fraieraient le chemin jusqu’au Temple, et reviendraient aussitôt à Bethphagé.

Les deux disciples partirent sur-le-champ ; ils firent des trouées dans les haies, et ôtèrent du chemin tout ce qui faisait obstacle. Les ânes appartenaient à des gens qui étaient allés au Temple, et les avaient laissés là. Les disciples attachèrent l’ânesse : l’ânon resta libre. Je les vis ensuite arriver au Temple. Les marchands de comestibles que le Seigneur en avait chassés dernièrement s’y étaient de nouveau installés. Les disciples se rendirent auprès d’eux, et leur ordonnèrent de se retirer, parce que le Seigneur allait faire son entrée. Lorsqu’ils eurent pris toutes ces dispositions, ils retournèrent à Bethphagé par la grande route, en passant de l’autre côté de la montagne des Oliviers.

Jésus, ayant divisé les disciples en deux troupes, envoya d’avance à Jérusalem, par le grand chemin, les plus anciens, qui étaient d’ordinaire avec les apôtres. Ils devaient aller par petits groupes et se rendre chez Marie mère de Marc, chez Véronique, Nicodème, les fils de Siméon et d’autres amis de Jésus, pour leur annoncer l’entrée du Seigneur. Jésus prit avec lui les apôtres et les plus jeunes disciples ; les sept femmes, ayant Marie à leur tête, suivirent à quelque distance. Il y avait sur le chemin, près d’une maison de plaisance, un jardin planté de beaucoup d’arbres ; Jésus s’y arrêta, et envoya deux de ses disciples jusqu’à Bethphagé pour chercher l’ânesse, et dire que le Seigneur en avait besoin.

Jésus s’arrêta là assez longtemps. Il y avait autour de lui une foule de gens qui écoutaient son instruction.

La salle où il parlait, debout sur une estrade, était ornée de verdure et de guirlandes de fleurs, et on avait suspendu au plafond un dais de feuillage fort élégant. La salle était soutenue par des colonnes lisses, entre lesquelles je vis les saintes femmes l’écouter. La cour qui précédait la maison était pleine de disciples et d’autres personnes. Jésus enseigna les disciples sur la prévoyance et sur la nécessité d’agir avec discernement, car ils lui avaient demandé pourquoi il avait pris le chemin détourné. Il répondit que c’était pour éviter un danger inutile, ajoutant qu’il fallait prendre toutes ses précautions, et ne pas laisser tout au hasard ; c’était aussi pour cela qu’il avait fait d’avance attacher l’ânesse dans cet endroit.

Cependant, les deux disciples envoyés à Bethphagé avaient délié l’ânesse, et attendaient, entourés de beaucoup de monde, l’arrivée du Seigneur et de sa suite. Alors Jésus régla l’ordonnance du cortège. Il dit aux apôtres que, dès ce moment, comme après sa mort, ils devaient être partout à la tête des fidèles ; puis il les fit marcher devant lui deux à deux. Pierre était le premier ; après lui venaient ceux qui plus tard annoncèrent l’Évangile aux contrées les plus lointaines. Jean et Jacques le Mineur précédaient immédiatement Jésus.

Quand les deux disciples qui attendaient à Bethphagé virent le cortège de Jésus approcher, ils allèrent au-devant de lui avec les deux animaux. Les disciples mirent sur le dos de l’ânesse les manteaux et les couvertures qu’ils avaient apportées de chez Lazare. Ensuite, le Seigneur revêtit une robe de fête, que portait l’un de ses disciples ; elle était de fine laine blanche et avait par derrière une espèce de queue : il mit aussi une large ceinture, sur laquelle il y avait des lettres, et se passa autour du cou une étole qui lui descendait jusqu’aux genoux, et aux extrémités de laquelle était brodée, en couleur brune, quelque chose qui ressemblait à deux écussons. Les deux disciples, placés des deux côtés de l’ânesse, aidèrent le Seigneur à monter. L’animal n’avait pas de bride ; sa tête était découverte ; il avait autour du cou une bande d’étoffe assez étroite, qui pendait en avant. Je ne saurais dire si Jésus monta sur l’ânesse ou sur l’ânon, car tous deux étaient de même taille : quoi qu’il en soit, l’un des deux animaux marchait librement à côté de l’autre Celui des deux animaux qui portait Jésus représentait la loi ancienne, qui a eu pour mission d'amener le Rédempteur. L'autre qui courait en liberté, représentait la loi nouvelle, qui n'est plus esclave, mais qui jouit de la liberté des enfants de Dieu. .

Les apôtres et les disciples avaient à la main des rameaux de palmiers, cueillis dans le jardin qu’ils venaient de quitter. Éliud marchait de l’un des côtés du Seigneur, Silas de l’autre, Érémenzear derrière lui ; puis venaient tous les nouveaux disciples. Dès que le cortège se fut mis en marche, les femmes s’y joignirent deux par deux, ayant à leur tête la sainte Vierge, qui d’ordinaire se tenait en arrière, et se regardait comme la dernière de toutes. Ils entonnèrent aussitôt des cantiques, et les gens de Bethphagé les suivirent en foule Dans le temps même où l'on introduisait à Jérusalem les agneaux pour la Pâque, Notre-Seigneur voulut y faire son entrée solennelle, afin de nous apprendre qu'il était la grande victime attendue dès l'origine du monde et préparée par toute la loi ancienne. L'ordonnance de son cortège rappelle manifestement sa marche triomphale à travers les nations. Ce sont les apôtres qui le précèdent et lui ouvrent, par leur ministère, l'entrée des cœurs. Puis il vient lui-même en personne apporter la lumière, l'amour et la paix, suivi de la Vierge des vierges et de tout le cortège des âmes fidèles qu'il s'est acquises. .

Cependant à Jérusalem ces marchands et ces gens, qu’Érémenzear et Silas avaient pressés d’évacuer le Temple, parce que le Seigneur y voulait faire son entrée, s’étaient mis tout joyeux à décorer le chemin : ils enlevèrent le pavé et plantèrent des arbres dont les cimes attachées ensemble formaient des arcades, et auxquels pendaient des fruits jaunes ressemblant à de grosses pommes. Les disciples qui étaient allés, le matin même, à Jérusalem, prévenir les amis de Jésus, une foule nombreuse d’étrangers venus à Jérusalem pour la fête (tous les chemins étaient couverts de voyageurs), enfin beaucoup de Juifs qui avaient entendu le dernier discours de Jésus, se portèrent en masse du côté de la ville où il devait entrer. Il y avait là aussi des gens de contrées lointaines, qui avaient appris la résurrection de Lazare, et qui désiraient voir le Sauveur.

Lorsqu’en venant de Bethphagé on arrivait sur le mont des Oliviers, on voyait, entre les hauteurs qui bordaient le chemin, le Temple s’élever en face de soi. Le chemin qui conduisait de là à Jérusalem passait au milieu de plantations et de jardins, et était fort agréable.

Les apôtres et les disciples qui accompagnaient Jésus chantaient et poussaient des cris d’allégresse, tandis que le peuple, venant de la ville, se pressait en foule au-devant de lui. Cependant, plusieurs vieux prêtres en habits sacerdotaux barrèrent le chemin aux apôtres, qui furent intimidés et n’osèrent rien dire : ils accusèrent en même temps Jésus de ne pas contenir ses partisans dans l’ordre, et lui demandèrent pourquoi il ne leur interdisait pas tout ce bruit. Jésus leur répondit que si ces derniers gardaient le silence, les pierres du chemin elles-mêmes crieraient. Sur quoi ils se retirèrent.

De leur côté, les princes des prêtres tinrent conseil ; ils mandèrent devant eux les maris et les parents dont les femmes et les enfants étaient sortis de Jérusalem pour aller au-devant de Jésus, les firent enfermer dans la grande cour du tribunal, et envoyèrent des gens pour espionner.

Cependant le peuple coupait des branches d’arbres et en jonchait le chemin ; on se dépouillait de ses manteaux, qu’on étendait par terre ; on chantait, on poussait des cris de joie. Les enfants avaient quitté les écoles malgré leurs maîtres et joignaient leurs acclamations à celles de la multitude. Véronique en avait deux auprès d’elle ; elle jeta son voile, et ôta à l’un des enfants une partie de ses vêtements, qu’elle étendit sur le chemin. Elle se joignit aux saintes femmes qui fermaient la marche. Le chemin était tellement couvert de branches d’arbres et de vêtements, que le cortège ne cessa de marcher comme sur un tapis moelleux, sous les guirlandes de verdure qu’on avait suspendues entre les maisons. Jésus avait dit aux disciples de faire attention à ceux qui étendraient leurs vêtements devant lui, qui y jetteraient des branches d’arbres ou qui feraient l’une et l’autre chose. Les derniers étaient ceux qui sacrifieraient, non seulement leurs biens, mais leurs personnes mêmes à son service.

Jésus versa des larmes, et les apôtres pleurèrent aussi, quand il dit que beaucoup de ceux qui maintenant l’acclamaient si joyeusement, l’accableraient bientôt d’outrages, et que l’un d’eux le trahirait. En même temps il regarda la ville et pleura sur sa destruction prochaine. Lorsqu’il eut passé la porte, l’allégresse fut à son comble, et on lui amena un grand nombre de malades. Jésus s’arrêta à plusieurs reprises, descendit de sa monture, et les guérit tous sans exception. Il y avait dans la foule beaucoup de ses ennemis, qui criaient et faisaient grand bruit.

Plus on approchait du Temple, plus la décoration du chemin s’embellissait. Des deux côtés, on voyait des barrières, derrière lesquelles de petits animaux à longs cous, des chevreaux et des agneaux avec des guirlandes autour de la tête, bondissaient au milieu des arbustes comme dans de petits jardins. Il y avait toujours là, mais particulièrement vers le temps de la Pâque, des animaux sans tache, destinés au sacrifice. Le cortège mit près de trois heures à se rendre de la porte de la ville au Temple, par un chemin d’une demi-lieue environ.

Lorsqu’ils furent arrivés au Temple, on ramena l’âne où on l’avait pris. Les vendeurs du Temple étaient couchés sur des bancs derrière leurs marchandises ; il y en avait aussi par derrière et au-dessus d’eux. Dans les cours, on voyait beaucoup de bétail ; ce jour-là le Seigneur chassa les vendeurs avec plus de vivacité que la première fois, et il resta longtemps dans les parvis, car ils étaient là en grand nombre, avec des gens de mauvaise vie. Ensuite il enseigna longtemps, assis sur un banc d’échangiste, d’où il avait chassé ceux qui s’y tenaient. Plusieurs personnes vinrent à lui, accompagnées d’enfants et de malades qu’il guérit. La foule nombreuse qui l’entourait en poussa des cris de joie. Je vis, plus avant dans le Temple, une belle porte qui brillait comme le l’or, derrière laquelle plusieurs Juifs très âgés étaient assis et priaient.

Au moment où Jésus s’approcha de cette porte, ces vieux prêtres se retirèrent dans la partie du Temple où était l’autel des sacrifices. Marie et les autres femmes allèrent seulement jusqu’à l’entrée ; puis elles se mirent à l’écart pour éviter la foule.

Les Juifs avaient fait fermer toutes les maisons, ainsi que les portes de la ville ; aussi, lorsque le Seigneur eut mis pied à terre devant le Temple, et que les disciples voulurent ramener l’ânesse, ils furent obligés d’attendre jusqu’au soir que la porte fût rouverte. Tout ce monde dut rester à jeun la journée entière, car toutes les maisons de cette partie de la ville étaient barricadées. Madeleine était fort triste de ce que Jésus ne trouvait rien à prendre pour se soutenir.

Le soir, on ouvrit les portes. Les saintes femmes retournèrent à Béthanie les premières ; Jésus et les apôtres les y suivirent peu de temps après. Madeleine, qui se tourmentait de ce que le Seigneur et les siens n’avaient rien pris à Jérusalem, leur prépara elle-même un repas. Quand le Seigneur, à la nuit tombante, entra dans la cour de la maison de Lazare, elle apporta de l’eau dans un bassin, lui lava les pieds et les essuya avec un linge, qu’elle portait sur son épaule. Ensuite, tandis que Jésus prenait un peu de nourriture, elle s’approcha de sa personne et répandit sur sa tête un parfum. J’entendis Judas murmurer quand Madeleine passa devant lui ; mais elle répondit qu’elle ne pourrait jamais assez reconnaître ce que le Seigneur avait fait pour elle et pour son frère.