CHAPITRE LIII

Arrivée et séjour en Égypte.

Après avoir traversé un immense désert de sable, Jésus et ses disciples arrivèrent près d’un fleuve, au bord duquel était à l’ancre un radeau dont ils se servirent pour passer l’eau. Le pays était habité ; mais il était nuit quand ils eurent atteint l’autre bord. Le fleuve, sans être rapide, était très profond. Ils le côtoyèrent, et arrivèrent avant le jour à une ville située sur les deux rives. C’était, je crois, la première ville égyptienne. Le silence régnait partout ; le Seigneur et ses disciples se rendirent, sans qu’on les vît, sous le portique d’un temple où des couches étaient établies pour les voyageurs. La ville me parut tomber en ruines. Elle avait de grands murs très épais et des maisons de pierre grossièrement bâties et habitées par de pauvres gens. Il me sembla que Jésus venait de parcourir une partie du désert où avaient erré les Israélites.

Je vis le matin une grande agitation dans toute la ville égyptienne. Jésus et les disciples s’en éloignèrent en toute hâte. Un grand nombre d’enfants coururent après eux en criant : « Ce sont de saints personnages ». Mais les habitants étaient très irrités ; ils avaient été en émoi durant toute la nuit ; car beaucoup d’idoles avaient été renversées, et des enfants qui avaient eu des rêves prophétiques avaient parlé de saints personnages qui étaient entrés dans la ville. Jésus et les siens leur échappèrent.

Je vis Jésus avec ses disciples arriver dans la ville où, dans son enfance, il avait demeuré avec sa mère. Des ouvriers qui travaillaient le long du chemin, divisés par groupes de cinq ou six, demandèrent la permission de leurs surveillants, puis coururent vers Jésus, se prosternèrent devant lui et lui présentèrent des branches d’arbres. Quand il les eut touchées, ils les plantèrent le long du chemin. J’ignore ce qui leur fit reconnaître le Sauveur sur-le-champ : peut-être virent-ils à ses vêtements qu’il était de la nation des Juifs. Je me souviens qu’ils l’attendaient, et croyaient qu’il serait leur libérateur. J’en vis d’autres qui parurent mécontents, et qui coururent à la ville, peut-être pour exciter les esprits contre lui. Il y eut bien une vingtaine de personnes qui l’accompagnèrent jusqu’à la ville, devant laquelle s’élevaient beaucoup d’arbres.

Mais, avant d’y entrer, Jésus s’arrêta auprès d’un arbre renversé dont les racines, en sortant de terre, avaient creusé un large trou plein d’une eau noirâtre. Il était entouré d’un grillage en fer dont les barres étaient tellement rapprochées, qu’on ne pouvait y passer la main. C’est là qu’une idole avait été engloutie lors de la fuite en Égypte, et que l’arbre avait été renversé.

Les gens qui suivaient Jésus le conduisirent dans la ville. Je vis devant la porte une large pierre carrée d’un beau poli, sur laquelle était gravé, avec d’autres noms, celui que portait la ville elle-même. Il y avait là un vaste temple entouré de deux enceintes murées ; on y voyait aussi de gros chiens accroupis avec des têtes humaines. D’ailleurs la ville elle-même était presque ruinée. Les gens qui accompagnaient Jésus le conduisirent sous un portique en face du temple, puis ils coururent appeler les habitants. Il en vint un grand nombre, parmi lesquels plusieurs vieillards avec de longues barbes ; je vis aussi des jeunes gens et des femmes, et entre autres, une très avancée en âge, mais grande et robuste encore. Tous souhaitèrent avec beaucoup de respect la bienvenue à Jésus ; c’étaient des Juifs qui avaient été des amis de la sainte famille durant son séjour en cet endroit. Il y avait, derrière le portique et dans l’épaisseur du mur, une grande salle ornée comme pour une fête. Saint Joseph y avait autrefois disposé un logement pour la sainte famille, et maintenant le Seigneur y était amené par les amis de son enfance.

Le soir, un vieillard vénérable introduisit Jésus dans l’école, qui était encore fort bien tenue. On voyait les femmes assises dans une tribune grillée et éclairée par une lampe. Jésus fit une prière et enseigna. Ils lui cédèrent respectueusement la place d’honneur.

Les édifices de cette ville étaient lourds et massifs, et l’on employait pour les construire des blocs de pierre énormes, sur lesquels on avait sculpté toutes sortes de figures. Je distinguai aussi des statues portant de grosses pierres sur la tête ou sur le cou, ce dont je fus très étonnée. Les habitants de ce pays avaient une idolâtrie d’une étrange nature : ils adoraient des images de taureaux, et l’on trouvait partout des chiens accroupis avec des têtes d’hommes. Du reste ils n’adoraient pas les mêmes animaux dans tous les endroits.

Je vis en Égypte beaucoup de choses touchant Joseph et les enfants de Jacob. La seule dont je me souvienne, c’est qu’après la mort de Jacob, Joseph établit ses frères aux environs de cette ville, et qu’il en éloigna l’un d’eux qui n’avait pas reçu de Jacob une bénédiction de bon augure, afin que les maux qui lui avaient été annoncés ne portassent pas préjudice aux autres Jésus-Christ venait dans ce même lieu tirer de l'esclavage du paganisme des enfants d'Israël exilés, prémices des nombreux enfants que l'Égypte allait lui donner bientôt. C'est ainsi qu'il accomplit toutes les figures. .

Le lendemain matin, le Seigneur s’en alla accompagné de plusieurs habitants. Je vis désormais cinq disciples avec Jésus, parmi lesquels un jeune homme d’Héliopolis, nommé Déodatus (donné de Dieu). Sa mère s’appelait Mira : ce singulier nom me fit penser à Sémiramis. C’était cette femme âgée qui tout d’abord avait attiré mon attention sous le portique. À l’époque où la sainte Vierge demeurait en cet endroit, cette femme, qui était depuis longtemps stérile, avait obtenu ce fils grâce à la prière de Marie. Il était grand et svelte, et paraissait âgé de dix-huit ans.

Jésus, en quittant la ville, franchit un cours d’eau. Lorsque les habitants l’eurent quitté, je le vis entrer dans le désert avec deux de ses disciples.

Le soir ils arrivèrent à une petite ville du désert dont les habitants appartenaient à trois peuples différents : des Juifs qui avaient des maisons bâties, des Arabes qui demeuraient dans des cabanes de branchages recouvertes de peaux de bêtes, et d’autres encore dont j’ai oublié l’origine. C’est là que les Juifs s’étaient réfugiés lorsque Antiochus dévasta Jérusalem, et força un grand nombre de ses habitants à prendre la fuite. Le Seigneur se rendit, suivant l’usage, à la fontaine, où tous vinrent le recevoir pour le conduire dans une maison de la ville.

Les Juifs de cet endroit descendaient de Mathatias et de ses amis, qui s’étaient réfugiés dans ces montagnes ; ils tenaient de lui une prophétie touchant le Messie. Jésus fut reçu par eux avec beaucoup d’affection et de respect, car ils le regardaient comme un prophète. Le Seigneur enseigna dans une maison, parce qu’il n’y avait pas d’école. Il dit qu’il retournerait bientôt vers son Père, et parla de la manière dont les Juifs devaient le trahir, comme il l’avait fait partout dans les derniers temps. Ses auditeurs ne pouvaient croire qu’il en dût être ainsi, et ils auraient bien voulu le retenir au milieu d’eux. Mais il les quitta le lendemain de bonne heure, emmenant avec lui deux nouveaux disciples, qui descendaient de Mathatias. Le Seigneur ne manqua point de bénir aussi les enfants de ce lieu.

Je vis Jésus et les siens traverser le désert à pas précipités. Ils voyageaient nuit et jour, et ne s’arrêtaient que rarement pour se reposer ; on rencontrait çà et là des cabanes sur le chemin, mais ils n’y entraient pas.

Jésus s’assit enfin sur une pelouse bordée de belles haies de baumiers et traversée par un ruisseau. C’était dans ce riant asile que Marie avait lavé l’enfant Jésus lors de leur fuite en Égypte, et où ils s’étaient arrêtés pour reprendre des forces. C’est alors que la source avait jailli ; maintenant elle formait un ruisseau. Le Seigneur se reposa dans ce lieu avec ses disciples ; ils mangèrent du pain mêlé à du baume qu’ils firent couler des arbrisseaux qui croissaient au bord de l’eau.

J’ai oublié de dire que Jésus, allant d’Arabie en Égypte, vit à sa droite le mont Sinaï s’élever dans le lointain.

Jésus arriva le soir près du puits de Bersabée, où les Juifs l’accueillirent amicalement.