CHAPITRE LII
Suite du voyage de Jésus-Christ jusqu’à l’Egypte.
Jésus partit enfin d’Atom, et traversa un pays très fertile et coupé de rivières et de canaux. On voyait beaucoup d’arbres fruitiers, surtout des pêchers, plantés en lignes régulières. J’entendis les noms d’Euphrate, de Tigre, de Chaldée ; Ur, la patrie d’Abraham, se trouvait, je crois, non loin de ces contrées.
Vers le soir, Jésus arriva à un endroit situé sur la route et habité par des Chaldéens. Ce n’était pas une ville, mais seulement un ensemble de quelques demeures bâties en pierre et disséminées le long du chemin. Cet endroit s’appelait Sikdor. Il était habité par des gens simples et bons, que Jésus instruisit. Dans le voisinage, il y avait une haute pyramide, située sur une montagne. On montait par des escaliers jusqu’au sommet, où l’on découvrait des galeries, des sièges et de longs tubes servant à observer les astres.
Les habitants de ce lieu tiraient des présages de la course des animaux, interprétaient les songes et prophétisaient. Ils avaient certains pressentiments touchant une mère de Dieu. Dans leur temple, qui était de forme ovale, on voyait un grand nombre de belles statues en métal, travaillées avec un art exquis. Il y avait aussi sur un autel d’airain un petit jardin de forme arrondie, entouré d’un grillage en or, et au-dessus duquel on avait placé l’image d’une vierge. Au milieu de ce jardin était une fontaine à plusieurs bassins superposés, et devant cette fontaine je vis un cep de vigne vert avec une belle grappe rouge, suspendu au-dessus d’un objet de couleur noire et dont la forme me fit penser à la croix. Ce jardin, long et large de cinq à six pieds, était paré de jolis buissons, dont la verdure plaisait à l’œil : le cep, la grappe et le reste étaient parfaitement imités. Ils devaient cette image à leurs observations des astres, et je crois qu’ils la virent aussi sur l’échelle de Jacob. Ils avaient encore d’autres pressentiments et d’autres symboles de la très sainte Mère de Dieu.
Ils sacrifiaient des animaux, et ils avaient une horreur particulière pour le sang, qu’ils faisaient toujours couler dans un trou creusé en terre.
Jésus leur reprocha leur idolâtrie, et leur dit qu’il y avait bien, dans leur religion, des pressentiments de la vérité, mais que Satan en avait défiguré et souillé toutes les formes. Il leur expliqua ce que signifiait ce jardin clos, dont ils avaient l’image, leur disant qu’il était lui-même le cep de la vigne, dont le sang devait désaltérer le monde, et le grain de froment qui devait être mis en terre, pour reparaître et porter beaucoup de fruits. Il parla dans ce lieu plus clairement et plus librement que chez les Juifs ; car ces gens étaient si humbles, qu’ils croyaient que les Juifs seuls étaient du nombre des élus. Le Seigneur les consola, et leur dit qu’il était venu pour sauver tous les hommes. Enfin il leur ordonna de briser les idoles, et d’en distribuer le prix aux pauvres. Il leur reprocha surtout d’avoir confondu des présages et des prédictions venant de Dieu avec des hallucinations diaboliques.
Les habitants ne se continrent plus, quand Jésus voulut les quitter : ils se prosternèrent devant lui sur son chemin, cherchant à le retenir ; mais il continua sa marche.
Jésus voyageait le jour et la nuit avec une étonnante rapidité, faisant quelquefois vingt lieues de suite sans s’arrêter. Pour revenir en Judée, il suivit une route qui décrit un grand arc de cercle.
Je crois toujours qu’Erémenzear a raconté ce voyage, et que son écrit a été brûlé ; mais il en doit rester encore quelques fragments. Le Seigneur et les disciples marchèrent jusqu’au mardi soir. Je les vis alors s’arrêter à une ville, devant laquelle était une colline couverte de jolis arbres et de charmants arbustes, formant des jardins arrondis, dont la plupart avaient une fontaine au milieu. La route que suivait le Seigneur se dirigeait au midi ; Babylone était située au nord.
Le Seigneur entra dans la ville paisiblement et sans que personne l’arrêtât. C’était le soir ; on ne voyait que peu d’habitants, et nul ne fit attention à lui ; mais bientôt je vis venir à sa rencontre plusieurs hommes, vêtus de longues robes comme Abraham, et ayant des pièces d’étoffes roulées autour de la tête. Ils s’inclinèrent devant lui, et l’un d’eux lui présenta un bâton court, recourbé par le haut comme une crosse. C’était un roseau semblable à celui que les soldats mirent par dérision dans les mains du Christ ; ils l’appelaient le bâton de paix. Les autres étaient allés, deux par deux, étendre des tapis en travers de la rue, et quand le Seigneur était passé dessus, ils les relevaient et prenaient les devants pour les étendre plus loin. Ils arrivèrent ainsi à une cour entourée d’une grille sur laquelle étaient placées plusieurs idoles. Du côté de la rue flottait, sur une espèce de lance, un drapeau sur lequel on voyait l’image d’un homme ayant un bâton de paix à la main : c’était le drapeau de la paix.
Jésus et ses disciples se firent apporter de l’eau dans un bassin : le Seigneur la bénit d’abord, comme s’il eût voulu effacer ainsi la bénédiction qu’elle avait reçue des païens ; puis les disciples lui lavèrent les pieds, et il leur rendit le même office : le reste de l’eau fut versé dans une fontaine. On conduisit alors le Seigneur dans une salle, où un repas était préparé : c’étaient de grosses pommes jaunes avec d’autres fruits, des rayons de miel, des gâteaux ressemblant à des gaufres, et de petits morceaux coupés en carrés, le tout placé sur une table basse. Ils mangèrent quelque chose sans s’asseoir.
L’arrivée de Jésus avait été annoncée par les prêtres de la ville voisine aux habitants de l’endroit, et ceux-ci l’avaient attendu toute la journée ; c’est pour cela qu’on lui fit une réception si solennelle. Abraham avait aussi un bâton de paix semblable à celui qu’ils présentèrent à Jésus.
La ville où Jésus s’arrêta s’appelait Mozin ou Mozian. C’était une ville de prêtres ; les habitants étaient fort adonnés à l’idolâtrie. Jésus n’entra pas dans leur temple ; je le vis, devant ce temple, enseigner en présence d’une grande foule, sur un tertre où étaient pratiquées des degrés en maçonnerie, et situé près d’une fontaine. Il leur reprocha vivement leur attachement au culte du démon, plus grand encore que celui de leurs voisins. Il condamna toutes leurs pratiques d’idolâtrie, et dit qu’ils avaient abandonné la loi. J’entendis qu’il leur parlait de la destruction du temple de Jérusalem à laquelle ils avaient assisté, de Nabuchodonosor et de Daniel. Il leur dit qu’il fallait chez eux faire une séparation entre les croyants et les Aveugles. Plusieurs ne voulurent point se rendre à sa parole ; il y avait surtout point touchant les femmes qu’ils refusaient d’admettre : il s’agissait, je crois, de l’abolition de la polygamie.
Les femmes demeuraient à part, dans une rue située à l’extrémité de la ville, et qui en était séparée par des allées. Elles étaient fort méprisées, et les hommes les prenaient en horreur quand elles étaient malades. Il n’était pas permis aux jeunes filles de se montrer en public que jusqu’à un certain âge. Aucune femme de cet endroit ne put voir Jésus.
Le Seigneur parla à ces gens dans des termes sévères ; il leur dit qu’ils étaient tellement aveuglés et plongés dans le mal, que quand son apôtre arriverait au milieu d’eux, ils ne seraient pas encore prêts à recevoir le baptême : plus tard, dans une vision que j’eus sur la vie de saint Thomas, j’appris qu’il en fut ainsi. Jésus ne voulut pas rester plus longtemps au milieu d’eux. Lorsqu’il quitta la ville, des jeunes filles vinrent à sa rencontre près de la porte ; elles avaient des fleurs à la main et des guirlandes autour des bras et du cou ; elles chantaient des cantiques à sa louange : il s’entretint avec elles.
Je vis ensuite le Seigneur traverser une grande plaine avec ses compagnons, et arriver au milieu du jour à un village de bergers qui habitaient sous des tentes ; il s’assit auprès d’une fontaine, et les disciples lui lavèrent les pieds ; puis des hommes avec des rameaux à la main s’approchèrent de lui, et l’accueillirent avec joie. Leurs vêtements ressemblaient à ceux d’Abraham ; ils avaient aussi une pyramide, afin d’observer les astres. Je ne vis point d’idoles chez eux, je crois qu’ils adoraient seulement les astres. Ils appartenaient, si je ne me trompe, aux tribus dont quelques membres avaient accompagné les rois mages à Bethléem. Il n’y avait dans leur village de maison bâtie que celle de leur chef ; le Seigneur y mangea debout du pain et des fruits, et enseigna ensuite auprès de la fontaine. Quand il voulut les quitter, ils se prosternèrent devant lui sur son chemin, et le supplièrent de rester.
Jésus marcha toute la nuit et le jour suivant. Je le vis une fois se reposer avec les disciples auprès d’une fontaine sous des arbres touffus, dans un lieu où s’arrêtaient souvent les voyageurs.
Le Seigneur et ses disciples se dirigèrent vers le sud, et le soir, avant le sabbat, ils arrivèrent à une ville située sur le bord du fleuve, et qui se trouvait à trente lieues environ au sud de la précédente. Les maisons en étaient plus rapprochées, et les femmes n’y vivaient point séparées des hommes. J’entendis le nom de cette ville, qui me parut s’appeler Ur ou Urhi. Elle se rapportait à l’histoire d’Abraham, soit que ce dernier fût de ce pays, soit que les habitants fussent de sa patrie : je ne sais plus bien ce qui en était Le Seigneur au début de ce voyage, en passant chez des bergers, s'était donné pour un pasteur recherchant des brebis égarées. Il vient ici chercher jusque dans cet antique foyer du paganisme, d'où il a autrefois tiré son serviteur Abraham, pour en faire l'instrument de la bénédiction et du salut. .
Les habitants avaient appris l’arrivée de Jésus par les étoiles, et dans leur attente, ils observaient depuis longtemps tous les étrangers qui arrivaient. Aussi quelques personnes qui avaient aperçu Jésus dans la ville, coururent aussitôt pour annoncer sa venue à une grande maison située sur une place, et surmontée d’une plate-forme d’où l’on pouvait voir de tous les côtés. Devant la porte, le Seigneur et les disciples avaient serré leurs ceintures et rajusté leurs robes.
Plusieurs hommes, portant de longs vêtements, sortirent de la maison, qui me parut être une école. Ils se prosternèrent devant Jésus et lui présentèrent un rameau : l’un d’eux portait une espèce de sceptre. Ils firent entrer leurs hôtes dans la maison, dont l’intérieur était occupé par une grande salle ; puis ils conduisirent Jésus à une chaire élevée dans laquelle on montait par des degrés. Beaucoup de monde arriva pour l’entendre ; mais il n’enseigna pas longtemps. Il fut ensuite conduit dans une autre demeure et introduit dans une salle où un repas était servi ; il mangea fort peu, et se rendit bientôt dans une chambre où il fut laissé seul avec ses disciples. Ils prirent ensemble quelque nourriture et prièrent ensuite pour célébrer le sabbat.
Il y avait dans ce lieu des temples avec des idoles, mais le Seigneur n’y entra pas : toutes les idoles étaient voilées. Il parla beaucoup d’Abraham à tous ces gens, et leur reprocha en termes sévères leur profonde dégradation. Aucun d’eux ne se fit baptiser par Thomas, lorsqu’il vint pour la première fois dans ce pays.
Les habitants d’Ur accompagnèrent le Seigneur à son départ et jetèrent dans la rue des branches d’arbres devant lui. Il marcha longtemps à travers une belle campagne, dans la direction de l’ouest. Vers le soir, il arriva avec ses compagnons, à un grand édifice arrondi et entouré d’eau, ainsi que la cour adjacente. On voyait tout autour des maisons à toits aplatis très grossièrement construites. Je vis sur le toit du château de la verdure et des arbres. (Mais serait-ce possible ?) Dans l’épaisseur des murs se trouvaient les habitations des gens pauvres. Jésus et ses disciples entrèrent dans la cour, où était une fontaine au milieu d’arbres de diverses espèces. On lui lava les pieds, comme c’était la coutume. Puis deux hommes sortirent de la maison, coiffés de bonnets de plumes, et vêtus d’habits chamarrés de rubans. L’un d’eux, c’était un vieillard, portait une longue robe et avait sur la tête une haute coiffure pointue. Il tenait à la main une branche et un bouquet où il y avait des baies. Il en fit présent au Seigneur, et ce dernier le suivit avec ses disciples dans la maison, où ils prirent un repas.
Ensuite le maître de la maison conduisit Jésus partout et lui fit tout voir. Le château était entièrement rempli d’idoles d’un fort beau travail. On y voyait des statues grandes et petites, avec des têtes de chiens ou de bœufs et des corps de serpents, beaucoup d’autres figures d’animaux et des simulacres qui ressemblaient à des enfants au maillot.
Jésus enseigna dans la cour auprès de la fontaine ; il s’éleva avec beaucoup de force contre leur culte diabolique. Ils ne l’écoutèrent pas sans mécontentement ; leur chef surtout, qui était un des plus aveuglés, se scandalisa et contredit le Seigneur. J’entendis alors Jésus leur dire qu’en témoignage de la vérité de ces paroles, ils verraient leurs idoles se briser, dans la nuit anniversaire de celle où l’étoile était apparue aux mages, et entendraient les figures de bœufs mugir, les têtes de chiens aboyer, et celles d’oiseaux pousser des cris. Ils écoutaient ce qu’il leur disait sans y croire. Jésus ajouta qu’il en serait ainsi dans toutes les contrées païennes qu’il venait de traverser. Je me rappelle maintenant qu’il en avait dit autant partout où il était allé.