CHAPITRE LI
Départ du Seigneur. — Halte chez un neveu de Mensor.
Je vis le Seigneur quitter ses hôtes avant le jour ; les lampes étaient encore allumées. Ils voulurent le reconduire solennellement, comme ils l’avaient reçu, mais il ne le leur permit pas, et refusa même d’accepter un chameau qu’ils lui présentaient. Le vieux Mensor le supplia de nouveau de ne pas les quitter ; il lui offrit tout ce qu’il possédait, et déposa à ses pieds une couronne qu’il portait jadis sur son turban. Le vieillard pleurait comme un enfant ; les larmes coulaient comme des perles sur ses joues jaunâtres, et tout le monde pleurait et sanglotait avec lui.
Jésus sortit de la ville par le côté où était situé le temple, et passa devant une tente vaste et magnifique, habitée par la femme idolâtre qu’il avait convertie. Celle-ci courut à Jésus avec tous ses enfants, qu’elle essayait de retenir auprès d’elle ; mais le Seigneur les fit approcher, les caressa et s’entretint avec leur mère, qui se jeta la face contre terre en pleurant. Je vis Mensor, les prêtres et beaucoup d’autres personnes accompagner le Sauveur ; ils allaient alternativement se mettre à ses côtés deux par deux, et cédaient ensuite la place à d’autres.
De retour chez lui, le roi Mensor déclara que quiconque ne voulait pas suivre les préceptes de Jésus et croire à sa doctrine, aurait à quitter aussitôt le pays.
Jésus se dirigea vers l’est avec ses trois disciples. Arrivé à une rivière trop large pour qu’on pût la passer à gué, il la remonta dans la direction du nord pour la franchir. Vers le soir, il arriva à des cabanes arrondies faites de terre et de mousse, et vint ensuite auprès d’une fontaine entourée de terre, où ils se lavèrent les pieds. Jésus, n’ayant rencontré personne, entra dans un berceau de feuillage, où il passa la nuit. C’était une hutte ronde, ouverte de tous côtés, et faite de gazon et de branches entrelacées, et surmontée d’un toit aigu ; on voyait alentour une enceinte de filets, pour écarter les bêtes sauvages.
Le pays était très fertile. Je vis de vastes champs bordés d’arbres gros et touffus, et un assez grand nombre de cabanes, faites de branches tressées : au milieu se trouvait un grand édifice ovale, avec un toit oblique et aplati par le haut, qui permettait de s’y promener entre deux balustrades. Je pus y distinguer divers personnages, qui regardaient le ciel à travers de longs tubes : on voyait devant le temple une fontaine sacrée et toujours fermée, ainsi qu’un brasier qui cependant n’était pas tout à fait posé à terre, car on pouvait en voir le dessous.
Le Seigneur et les disciples dormaient encore dans la cabane le long des parois, lorsque je vis plusieurs personnes s’en approcher. A la vue du Seigneur et de ses disciples, ils furent saisis d’une crainte respectueuse, et, se retirant aussitôt, ils se jetèrent la face contre terre. J’ignore la cause de leur frayeur ; j’imagine que n’ayant jamais eu de rapports avec les Juifs, ils crurent, en voyant son costume, qu’il était de cette nation.
Cependant, les disciples se levèrent et réveillèrent Jésus ; il se leva aussi, attacha autour de sa large tunique sa ceinture, qu’il dénouait toujours pendant la nuit, et revêtit le manteau dont il s’était couvert durant son sommeil. Ses disciples apportèrent de l’eau et lui lavèrent les pieds ; puis il se retira avec eux dans un endroit écarté, où ils firent une courte prière. Pendant tout ce temps, les gens qui étaient survenus restèrent prosternés la face contre terre. Alors Jésus sortit, s’approcha d’eux et leur dit qu’ils ne devaient pas avoir peur de lui. D’autres vinrent encore, et tous l’accompagnèrent vers le temple. Un prêtre se tenait en haut de l’édifice, observant le ciel à travers un long tube ; Jésus l’appela, et il descendit. Je vis ensuite un homme sortir du temple et offrir au Seigneur un rameau, qu’il prit et donna à Erémenzear ; celui-ci le passa à Silas, qui le remit à Eliud, et ce rameau revint à Erémenzear, qui le porta dans le temple, où Jésus et les autres le suivirent. On apporta les différentes parties d’une chaire, qui furent promptement ajustées. Jésus y étant monté, enseigna ceux qui l’entouraient et leur adressa, comme à des enfants, des questions de tout genre.
Le chef de cette colonie était sous la dépendance de Mensor, son oncle ; toutefois ils ne vivaient pas en bonne intelligence. C’était une histoire qui ressemblait à celle d’Abraham et de Loth. Mensor avait aussi partagé ses pâturages avec son neveu. Mais après la visite de Jésus, celui-ci s’amenda et devint d’une conduite irréprochable.
Je vis plusieurs fois dans la journée des messagers de Mensor arriver et s’en retourner. Le matin, l’un d’entre eux annonça l’arrivée du Seigneur. Les gens de l’endroit ignoraient qu’il eût passé la nuit au milieu d’eux.
Le chef de la tribu, qui était un homme de très bonne mine, était présent, et il tenait à la main la branche, symbole de la paix. La chaire du haut de laquelle enseigna Jésus se trouvait hors du temple, qui était ouvert dans toute sa longueur. Le Seigneur dit quelque chose touchant la branche qu’il avait reçue, et qui, pour montrer la vérité de sa doctrine, devait reverdir lorsqu’il prendrait congé d’eux. Tous ces gens étaient simples comme des enfants et accueillaient toutes ses paroles avec empressement.
Jésus enseigna presque tout le jour, et se retira pour passer la nuit dans la maison du chef de la tribu. Je vis au-dessus de la porte un écusson de métal jaune sur lequel était écrit le nom d’Azarias d’Atom. J’entrai dans la maison d’Azarias ; l’intérieur était décoré de magnifiques tapis de diverses couleurs, et dans le fond se trouvait l’habitation de sa femme. Celle-ci avait plusieurs enfants. Azarias était entouré de plusieurs autres femmes ou servantes. Sur une table assez grande et soutenue par des colonnes, j’aperçus un piédestal orné de feuillages et ouvert de tous côtés, sur lequel était placée une idole ayant la forme d’un chien assis sur ses pattes de derrière. Elle levait en l’air une de ses pattes de devant, comme pour montrer des tablettes écrites placées sous elle. Sa tête était grosse, longue et déprimée, et ressemblait un peu à un visage humain. Je vis les prêtres aller chercher du feu dans le bassin qui était devant le temple, et le répandre sous l’idole. Celle-ci était creuse, car des étincelles sortaient de sa bouche, et ses yeux brillaient d’un éclat éblouissant.
Au-dessus de cette idole, il y en avait une autre à plusieurs bras qui semblait assise sur des serpents. C’était une divinité indienne dans laquelle on adorait le sexe féminin.
Je vis alors entrer l’épouse principale d’Azarias, lequel se trouvait déjà là. Deux femmes la conduisaient : car elle souffrait d’une perte de sang et était très malade. Elle venait devant l’idole pour être guérie. On la fit asseoir sur une espèce de trône garni de coussins et de tapis ; ses enfants se tenaient auprès d’elle. Les prêtres se mirent à prier, offrirent de l’encens à l’idole, et firent un sacrifice devant elle. Des flammes jaillirent de ses yeux ; il en sortit une fumée noire et épaisse, je vis de hideuses figures de dogues s’en échapper et se perdre dans les airs ; la malade se trouva de plus en plus mal, et, comme elle s’affaissait sur elle-même, elle s’écria : « Ces idoles sont impuissantes à me guérir ; ce sont de mauvais esprits qui ne peuvent plus demeurer ici, et qui fuient devant le prophète, le roi des Juifs, qui est au milieu de nous. Nous avons vu son étoile et nous l’avons suivie : le Prophète seul peut me guérir ! »
A peine avait-elle prononcé ces quelques mots, qu’elle tomba sans connaissance, et resta immobile et comme privée de vie. Tout le monde en fut consterné. Ils ignoraient que leur hôte fût Jésus lui-même ; ils le regardaient seulement comme un envoyé du roi des Juifs. Ils se rendirent alors respectueusement vers Jésus, qui célébrait avec ses disciples le sabbat dans une cabane écartée, et le supplièrent de venir auprès de la malade. Ils lui dirent qu’elle avait assuré que leurs dieux étaient réduits à l’impuissance, et que lui seul pouvait la guérir !
Je vis alors Jésus, revêtu de ses vêtements du sabbat, se rendre avec ses disciples auprès de cette femme : elle était étendue par terre et semblait mourante. Il parla avec beaucoup de force contre les idoles et contre toute espèce d’idolâtrie, et dit entre autres choses que les faux dieux n’étaient rien, sinon les instruments de Satan. Il reprocha à Azarias d’être retombé si profondément dans les abominations de l’idolâtrie, lui qui dans sa jeunesse avait accompagné les trois rois à Bethléem. Ensuite il ajouta que s’ils voulaient croire à sa doctrine, observer ses préceptes et recevoir le baptême, il leur enverrait dans trois ans son apôtre (Thomas). Il parla surtout à la malade, et celle-ci déclara qu’elle croyait en lui ; et tous les autres affirmèrent la même chose.
Cependant, on avait découvert l’entrée de la tente ; car une foule de personnes se pressaient alentour. Jésus demanda un bassin plein d’une eau commune, et non de celle de leur fontaine sacrée. Il ne se servit pas non plus de leur aspersoir ; mais il se fit apporter un rameau fraîchement cueilli et orné de jolies petites feuilles effilées. Il leur ordonna de couvrir leurs idoles, et ils les cachèrent sous de riches tapis blancs brodés d’or. Jésus plaça l’eau sur l’autel, fit une prière et la bénit ; puis, ayant trempé le rameau dans l’eau, il aspergea tous les assistants ; il étendit enfin la main sur la malade et lui dit de se lever. Elle se leva aussitôt, et se trouva guérie. Alors elle se prosterna devant lui et voulut lui embrasser les pieds, mais il ne se laissa pas toucher par elle.
Après cette guérison, Jésus dit qu’il se trouvait là une autre femme beaucoup plus malade encore que la première, et qui n’implorait pas son secours : celle-là adorait un homme. Je vis cette femme, dont le nom était Ratimiris, et j’appris le genre de sa maladie : à la seule vue d’un homme que j’aperçus aussi, ou dès qu’elle lui parlait ou qu’elle pensait à lui, elle était prise d’un amour impur qui lui donnait la fièvre et la rendait malade à en mourir. Cette femme avait cependant un mari. Quant au jeune homme, il ignorait tout cela.
Jésus fit venir Ratimiris. Elle s’approcha tout honteuse. Il se rendit à l’écart avec elle, lui révéla toutes les particularités de sa maladie et tous ses péchés, et, elle convint de tout. Le jeune homme qu’elle aimait était attaché au service du temple, et toutes les fois qu’elle apportait ses offrandes, comme c’était à lui de les recevoir, elle avait un accès. Jésus lui ayant ainsi parlé, la ramena devant l’assistance, et lui demanda si elle voulait croire en lui et se faire baptiser quand il enverrait son apôtre. Elle répondit, pleine de repentir, qu’elle croyait et qu’elle désirait recevoir le baptême ; alors il chassa d’elle le démon de l’amour impur, et je vis une vapeur noire s’échapper de son corps.
Le jeune homme s’appelait César. Il était très beau, d’une taille élancée et avait dans ses manières quelque chose de Jean. Il était parfaitement pur et chaste. C’était un descendant de Cétura, et un parent d’Erémenzear, et c’est pourquoi Jésus avait donné à celui-ci le rameau de paix lors de sa réception. César, qui depuis longtemps avait des pressentiments de la Rédemption, s’entretint avec les disciples. Il leur raconta plusieurs songes qu’il avait eus : il avait rêvé entre autres choses qu’il portait sur ses épaules un grand nombre de personnes à travers un courant d’eau ; ce qui fit supposer aux disciples qu’il était destiné peut-être à opérer beaucoup de conversions. J’eus une vision touchant son avenir : je vis que, trois ans après l’Ascension, il vint avec Thaddée rejoindre Thomas, qui baptisait dans ce pays. Ce dernier, plus tard, l’envoya à un évêque dans une contrée où il fut crucifié comme voleur et malfaiteur, et où il mourut en saint, l’âme remplie de joie.
Jésus enseigna là jusqu’au moment où le jour parut et où les lampes s’éteignirent d’elles-mêmes. Il ordonna aux habitants de détruire les images du démon, et leur reprocha d’adorer le sexe féminin dans une image diabolique, et de traiter leurs femmes plus mal que les chiens, qu’ils regardaient comme des animaux sacrés.
J’appris aussi pourquoi ce voyage de Jésus était resté secret. Autant qu’il m’en souvient, Jésus avait dit à ses apôtres et à ses disciples qu’il voulait s’éloigner un peu pour se faire oublier, et eux-mêmes ignoraient la route qu’il voulait prendre. Le Seigneur avait pris avec lui des adolescents d’une grande simplicité pour qui ses rapports avec les païens n’étaient point un objet de scandale. Il leur défendit, je crois, sévèrement d’en parler dans la suite ; et l’un d’eux lui dit alors naïvement : « L’aveugle à qui vous avez rendu la vue et à qui vous aviez défendu d’en rien dire, l’a pourtant fait, et n’en a pas été puni ». Jésus repartit : « Cela s’est fait pour que Dieu fût glorifié ; mais cette fois, il en résulterait un grand scandale ».
Le soir du sabbat, Jésus convoqua de nouveau tous les habitants pour les enseigner. Il bénit de l’eau qu’ils devaient conserver dans un calice neuf, ainsi que du pain, comme il l’avait fait chez Mensor. Jésus enseigna devant le temple durant toute la nuit du samedi au dimanche ; il aida lui-même à briser les idoles, et ordonna aux habitants de distribuer le prix du métal aux pauvres. Il mit aussi les mains sur les épaules des prêtres, et leur apprit à distribuer le pain et le breuvage qu’il avait bénis.
Azarias, plus tard, devint prêtre, et subit le martyre. Les deux femmes que Jésus guérit en cet endroit furent aussi martyrisées.
Le Seigneur parla contre la polygamie, et donna des préceptes touchant le mariage. Comme la femme d’Azarias et Ratimiris le suppliaient de les baptiser sur-le-champ, il leur dit qu’il avait bien le pouvoir de le faire, mais que le moment n’était pas encore venu. Il devait d’abord retourner à son Père, et envoyer le Consolateur ; ensuite ses apôtres les baptiseraient. Il ajouta qu’en attendant, elles devaient vivre conformément à ses préceptes, et que le désir d’être baptisées servirait de baptême à ceux qui mourraient avant l’arrivée de ses envoyés. Ratimiris fut baptisée par Thomas et reçut le nom d’Emélie, quand, trois ans après l’Ascension, il vint dans ces contrées avec Thaddée et César, et qu’il baptisa le peuple et le roi.