CHAPITRE L
Fête célébrée par les rois mages. — Jésus les enseigne et réforme leur culte.
Cependant les rois célébrèrent une fête de trois jours, suivant les rites de leur religion. C’était à pareille époque que, quinze ans avant la naissance de Jésus-Christ, ils avaient vu l’étoile pour la première fois, et y avaient aperçu l’image d’une vierge qui tenait d’une main un sceptre, et de l’autre une balance avec un épi de blé dans le premier des plateaux et une grappe de raisin dans le second. C’est pourquoi, depuis leur retour de Bethléem, ils célébraient cet anniversaire par une fête de trois jours en l’honneur de Jésus, de Marie et de Joseph ; car ils honoraient fort ce dernier, qui les avait reçus d’une manière si affectueuse. Cette fois ils ne voulurent point, par humilité, se livrer devant le Seigneur aux pratiques ordinaires de leur culte ; ils demandèrent seulement à Jésus de vouloir bien les enseigner. Mais il leur dit de célébrer leur fête comme de coutume, pour ne pas scandaliser les personnes qui la regardaient comme un devoir de leur religion. Je vis alors différentes choses concernant leur culte. Ils avaient trois figures d’animaux, qui toutefois n’étaient pas dans le temple, mais au dehors : c’était un dragon ouvrant une gueule énorme, un chien à grosse tête, et un oiseau à longues jambes et à long cou, assez semblable à une cigogne, mais ayant le bec recourbé. Je ne crois pas que ce fussent des idoles ; j’ai ouï dire que ces images représentaient seulement certaines idées. Le dragon figurait la nature mauvaise et ténébreuse que l’on doit combattre. Le chien était l’emblème de la fidélité, de la gratitude et de la vigilance, et l’oiseau le symbole de la piété filiale. Cependant je ne saurais dire ce qu’il en était réellement ni s’il en avait toujours été ainsi. Mais il y avait là des symboles d’un sens profond que je compris bien alors, mais qu’il m’est maintenant impossible d’expliquer. Je sais seulement qu’il n’y avait rien là de honteux comme l’idolâtrie ; qu’on n’y voyait aucune de ses abominations, mais qu’on y distinguait, au contraire, bien des choses marquées au coin de la sagesse et de l’humilité et inspirées par la contemplation des merveilles de Dieu.
Les quatre prêtres enseignèrent autour du temple, dans quatre endroits différents, en présence des hommes et des femmes, des jeunes filles et des jeunes gens. Je vis qu’ils ouvraient la gueule du dragon en disant : « Si cet animal hideux et terrible était vivant et qu’il voulût nous dévorer, qui pourrait nous sauver, sinon le Dieu tout-puissant ? » Ce Dieu, ils le désignaient aussi par un nom particulier.
Ensuite ils firent descendre la roue suspendue dans le temple, en haut de la colonne, et la placèrent sur l’autel dans une rainure où un prêtre la fit tourner. Je vis plusieurs cercles entrelacés, et des globes d’or creusés qui brillaient et résonnaient en tournant. J’appris que cette roue était destinée à indiquer le cours des astres. Ils chantaient des paroles dont voici le sens « Que deviendrions-nous si Dieu ne faisait pas tourner les astres ? »
Ils offrirent alors de l’encens à l’image de l’enfant Jésus qui était dans la crèche. Le Seigneur leur prescrivit d’enlever ces figures d’animaux, et d’enseigner désormais sur la miséricorde, l’amour du prochain et la rédemption ; il leur dit qu’ils devaient admirer Dieu dans ses créatures, lui rendre leurs actions de grâces et n’adorer que lui seul. Comme le sabbat commençait dans la soirée, Jésus se retira avec ses disciples pour prier.
Le Seigneur et ses disciples revêtirent de longs vêtements blancs, et mirent une ceinture où étaient brodées des lettres, avec une bande d’étoffe qui se croisait sur la poitrine en forme d’étoile. Ils dressèrent ensuite un autel peu élevé qu’ils ornèrent d’une couverture rouge et blanche, et sur lequel ils placèrent une lampe et un vase plein d’huile avec sept mèches allumées. Jésus se tenait au milieu, un disciple à droite, un autre à gauche, et le troisième derrière lui : ce fut ainsi qu’ils prièrent. Je vis avec étonnement qu’ils ne laissaient entrer aucun païen.
Les prêtres païens passèrent tout le jour à enseigner, autour du temple et dans des enceintes différentes, les hommes, les femmes, les filles et les jeunes garçons. Le sabbat terminé, Jésus vint à eux, et je vis alors un événement surprenant.
La figure du dragon se trouvait dans l’enceinte des femmes. Avant que le prêtre commençât, plusieurs femmes s’approchèrent du dragon, se prosternèrent et baisèrent la terre ; l’une d’elles le fit avec une dévotion et une ardeur toutes particulières. A ce moment, Jésus entra et lui demanda pourquoi elle faisait cela ; elle répondit qu’elle avait une vénération particulière pour le dragon : car celui-ci la réveillait tous les matins ; alors elle se levait, se prosternait devant sa couche du côté où il se trouvait, et lui offrait ses adorations. Jésus lui dit : « Pourquoi vous prosternez-vous devant Satan, qui s’est emparé de votre foi ? Il vous réveille, il est vrai ; mais ce n’est pas Satan, c’est l’ange qui devrait vous réveiller. Voyez quel est celui que vous adorez ! » Au même instant, elle aperçut à ses côtés, et tous les assistants avec elle, une figure grêle, rousâtre, effilée, d’un aspect hideux. Cette femme en trembla de frayeur. Jésus le lui montrant dit : « Voilà celui qui vous a réveillée ; mais sachez que tout homme a un bon ange ; prosternez-vous devant le vôtre et suivez ses conseils. » Alors tous virent à ses côtés une belle figure lumineuse, devant laquelle la femme se prosterna toute bouleversée. Tandis que Satan était là, je voyais le bon ange se tenir derrière elle, et Satan étant disparu, ce fut l’ange qui prit sa place. Je savais le nom de cette femme, mais je l’ai oublié : elle devint plus tard une sainte martyre que nous honorons. J’espère entendre encore prononcer son nom.
Jésus parla encore assez longtemps ; puis il enseigna près de la figure d’oiseau où se tenaient les jeunes filles et les jeunes garçons. Il les exhorta à ne pas aimer les hommes ni les animaux outre mesure. Il y avait, en effet, des personnes qui adoraient presque leurs parents, et d’autres qui aimaient les animaux plus que les hommes.
Un autre jour, Jésus voulut donner dans le temple une instruction aux rois, aux prêtres et à tout le peuple. Pour que le vieux roi Theokéno pût aussi l’entendre, Jésus se rendit auprès de lui avec Mensor, et lui ordonna de se lever et de venir avec lui. En même temps, il le prit par la main ; Theokéno, plein de foi, se leva et se mit à marcher. Jésus le conduisit au temple, et dès lors ce vieillard ne cessa plus de marcher.
Jésus fit ouvrir les portes du temple, en sorte que tous ceux qui se tenaient alentour purent le voir et l’entendre. Il enseigna tantôt dans le temple et tantôt en dehors, les hommes, les femmes, les jeunes filles, les jeunes gens et les enfants. Il leur raconta plusieurs des paraboles qu’il avait dites aux Juifs ; ses auditeurs purent l’interrompre et l’interroger, car il le leur avait permis plusieurs fois ; il interpella quelques-uns d’entre eux, les invitant à exposer ouvertement leurs doutes en présence de tous, car il connaissait les pensées de chacun d’eux. Ils lui demandèrent, entre autres choses, pourquoi il ne guérissait pas tous les malades et ne ressuscitait pas les morts, ce que le roi des Juifs avait souvent fait. Je ne me souviens pas exactement de sa réponse ; il leur dit, entre autres choses, qu’il ne le faisait point parmi les païens, mais qu’il leur enverrait des hommes qui feraient beaucoup de prodiges au milieu d’eux. Il leur parla aussi de la purification par le baptême ; ses envoyés les en instruiraient ; en attendant, ils devaient avoir foi en ses paroles.
Jésus parla ensuite en particulier aux prêtres et aux rois. Il leur dit que tout ce qui dans leur doctrine avait quelque apparence de vérité se bornait à de vaines formes remplies par Satan, et par conséquent mensongères ; car, quand le bon ange se retire, Satan prend sa place et corrompt le culte dont il prend possession. Ils avaient autrefois honoré toutes les choses auxquelles ils attribuaient une force particulière ; depuis leur retour de Bethléem, ils avaient abandonné beaucoup de leurs préjugés ; toutefois il en restait encore un grand nombre.
Il ajouta qu’ils devaient faire fondre les idoles d’animaux, et en donner la valeur à des gens qu’il leur indiqua. Toute leur science et tout leur culte n’étaient qu’un pur néant ; ils devraient renoncer à ces idoles, enseigner la charité et la miséricorde, et remercier le Père qui est au ciel de les avoir appelés avec tant de bonté à la connaissance de la vérité. Enfin il leur promit de leur envoyer quelqu’un qui achèverait de les instruire.
Jésus leur laissa du pain et du vin, qu’il bénit lui-même pour eux. Les prêtres, sur son ordre, firent cuire des pains blancs et minces, et qui ressemblaient à de petits gâteaux. Je vis aussi un petit vase plein d’un liquide rouge, qu’il bénit de même. Le Seigneur se fit apporter un coffre où tout cela devait être conservé. Ensuite il le plaça sur le petit autel des sacrifices, pria et bénit les assistants. Il imposa les mains sur les épaules des quatre prêtres et sur celles des rois Mensor et Theokéno, agenouillés devant lui les mains croisées sur la poitrine. Enfin il bénit le pain et le vin, et leur dit d’en faire usage pour la première fois à Noël, et après cela trois fois dans l’année. Ils lui demandèrent ce qu’ils devaient faire quand il ne leur resterait plus suffisamment : il dit qu’il faudrait alors en faire des morceaux de plus en plus petits. Lui-même coupa le pain en forme de croix, et leur enseigna aussi comment ils pouvaient le renouveler en le bénissant, et de quelles paroles ils auraient à se servir. Comme ils avaient entendu parler de Melchisédech et qu’ils avaient interrogé le Seigneur touchant son sacrifice, il leur fit un entretien mystérieux sur sa passion et sur la cène. Ce pain qu’il avait béni pour eux devait être un pain d’oblation, une figure prophétique de l’Eucharistie.
Il parla encore dans le temple de sa mission, et de sa fin prochaine. Il dit que les Juifs ignoraient qu’il fût venu parmi eux, qu’il s’était fait accompagner par des jeunes gens qui ne se scandalisaient point de ce qu’ils voyaient, et qui se montraient obéissants ; que les Juifs l’auraient fait mourir s’il ne s’était échappé, etc. Il ajouta qu’il avait voulu les voir, parce qu’eux-mêmes l’avaient visité, et qu’ils avaient cru, espéré et aimé. Ensuite il les exhorta à remercier Dieu de ne les avoir pas laissés tomber tout à fait dans l’aveuglement de l’idolâtrie, à se confier en lui et à suivre ses préceptes. Si je ne me trompe, il leur parla aussi de l’époque où il devait retourner à son Père, et de celle où ses envoyés viendraient les trouver. Il leur dit encore qu’il allait en Egypte, parce qu’il s’y trouvait des gens qui l’avaient reconnu durant son enfance, lorsqu’il y demeurait avec sa mère. Il voulait rester inconnu dans ce pays, parce qu’il s’y trouvait des Juifs qui pourraient se saisir de lui et le livrer ; toutefois son temps n’était pas encore venu.
Ils ne comprenaient rien à ces précautions humaines, et ils se demandaient naïvement comment on pourrait le traiter ainsi, lui qui était Dieu. Jésus leur répondit alors qu’il était homme aussi, et que son Père l’avait envoyé pour ramener les brebis égarées ; qu’étant homme, il pouvait souffrir de la part des hommes quand son temps serait venu. Enfin, il n’avait avec eux des rapports aussi intimes que parce qu’il était homme.
Il les exhorta de nouveau à abandonner toute pratique d’idolâtrie et à s’aimer les uns les autres ; puis ayant parlé de sa passion, il en vint à leur montrer comment on était vraiment compatissants : ils devaient cesser d’accorder aux animaux une affection exagérée, appliquer ce besoin d’aimer aux hommes, prendre soin tant de leur âme que de leur corps, et chercher au loin les nécessiteux, s’il n’en existait point parmi eux ; et enfin prier pour tous leurs frères souffrants. Ce qu’ils feraient aux malheureux, c’est à lui-même qu’ils le feraient ; ils ne devaient d’ailleurs point maltraiter les animaux.
Jésus parlait déjà depuis longtemps, lorsque je vis arriver une caravane de chameaux, qui fit halte à quelque distance ; un vieillard, chef d’une tribu étrangère, mit pied à terre, et s’approcha avec un vieux serviteur qu’il avait en grande estime. Personne ne s’occupa d’eux, jusqu’à ce que le Seigneur, ayant terminé son instruction, se fût retiré sous la tente avec ses disciples pour prendre un peu de nourriture. On reçut alors le chef étranger et on le conduisit sous une tente. Il alla voir les prêtres avec son serviteur, et dit qu’il ne pouvait croire que Jésus fût le roi des Juifs si longtemps promis ; car il avait avec eux des rapports trop familiers. D’ailleurs, il n’ignorait pas que les Juifs eussent une arche dans laquelle était leur Dieu, dont personne n’osait s’approcher ; cet homme ne pouvait donc être leur Dieu. Ce roi avait, lui aussi, vu l’étoile, mais il ne l’avait pas suivie. Il parla beaucoup de ses dieux, dont il faisait grand cas, disant qu’ils étaient pour lui fort bons et lui faisaient beaucoup de bien :
T. III dernièrement encore, ils l’avaient secouru dans une guerre par des renseignements que son vieux serviteur lui avait apportés.
Lui-même était plein de simplicité ; il avait la plus haute estime pour le vieillard qui l’accompagnait ; il allait même jusqu’à l’honorer comme un prophète. Ça devait être une espèce de devin, car c’est lui qui avait poussé son maître à faire ce voyage, pour lui montrer, disait-il, le plus grand de tous les dieux. Cependant Jésus ne parut guère répondre à l’attente de l’étranger. Mais ce qu’il dit de la compassion et de la bienfaisance lui plut beaucoup, car il était lui-même très bienfaisant, et il dit que c’était à ses yeux un véritable crime d’oublier les hommes pour les animaux. On lui donna plus tard un repas auquel Jésus n’assista point. Je ne vis pas ce dernier s’entretenir avec lui.
Je vis, le soir et jusque dans la nuit, le Seigneur enseigner dans le temple et aux alentours. On avait tout illuminé, et l’on voyait surtout dans le temple une extraordinaire profusion de lumières. Tous les habitants du pays étaient rassemblés ; il y en avait de tout âge et de tout sexe. Ils avaient retiré leurs idoles dès qu’il l’avait ordonné. Cependant, je vis dans le temple une chose que je n’avais pas encore aperçue, peut-être parce que je ne m’y étais pas encore trouvée pendant la nuit. On voyait dans le haut un ciel étoilé fort lumineux, qui se reflétait sur de petits jardins, de petites pièces d’eau et de petits arbres placés dans la partie supérieure du temple. Tout cela était disposé avec infiniment d’art ; mais j’ignore de quelle façon.