CHAPITRE XLIX
Réception solennelle faite à Jésus par le roi Mensor.
Je vis alors qu’on faisait à la résidence des rois des préparatifs pour recevoir le Seigneur. On attacha ensemble, de manière à former des arcs de triomphe, des arbres auxquels on suspendit comme ornements des draperies, des fleurs et des fruits.
À cette occasion, je visitai leur demeure. Elle était agréable, élégante et commode ; c’était moins une ville qu’un campement dans un lieu de plaisance. La tente principale ressemblait à un château. Le rez-de-chaussée fait d’un clayonnage à jour, reposait sur la pierre. Les appartements se trouvaient au-dessus ; car la tente avait plusieurs étages. Des escaliers couverts régnaient tout autour. La tente principale était environnée d’un grand nombre de tentes du même genre, plus ou moins élevées, et reliées ensemble par des chemins pavés de diverses couleurs, représentant une foule d’objets, notamment des fleurs et des étoiles. Ces jolis sentiers serpentaient entre des pelouses vertes et des jardins dont les parterres symétriques étaient couverts de fleurs, de myrtes, de lauriers et de charmants arbrisseaux portant des baies et des aromates. Au milieu était une fontaine jaillissante, haute de plusieurs étages et lançant de magnifiques jets d’eau. Elle était sous un édifice, entourée de colonnades à ciel ouvert, et garnie de sièges et de bancs. Derrière la fontaine était situé le temple, précédé d’une cour entourée de colonnades ouvertes d’un côté. On voyait à l’opposé l’entrée de diverses sépultures ; les tombeaux des rois s’y trouvaient aussi. Le temple était une pyramide quadrangulaire : des escaliers tournants et munis de rampes conduisaient au sommet, dont la pointe était sculptée à jour. Je ne saurais dire avec quel soin et quelle élégance on avait arrangé tout cela, et combien en même temps tout y était d’une agréable simplicité.
Lorsqu’on annonça aux habitants l’approche de Jésus, qu’ils croyaient n’être qu’un envoyé du Sauveur, je les vis tous se mettre en mouvement pour le recevoir, comme s’il eût été le roi des Juifs lui-même. Ils étaient à la fois graves et joyeux. Je vis le vieux roi délibérer avec les autres chefs et les prêtres, sur les préparatifs de la fête. On choisit les vêtements qu’on voulait lui donner, on décora les chemins, on attacha des arbres par le sommet pour former des arcs de triomphe, on cueillit des fleurs, on tressa des guirlandes, etc. Tandis que Jésus, ses disciples et les sept messagers se dirigeaient vers le palais de tentes, je vis le vieux roi Mensor en sortir pour aller au-devant du Seigneur. Il était monté sur un chameau richement harnaché qui portait des coffres de chaque côté, et il était accompagné d’une vingtaine d’hommes de distinction, vieux et jeunes, dont plusieurs avaient suivi les mages à Bethléem. Ce cortège chantait une mélodie grave et mélancolique.
comme celle que je leur avais entendu chanter durant la nuit, lorsqu’ils se rendirent à Bethléem.
Le roi Mensor était le plus âgé de ceux qui avaient porté leurs offrandes à l’enfant Jésus. Il avait le visage basané, la tête coiffée d’un long turban blanc ; il portait un manteau d’une blancheur éclatante et brodé d’or, avec une longue queue par derrière. En tête du cortège marchait un homme avec un long bâton, à la pointe duquel était attaché quelque chose qui flottait au vent. C’était un signe d’honneur, une sorte de bannière.
Le cortège suivit une allée bordée de riantes prairies, couvertes çà et là de moelleux tapis de mousse blanche, qui ressemblaient à d’épaisses fourrures ; il s’arrêta à moitié chemin, auprès d’un arbre non loin duquel coulait une fontaine entourée d’un berceau de verdure. Là, le vieillard mit pied à terre, afin d’y recevoir Jésus, qu’on voyait s’approcher. L’un des sept messagers qui étaient allés chercher le Seigneur, courut en avant et annonça son arrivée. On prit alors, dans les coffres que portait le chameau, de magnifiques vêtements blancs brodés d’or, des coupes d’or massif, des plats et des soucoupes de même métal pleines de fruits, et tout cela fut placé sur un tapis à côté de la fontaine.
Le Seigneur n’étant plus qu’à quelques pas, le vieillard courbé par les années alla humblement au-devant de lui, soutenu par deux hommes, et suivi d’un troisième qui portait la queue de son manteau. Il avait à la main un long bâton incrusté d’or et qui se terminait comme un sceptre. Dès qu’il aperçut Jésus, son souvenir parut se réveiller, et il se sentit aussi ému qu’autrefois lorsqu’il s’était prosterné devant la crèche. Il présenta son sceptre au Sauveur et s’agenouilla devant lui ; mais ce dernier lui tendit la main et le releva. Alors on apporta les présents au vieux roi, qui étala sur ses mains les vêtements et les offrit à Jésus et à ses disciples. Le Seigneur les remit à ceux-ci, qui les firent replacer sur le dos du chameau. Jésus les accepta, mais il ne voulut point s’en revêtir C'est ainsi que les rois convertis du paganisme devaient offrir leurs richesses à l'Église de Jésus-Christ, selon la prédiction d'Isaïe. (Ch. 60, v. 6). . Le vieux roi lui offrit aussi le chameau, mais Jésus le remercia.
Ils entrèrent alors sous le berceau qui ombrageait la fontaine, et le vieillard présenta au Seigneur de l’eau fraîche, dans laquelle il versa quelques gouttes d’une liqueur contenue dans un flacon. Il lui offrit aussi de petits fruits dans une soucoupe. On ne saurait dire combien il montrait d’humilité et de cordialité naïve. Il s’enquit du roi des Juifs ; car il ne voyait en Jésus qu’un de ses envoyés, et il s’expliquait mal sa profonde émotion. Je vis les autres s’entretenir avec les disciples. Ils embrassèrent Érémenzéar, celui qui s’appela depuis Hermas, et pleurèrent de joie en apprenant de lui qu’il était le fils d’un de ceux qui étaient restés en Palestine, lors de la visite des rois à Jésus enfant. J’appris dans la suite qu’il descendait de Cétura, seconde femme d’Abraham.
Quand ils se furent arrêtés là quelque temps, ils voulurent faire monter Jésus sur le chameau, mais il s’y refusa, et pressa même le vieux roi de s’y asseoir de nouveau. Le Sauveur et ses compagnons marchèrent en tête du cortège C'est Jésus-Christ, en effet, qui a conduit les païens dans la route du salut. . Au bout d’une heure, ils arrivèrent à la limite proprement dite des habitations, formées de toiles blanches tendues de haut en bas et qui s’étendaient en ligne circulaire à droite et à gauche. Ils trouvèrent à l’entrée une troupe de jeunes filles en habits de fête, qui venaient à leur rencontre ; elles marchaient deux à deux, portant entre elles des corbeilles pleines de fleurs qu’elles semèrent en si grande quantité devant le Seigneur, que tout le chemin en était couvert. On voyait aussi à l’entrée un arc de triomphe, formé d’arbres courbés et attachés ensemble. Après avoir traversé une longue allée d’arbres, le cortège arriva à un ruisseau qui entourait un jardin, et qu’il fallait passer sur un pont abrité par une tente. Là Jésus fut reçu, sous un arc de triomphe très orné, par quatre ou cinq prêtres revêtus d’amples manteaux blancs avec de longues queues, qu’ils faisaient porter derrière eux. Ils avaient sur la tête des couronnes dentelées, et sur le front un ornement ayant la forme d’un cœur et qui se terminait aussi en pointe. Deux d’entre eux portaient un bassin d’or, où il y avait du feu : d’autres avaient à la main des vases d’or en forme de nacelles où ils prenaient de l’encens qu’ils jetaient sur le feu. Lorsqu’ils s’approchèrent de Jésus, on cessa de porter leur queue, qui fut relevée et rattachée derrière eux. Le Seigneur, au milieu de tous ces hommages, demeura calme et plein d’une gravité sereine, comme au jour des Rameaux.
De l’autre côté du pont, Jésus fut reçu par des jeunes gens qui jouaient de la flûte et battaient du tambour. Ils avaient un costume singulier, et je crois qu’ils faisaient le service de gardes royaux : car j’en vis quelques-uns postés de distance en distance, comme des sentinelles, et armés d’épées très courtes semblables à des couperets. Le roi, étant descendu de son chameau, conduisit le Sauveur et ses disciples à la fontaine jaillissante, autour de laquelle on avait disposé deux sièges.
Le vieillard retint quelque temps ses hôtes en cet endroit ; les disciples lavèrent les pieds du Sauveur, et celui-ci les leur lava à son tour. Ensuite on conduisit Jésus dans une grande salle ronde ou plutôt octogone. Au milieu était un pilier servant d’appui, autour duquel étaient des disques ronds placés les uns au-dessus des autres, et qui servaient à suspendre toutes sortes de choses. On voyait autour de ce pilier une table assez basse, sur laquelle un repas fut servi dans une vaisselle magnifique.
Jésus s’entretint avec les convives avant de se mettre à table. Le repas était élégamment disposé ; de belles herbes de toute espèce étaient arrangées dans les plats, de manière à figurer de petits jardins. La vaisselle d’or, avec tous ces ornements, me rappela les beaux plats d’or à rebords bleus des tables célestes. Je vis une quantité de beaux fruits et un entre autres surmonté d’un bouquet touffu, ainsi que des oiseaux rôtis, de jolies coupes d’or, des petits pains et surtout de beaux rayons de miel. La tente avait ses parois tendues de tapis de diverses couleurs, et le sol était couvert d’étoffes moelleuses.
Le vieux roi et les autres racontèrent comment ils avaient vu l’étoile et tout ce qui s’était passé alors. Il y avait, dans leur tribu, une ancienne prédiction touchant une étoile de ce genre ; ils l’avaient vue pour la première fois quinze ans avant la naissance du Messie, et ils la virent ensuite de cinq ans en cinq ans. Ils demandèrent à Jésus pourquoi ils avaient perdu de vue l’étoile en arrivant à Jérusalem, et il leur dit : « Pour éprouver votre foi, et parce qu’elle ne devait pas se montrer dans Jérusalem. »
Jésus enseigna dans la tente et dit, en dernier lieu, qu’il n’était pas l’envoyé du Sauveur, mais le Sauveur lui-même. À ces mots, ils se prosternèrent en pleurant ; le vieux roi surtout versait d’abondantes larmes ; tous ne pouvaient contenir leurs témoignages d’amour et de vénération, ni comprendre que Jésus fût venu lui-même les trouver. Mais il leur dit qu’il était venu pour les gentils comme pour les Juifs, et pour tous ceux qui croyaient en lui. Ils crurent alors que l’heure était arrivée pour eux de quitter leur pays, et ils voulurent le suivre immédiatement en Judée. Mais Jésus leur répondit que son royaume n’était pas de ce monde, qu’ils se scandaliseraient et seraient ébranlés dans leur foi, s’ils voyaient les injures et les mauvais traitements qu’il était destiné à subir de la part des Juifs. Ils ne comprirent rien à ces paroles, et lui demandèrent pourquoi tant de méchants prospéraient, tandis que beaucoup de gens de bien avaient tant à souffrir. Et Jésus leur dit que ceux qui trouvaient ici-bas leur bonheur avaient ailleurs un compte à rendre ; la vie présente était une vie de pénitence, etc.
Ces gens savaient quelque chose d’Abraham et de David ; et Jésus leur ayant fait connaître sa généalogie, ils apportèrent de vieux documents, pour voir s’ils n’avaient point eux-mêmes quelque parenté avec la race dont il était issu. Les trois rois mages appartenaient à trois tribus différentes. L’un descendait de Cétura, seconde femme d’Abraham, l’autre de gens qui avaient adoré le veau d’or et qui s’étaient séparés de Moïse et d’Aaron lorsque le premier, dans sa colère, brisa les tables de la loi ; le troisième descendait de Job : je crois que c’était Mensor. Ils étaient dociles comme des enfants, et il n’y avait rien qu’ils ne voulussent faire. Ils n’ignoraient pas que la circoncision avait été prescrite à Abraham, et ils demandèrent au Seigneur s’ils devaient eux aussi se soumettre à cette loi. Jésus leur répondit que ce n’était plus nécessaire, qu’ils avaient déjà circoncis leurs convoitises, et qu’ils devaient continuer de le faire. Ils avaient également connaissance de Melchisédech et de son sacrifice de pain et de vin ; ils dirent au Seigneur qu’ils faisaient eux-mêmes un sacrifice de ce genre, qui consistait dans l’offrande de petits pains et d’une liqueur, et dans la prononciation de certaines paroles, comme celles-ci par exemple : « Celui qui est pieux et qui me mange aura toute béatitude. » Jésus leur déclara que le sacrifice de Melchisédech était la figure prophétique du plus saint des sacrifices, et que c’était lui-même qui devait en être la victime ; il ajouta qu’ils possédaient différenles notions de la vérité, mais que toutes avaient été altérées et corrompues par les ténèbres de l’idolâtrie.
La première fois que Jésus visita le temple, c’était pendant le jour. Les prêtres vinrent le chercher en cérémonie jusqu’au palais. Tout le chemin était couvert de draperies, et ils marchaient pieds nus. Je vis, dans les alentours du temple, des femmes assises qui semblaient curieuses de voir le Seigneur. A son approche, elles se levèrent et se courbèrent jusqu’à terre devant lui.
Le temple était une pyramide quadrangulaire moins élevée que le château. Au milieu s’élevait une colonne reliée aux parois par de petites poutres. Au sommet était suspendue une roue, sur laquelle on voyait toute espèce de figures, des étoiles, des globes, et dont ils se servaient dans les cérémonies religieuses.
Ils montrèrent à Jésus une image de la crèche qu’ils avaient faite à leur retour de Bethléem, et semblable à celle qui leur était apparue dans les astres. Elle était en or et entourée d’une plaque dorée en forme d’étoile. L’enfant était assis sur une couverture rouge, dans une crèche comme celle de Bethléem ; ses petites mains étaient croisées sur sa poitrine, et il était emmailloté depuis les pieds jusqu’au milieu du corps. Ils montrèrent cette image au Seigneur ; c’était d’ailleurs la seule qu’on voyait dans le temple. La crèche était même garnie de paille.
Ils menèrent ensuite Jésus voir les tombeaux du roi Séïr et de sa famille. C’étaient de larges caveaux pratiqués dans la muraille, et qui ressemblaient à des lits de repos ; les corps revêtus de longues robes blanches, y étaient couchés sur de belles couvertures qui n’ombaient en dehors. Je vis leurs visages à demi enveloppés, et leurs mains nues et blanches comme la neige : elles étaient, je crois, recouvertes encore d’une peau desséchée, car j’y remarquai des sillons profonds. Au premier aspect, ces caveaux paraissaient habités : on voyait un fauteuil dans chacun d’eux. Les prêtres y apportèrent du feu et brûlèrent de l’encens ; tous fondirent en larmes : le vieux roi surtout pleurait comme un enfant. Jésus s’approcha du caveau et parla sur la mort. Il me semble aussi qu’il toucha leurs mains, mais je n’en suis pas certaine.
J’ai oublié de dire qu’après la réception solennelle, Mensor introduisit Jésus dans son château, et le conduisit aussitôt auprès de Theokéno, le second des rois mages, qui vivait encore. Il était tellement affaibli par l’âge, qu’il ne pouvait plus marcher. Il habitait toujours le rez-de-chaussée du palais, et reposait là couché sur des coussins. Comme il ne pouvait plus sortir, on avait placé autour de lui des arbustes qui formaient comme un jardin. Tout ce que j’ai dit s’être passé dans le château eut lieu en sa présence. Jésus l’allait voir tous les jours avec Mensor. Theokéno raconta une fois, au sujet du défunt roi Séïr, que, lorsqu’en suivant l’usage, il eut placé une branche d’arbre devant la porte de son tombeau, une colombe était venue s’y reposer, qu’elle y venait encore très souvent, et devait être maintenant très vieille. Il demanda ce que cela voulait dire.
Alors Jésus l’interrogea sur la foi de Séïr, et le vieillard répondit : « Seigneur, sa foi était comme la mienne : depuis la visite que nous avons faite au Roi des Juifs, son unique désir a toujours été, jusqu’à sa mort, de se conformer entièrement à sa volonté. » Alors Jésus leur expliqua que l’apparition de la colombe sur la branche indiquait que le défunt roi avait reçu le baptême de désir.
Je vis aussi le Seigneur dessiner pour ces gens un agneau ayant sur l’épaule un petit étendard, et qui reposait sur un faisceau de tablettes auxquelles étaient suspendus sept sceaux. Jésus les pria de faire construire une image sur ce modèle, et de la placer en face de la crèche auprès de la colonne, et la chose fut faite ainsi qu’il l’avait dit.