CHAPITRE XLVII

Visite à des bergers. — Jésus leur manifeste en vision les mystères de son royaume.

Jésus et ses compagnons marchèrent tout le jour et d’un pas rapide. Le soir, quelque temps avant le sabbat, je vis Jésus s’asseoir avec les trois jeunes gens sur le bord d’un puits où ils se lavèrent mutuellement les pieds, auprès d’un petit village de bergers. Il célébra ensuite le sabbat, priant avec ses disciples et les enseignant, et montrant ainsi, même sur une terre étrangère, combien était mal fondé le reproche que lui faisaient les Juifs de ne pas sanctifier le sabbat. Cette nuit il dormit en plein air, auprès du puits, avec les trois disciples.

Le lendemain, les bergers se rassemblèrent autour de lui et l’écoutèrent. Il leur demanda s’ils n’avaient pas entendu parler de certaines gens qui, trente-trois ans auparavant, guidés par une étoile, étaient allés en Judée pour saluer le roi des Juifs nouvellement né. « Oui, certainement », répondirent-ils ; alors le Seigneur leur dit qu’il était ce roi des Juifs, et qu’il allait à son tour visiter ces hommes.

Ils témoignèrent naïvement leur joie et leur dévouement, et lui firent, au milieu d’un massif de palmiers, un beau siège, avec des marches de gazon ; ils détachaient et enlevaient le gazon à l’aide de longs couteaux de pierre ou d’os, et le siège fut bientôt prêt. Le Seigneur s’y assit, et, pour les instruire, leur conta de charmantes paraboles. Ces gens, au nombre de quarante environ, l’écoutèrent avec une simplicité d’enfants, et prièrent tous avec lui.

Le soir, ayant défait une tente qu’ils joignirent à une autre ; ils disposèrent une salle où ils prirent tous un repas composé de laitage et de fruits. Comme le Seigneur bénissait sa part, ils lui demandèrent pourquoi il faisait cela ; quand il le leur eut expliqué, ils voulurent qu’il bénît aussi les leurs, et il le fit. Ils le prièrent de leur laisser des aliments bénis par lui ; et ces braves gens lui ayant présenté des mets délicats et qui pouvaient se décomposer promptement, il leur dit d’apporter des aliments plus durables et qui ne se gâteraient point. Ils obéirent, et il bénit donc pour eux des gâteaux de riz. Il leur dit ensuite qu’ils devaient avant de les goûter y mêler du riz nouveau : qu’ainsi ces aliments ne se gâteraient pas, et que la bénédiction elle-même se perpétuerait.

Les rois mages ont déjà appris en songe que Jésus vient les voir.

Le jour suivant, le Seigneur enseigna de nouveau sur le trône de gazon. Il parla de la création du monde, de la chute du premier homme et de la promesse d’un Rédempteur. Il demanda à ses auditeurs s’ils n’avaient pas conservé le souvenir de cette promesse. Ils ne savaient que peu de choses d’Abraham et de David, et cela même était mêlé de fables. Ils étaient simples comme des enfants. Celui qui était en état de répondre à une question le faisait sans hésiter.

Le Seigneur ayant vu leur ignorance et leur simplicité, fit un grand prodige. Je ne me souviens pas de ce qu’il disait alors, mais il sembla faire sortir d’un rayon de soleil avec la main droite un petit globe lumineux, qui demeura suspendu à sa main par un fil de lumière : ce globe grandit, grandit toujours, jusqu’à ce qu’il semblât atteindre et nous permettre d’y regarder tous. Ces bonnes gens et les disciples y virent tout ce que leur expliquait le Seigneur. Ils se tenaient autour de lui saisis de frayeur. Je vis dans le globe la très sainte Trinité ; et au moment où en elle j’aperçus le Fils, Jésus disparut à mes yeux, et je vis un ange planer dans l’air auprès du globe. En un clin d’œil, Jésus posa dans sa main le globe, qui parut ensuite se confondre avec elle. Il y avait dans la sphère un nombre infini de tableaux sortant les uns des autres, et je pus y voir distinctement le nombre 360 ou 365.

Jésus leur enseigna aussi une courte prière, qui rappelait en partie l’Oraison dominicale, et leur indiqua trois intentions auxquelles ils devraient la réciter tour à tour : c’était une action de grâces pour la création, une autre pour la rédemption, et la troisième, je crois, pour les âmes du purgatoire. Les tableaux figurés dans ce globe présentaient, dans un développement successif, toute l’histoire de la création, de la chute et de la rédemption avec tous les moyens de salut. Je compris alors tout cela comme ces bons bergers, mais maintenant je ne saurais le reproduire. Toutes les choses créées m’apparurent dans ce globe, se rattachant par des rayons à la Trinité sainte, et tirant d’elle leur développement. J’en vis quelques-unes se retirer d’elle-même et s’en séparer. Le Seigneur leur donna une idée de la création par l’apparition du globe sortant de sa main, une idée du lien qui rattache le monde déchu à Dieu en le leur montrant suspendu par un fil, enfin une idée du jugement en faisant rentrer le globe dans sa main. Il fit un discours, leur parla de l’année et des jours qui la composent, disant qu’ils étaient figurés dans l’histoire de la création, et qu’ils devaient être consacrés à la dévotion et au travail.

Dès que le Seigneur eut terminé ses explications, le globe disparut, et les bergers, saisis de frayeur, accablés de tristesse en reconnaissant leur profonde misère et la majesté divine de leur hôte, se prosternèrent, ainsi que les trois jeunes gens, la face contre terre, pleurant et adorant. Le Seigneur en les voyant s’attrista lui-même et se prosterna comme eux sur le tertre de gazon. Les jeunes gens voulurent le relever ; mais il se releva lui-même, et les bergers se relevant avec lui, l’entourèrent timidement et lui demandèrent la cause de sa douleur. Il leur répondit qu’il s’affligeait avec les affligés, et s’étant fait cueillir une jacinthe qui croissait naturellement dans ce lieu, mais qui cependant était beaucoup plus grande et plus belle que celles de nos jardins, il leur demanda s’ils ne connaissaient pas les propriétés de cette fleur. Quand le ciel s’obscurcit, leur dit-il, elle se penche et s’attriste, et ses couleurs pâlissent : il suffit pour cela qu’un nuage passe devant le soleil. Il ajouta sur le sens allégorique de cette fleur beaucoup de choses que j’ai oubliées comme tant d’autres.

Jésus leur demanda, quoiqu’il le sût bien, quel était leur culte ; car ce bon Maître se faisait enfant avec les enfants. Alors ils lui apportèrent tous leurs dieux : c’étaient des animaux de toute espèce fort bien imités, des brebis, des ânes et des chameaux ; ils semblaient être de métal, et recouverts de peaux. Quand ces gens célébraient leurs cérémonies, ils rassemblaient toutes ces idoles sous des tentes élégamment décorées, où l’on mangeait, l’on buvait et l’on dansait en adorant ces faux dieux.

Jésus leur fit connaître que leur culte n’était qu’une ombre et une misérable contrefaçon du culte du vrai Dieu, et il fut ainsi amené à leur déclarer que lui-même était l’Agneau pur et sans tache, et qu’ils devaient tirer de lui leur nourriture et leur salut. Il leur ordonna donc de renoncer au culte de ces animaux, de donner aux pauvres le métal dont ils étaient faits, et d’élever ensuite des autels sur lesquels ils brûleraient de l’encens, afin de rendre grâces au Père céleste, souverain créateur de toutes choses, et de lui demander le bienfait de la rédemption. Ils devaient partager tout ce qu’ils possédaient avec leurs frères indigents. Non loin d’eux, dans le désert, demeuraient des gens dénués de tout et qui n’avaient pas même de tentes. Ils devaient offrir en holocauste la part des victimes qu’ils ne pouvaient manger, ainsi que le pain qui leur restait après que les pauvres en auraient reçu leur part. Les cendres devaient être semées sur des terrains incultes, pour y attirer la bénédiction du Ciel. Il leur exposa les raisons de tout ce qu’il leur avait dit.

Jésus s’entretint de nouveau avec eux des rois mages qui l’avaient visité. Les bergers lui dirent qu’ils savaient que, trente-trois années auparavant, des rois avaient fait un long voyage pour chercher le Sauveur qui devait leur apporter le bonheur et le salut. Ces rois, à leur retour, avaient changé de religion : c’était tout ce que leur rappelaient leurs souvenirs.

Jésus promit de leur envoyer bientôt quelqu’un pour les instruire ; il leur dit qu’il était venu pour tout homme qui soupirait après lui, et non pour les Juifs seulement, comme ils le pensaient dans leur humilité.

Les trois jeunes gens à la vue du prodige extraordinaire du globe lumineux, avaient été bouleversés. Ils différaient tout à fait des apôtres dans leurs rapports avec Notre-Seigneur : soumis et humbles comme des enfants, ils n’osaient lui demander des explications. Les apôtres avaient une mission ; eux, au contraire, n’étaient que de pauvres écoliers dociles.