CHAPITRE XLVI

Première ville de tentes habitée par les adorateurs des astres.

Je vis le Seigneur quitter Cédar et se diriger vers le désert, accompagné des trois jeunes gens et de plusieurs amis.

Il passa la rivière et se dirigea du côté du désert en traversant la ville païenne, où l’on célébrait alors une fête : j’entendis le bruit des réjouissances, et je vis deux nuages de fumée : on sacrifiait devant un temple. Ces païens étaient fort hostiles aux Juifs de l’autre rive, bien que cependant plusieurs d’entre eux fussent allés à Cédar lors du dernier sabbat ; ils y avaient vu Jésus, et avaient entendu de loin ses instructions. Quelques-uns se rapprochèrent des Juifs après son départ, en les questionnant amicalement sur les enseignements de Jésus et sur ses miracles.

Le Sauveur fut accompagné assez loin par une vingtaine de personnes, parmi lesquelles je reconnus Salathiel, le jeune Tite, Eliud, le mari de la femme adultère, et Nazor, le chef de la synagogue.

Le chemin se dirigeait d’abord au levant, puis au midi ; il était uni, quoique situé entre deux crêtes de montagnes, et traversait des pâturages, puis un terrain de sable jaune ou blanc et un sol semé de cailloux.

Ils arrivèrent enfin dans une plaine couverte de verdure, et virent s’élever devant eux, parmi des palmiers, une vaste tente entourée de plusieurs autres plus petites. Jésus renvoya ses amis de Cédar en les bénissant, et ils retournèrent chez eux.

Jésus continua son chemin jusqu’à la ville des tentes où demeuraient les adorateurs des étoiles. Le jour baissait déjà lorsqu’il arriva à une belle fontaine, placée dans un enfoncement étroit et entourée d’un mur de terre peu élevé. On voyait tout auprès un vase à puiser de l’eau. Le Seigneur ayant bu, s’assit au bord de la fontaine. Les jeunes gens lui lavèrent les pieds, et il leur rendit le même service. C’était un touchant spectacle. Il y avait dans cette plaine de beaux palmiers, des prairies et des groupes de tentes dispersées sur une vaste étendue. On y voyait aussi une tour ou une pyramide à degrés, qui s’élevait à la hauteur de nos églises ordinaires. Des hommes se montraient çà et là, regardant Jésus avec surprise et n’osant pas s’approcher de lui.

À peu de distance de la fontaine s’élevait la tente principale, surmontée de plusieurs sommets en pointe ; elle renfermait des pièces séparées les unes des autres par des cloisons grillées ; des peaux de bêtes en formaient la toiture. Elle offrait un bel aspect et était construite avec beaucoup d’art. Bientôt il en sortit cinq hommes qui allèrent au-devant de Jésus, tenant à la main des rameaux d’arbres d’espèces différentes. C’étaient des hommes blancs, avec des barbes noires, courtes et crépues ; leurs cheveux étaient longs et bouclés ; ils étaient couverts d’une jaquette bouffante d’une étoffe de laine très fine et presque transparente, avec des manches qui allaient à la moitié de l’avant-bras ; ils avaient un bonnet dont les bords pendaient tout autour de la tête, et qui était comme tordu à la partie supérieure. Ils s’approchèrent amicalement de Jésus et de ses compagnons, les saluèrent, et leur présentant les rameaux qu’ils avaient à la main, ils les invitèrent à entrer dans leur tente. Ils offrirent à Jésus une branche de vigne, et celui qui le conduisait en portait une pareille.

Ils firent asseoir le Sauveur et ses amis dans une des pièces de la tente, sur un banc orné de coussins, et leur offrirent à manger ; c’étaient des fruits, si je ne me trompe. Après que le Seigneur se fut entretenu quelques instants avec eux, ils le conduisirent, ainsi que ses compagnons, dans une pièce de la tente qui servait aux repas. Au milieu de cette salle, la tente était soutenue par une colonne ornée de guirlandes de feuillage, de branches de vigne, de grappes de raisin et d’autres fruits encore : je ne saurais dire si tout cela était naturel ou artificiel. Ils dressèrent une petite table ovale de la hauteur d’un tabouret, et la couvrirent d’un tapis de diverses couleurs, sur lequel étaient figurés en petit des personnages vêtus comme eux. Ils apportèrent des coupes et de la vaisselle, qu’ils prirent dans un des compartiments de la tente, devant lesquels étaient suspendus des tapis qui empêchaient de voir l’intérieur. Jésus et ses disciples se couchèrent autour de la table sur une couverture. Leurs hôtes présentèrent du pain, du miel et des fruits de toute espèce. Eux-mêmes s’assirent sur de petits escabeaux, les jambes croisées et servirent tour à tour Jésus et ses compagnons.

Le repas fini, Jésus et ses compagnons furent introduits dans la chambre où ils devaient reposer. Le Seigneur demanda de l’eau, qu’on lui apporta ; les disciples lui lavèrent les pieds, et il fit de même à leur égard. Les hôtes ayant exprimé leur étonnement à ce sujet, la réponse que Jésus leur donna fit une telle impression sur eux, qu’ils se promirent d’adopter cet usage.

Quand le Seigneur et les siens furent couchés, les cinq hommes sortirent de la tente, revêtus de manteaux plus longs par derrière que par devant, avec un large pli retombant dans le dos. Il faisait déjà nuit ; ils se rendirent à un temple ayant la forme d’une pyramide quadrangulaire et construit en matériaux légers, sans doute en bois et en peaux de bêtes : des degrés placés à l’extérieur permettaient de monter jusqu’au sommet. Ce temple était situé au fond d’une gorge dont les pentes s’élevaient en terrasses, avec des parapets et des gradins pour s’asseoir. Plusieurs centaines de personnes étaient déjà rassemblées. Les femmes se tenaient derrière les hommes, puis venaient les jeunes filles, et enfin les enfants. Des globes de lumière placés çà et là sur les degrés de la pyramide produisaient, par leur scintillement, l’effet des étoiles du ciel : je ne saurais dire comment ils étaient disposés ; mais ils figuraient certaines constellations.

La pyramide était creusée à l’intérieur, et pouvait contenir une grande multitude. Au centre s’élevait une haute colonne reliée aux parois par des poutres. Sur ces poutres, jusqu’au sommet, on avait placé des lumières servant à éclairer les globes du dehors. Un jour singulier régnait à l’intérieur ; on eût dit un clair de lune : la lune s’y voyait, en effet, dans un ciel parsemé d’étoiles. Tout cela, disposé avec un art incomparable et une ressemblance frappante, produisait une impression de terreur, à cause du jour incertain qui éclairait la partie intérieure du temple où l’on distinguait trois idoles adossées à la colonne.

La foule chantait autour de la pyramide de la façon la plus étrange : c’était tantôt une voix seule, tantôt un chœur nombreux, ou bien des accents doux et mélancoliques auxquels succédaient des cris perçants et furieux. Mais lorsque la lune ou certains astres paraissaient à l’horizon, les voix se mêlaient avec une force extraordinaire. Cette cérémonie se prolongea jusqu’au lever du soleil.

Après cette vision, je m’éloignai et me rendis à Cédar. Je vis revenir les habitants qui avaient accompagné Jésus, et leurs proches se porter à leur rencontre. Je vis aussi les païens les arrêter, et s’enquérir avec empressement de cet homme qui avait fait de si grandes choses au milieu d’eux. Ils étaient émerveillés et stupéfaits de tout ce qu’ils entendaient, et ces gens, qui jusqu’alors avaient été les ennemis de leurs voisins, changèrent de sentiments, et prirent la résolution d’entrer en rapports avec eux et de les visiter. Quelques-uns de ces païens avaient assisté à la dernière instruction du sabbat. Leur culte était encore plus grossier que celui dont je fus témoin. Ils avaient beaucoup d’idoles et ils leur offraient des sacrifices en plein air.

Cependant Jésus se disposait à quitter ce lieu. Comme on lui demandait qui il était et où il allait, il parla du royaume de son Père, et dit qu’il était venu pour visiter les amis qui l’avaient salué lors de sa naissance, qu’il irait ensuite en Égypte voir les compagnons de son enfance, et les inviter à le suivre, et qu’enfin il retournerait à son Père. Il parla aussi de leur idolâtrie, qui les forçait à se tourmenter et à immoler tant de victimes, et dit qu’il fallait adorer le Père créateur de toutes choses et donner à leurs frères indigents les animaux qu’ils sacrifiaient à des images fabriquées de leurs mains.

Les femmes de cette tribu demeuraient sous des tentes séparées et éloignées de celles des hommes. Jésus loua cette séparation des femmes, mais il condamna la polygamie. Il exhorta ceux qui l’écoutaient à n’avoir qu’une femme, à ne pas la traiter comme une esclave, mais à la tenir dans la soumission. En écoutant ces discours, ils le trouvèrent si bon et tellement au-dessus des autres hommes, qu’ils le prièrent de rester avec eux ; ils voulaient appeler un vieux prêtre plein de sagesse ; mais Jésus ne le leur permit point.

Ils apportèrent alors d’anciens écrits, qu’ils consultèrent. Ce n’était pas des rouleaux, mais des feuilles épaisses comme de l’écorce, sur lesquelles étaient gravés des caractères formant toutes sortes de courbes bizarres. Alors, comme ils le suppliaient de rester au milieu d’eux pour les instruire, le Seigneur répondit qu’après être retourné à son Père, il les ferait appeler, et qu’alors ils auraient à le suivre.

Avant de les quitter, le Seigneur traça, avec la pointe d’un bâton, sur le pavé de la tente, cinq noms de sa généalogie. Les caractères étaient entrelacés, ce semble, au nombre de cinq, parmi lesquels je distinguai un M. Ces braves gens eurent un grand respect pour cette inscription, et firent plus tard un autel de la pierre où elle était gravée. Je la vois maintenant à Rome enchâssée dans un mur, à l’un des angles de l’église de Saint-Pierre. Les ennemis de l’Église ne sauraient l’y découvrir.

Jésus ne leur permit pas de l’accompagner, et se dirigeant au sud, il passa, devant la tour des idoles, à travers les tentes dispersées dans le lointain. Il parla à ses disciples du bon accueil de ces païens, pour lesquels il n’avait rien fait, et des cruelles persécutions des Juifs endurcis et ingrats, malgré les grâces et les bienfaits dont il les avait comblés Cette différence des dispositions des Juifs et des païens était un pronostic, un symbole de l'avenir ; le paganisme devait se convertir à Jésus, tandis que l'obstination des Juifs allait causer leur perte. .