CHAPITRE XX
Derniers travaux et martyre de saint Thomas.
Après avoir baptisé les rois mages, Thomas était allé en Bactriane, au Thibet, en Chine, et jusqu’à l’extrême nord, aujourd’hui soumis à la Russie : ce fut de là qu’il vint assister à la mort de la sainte Vierge. De la Palestine il se rendit alors en Italie, puis il traversa une partie de l’Allemagne, de la Suisse et de la France, passa en Afrique, où il parcourut l’Abyssinie et l’Éthiopie et arriva à Socotora. De là il se rendit dans l’Inde et à Méliapour, où un ange le tira de prison ; puis il vint par la Chine jusqu’aux frontières de la Russie d’Asie. Enfin il se rendit dans l’île la plus septentrionale du Japon, au milieu de laquelle s’étend une chaîne de montagnes très élevées.
Ce ne fut qu’à contre-cœur que Thomas se décida à se rendre dans l’Inde. Avant d’y aller, il avait eu souvent des songes dans lesquels il lui semblait qu’il bâtissait dans ce pays de beaux et vastes édifices. Il ne comprit pas d’abord cette vision, et refusa d’y ajouter foi, vu qu’il n’était pas architecte ; mais il recevait toujours de nouveaux avertissements intérieurs d’aller dans l’Inde, où il devait convertir un grand nombre de personnes, et gagner beaucoup d’âmes à Dieu : c’étaient là les magnifiques édifices qu’il avait à bâtir. Il en parla à Pierre, qui l’affermit dans cette croyance. Il longea la mer Rouge et descendit dans l’île de Socotora, où il prêcha pendant quelque temps.
Dans la seconde ville de l’Inde où il s’arrêta, on allait célébrer une grande fête. Il enseigna et opéra des guérisons ; le roi lui-même assista à sa prédication avec un grand cortège. Il convertit tant de personnes, qu’un jeune prêtre des idoles conçut une violente haine contre lui, et le frappa au visage au milieu de sa prédication. Thomas, avec une douceur angélique, lui présenta l’autre joue. Cela toucha beaucoup le roi et tout le peuple. Thomas fut regardé comme un saint homme, et le jeune prêtre lui-même se convertit. Sa main s’était couverte de lèpre ; mais Thomas le guérit, et il devint un de ses plus fidèles disciples. Thomas convertit aussi la fille du roi et son époux, qui était possédé du démon ; ensuite il quitta ce pays et se dirigea à l’Orient. Quelque temps après, la fille du roi ayant mis un enfant au monde, elle et son époux firent vœu de chasteté, et donnèrent tous leurs biens aux pauvres. Le roi en fut exaspéré, et prétendit que Thomas était un magicien ; mais ils persévérèrent dans leur résolution, propagèrent partout la doctrine du Seigneur telle qu’ils l’avaient reçue et convertirent un grand nombre de personnes. Le père lui-même finit par se laisser toucher, et fit prier Thomas de revenir dans son royaume. Il vint, car en leur disant adieu, il avait ajouté : « Je vous reverrai bientôt ! » Le roi se fit baptiser, avec une grande partie de son peuple ; il devint diacre, et se rendit auprès des rois mages : je crois même qu’il fut élevé au sacerdoce. Son fils fit bâtir une église.
Je vis Thomas dans une autre ville située aussi sur le bord de la mer, et, si je ne me trompe, dans le voisinage du pays où se rendit plus tard saint François Xavier. De là il voulut revenir sur ses pas, mais Jésus lui apparut et lui ordonna de pénétrer plus avant dans l’Inde. Thomas refusait de le faire, alléguant que ces peuples étaient grossiers ; alors le Seigneur lui apparut une seconde fois, en lui disant qu’il fuyait devant sa face comme autrefois Jonas. Mais il devait y aller ; il serait protégé par sa présence, il opérerait de grands prodiges, et, au jour du jugement, il serait à côté de lui comme un témoin de ce que le Seigneur avait fait pour les hommes.
Dans la ville où il se trouvait, on devait bâtir un palais, et tout le monde était obligé d’y travailler. Je vis beaucoup de pauvres gens auxquels on ne donnait rien, et qui étaient opprimés et tyrannisés. Thomas prêcha devant les nombreux ouvriers ; le roi vint aussi plusieurs fois l’entendre. Comme l’apôtre empruntait souvent ses paraboles à l’art de bâtir, le roi, croyant trouver en lui un architecte habile, lui confia la construction du palais, et s’en alla en voyage après lui avoir laissé une grande somme d’argent. Cependant Thomas continua à évangéliser le peuple, et distribua tout l’argent aux pauvres ouvriers, qu’on laissait auparavant mourir de faim. Le roi, qui, sur ces entrefaites, était tombé malade, voulut savoir où en était la construction du palais ; on lui répondit que l’étranger avait donné tout l’argent aux pauvres, et qu’au lieu de faire avancer les travaux, il prêchait et baptisait. Thomas fut mandé auprès du prince, qui lui fit de vifs reproches ; mais il repartit qu’il avait, en effet, bâti un palais magnifique, et qu’il en avait vu un semblable (il voulait parler de celui qu’il avait vu en songe, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre dans les Indes) ; mais le roi ne pouvait pas le voir parce qu’il était aveugle. « Rends-moi donc la vue », dit le roi ; et il voulut que Thomas guérît ses yeux, en les touchant du doigt. L’apôtre répondit qu’il s’agissait des yeux de l’esprit, et que, s’il voulait faire ce qu’il demandait de lui, il verrait l’édifice. Alors Thomas lui décrivit la sainte Église et toute la doctrine de Jésus comme un magnifique palais, puis il lui ordonna de se lever guéri, et de l’accompagner à l’édifice qu’on construisait. Arrivés là, ils virent un gros tronc d’arbre que la mer avait déposé sur le rivage, et qu’on avait en vain essayé d’enlever à l’aide de plusieurs chameaux. Thomas demanda au roi de lui donner cet arbre pour servir à la construction d’une église, s’il parvenait à l’enlever tout seul. Sur le consentement du roi, Thomas prit sa ceinture et la lia à l’arbre, qu’il traîna seul jusqu’à l’endroit où il voulait construire l’église. À cette vue, beaucoup de personnes se convertirent, et le roi lui-même se fit baptiser avec une grande partie de son peuple. On vit alors au-dessus de sa tête une auréole lumineuse qui se répandit de lui sur toute la multitude. Il eut aussi une vision dans laquelle il vit les bonnes œuvres opérées par saint Thomas sous l’image d’un grand édifice.
Je vis ensuite Thomas, accompagné de beaucoup de personnes, s’en aller dans le pays indiqué par Jésus. Là il guérit, chassa les démons, et baptisa auprès d’une fontaine. Il dit aux gens du pays de lui apporter les plus beaux pains qu’ils puissent trouver, puis il les bénit et les distribua. Un homme qui se trouvait là, ayant voulu prendre un morceau de ce pain, tomba subitement malade. Alors Thomas lui demanda quelle faute il avait sur la conscience. Il lui répondit qu’ayant entendu Thomas dire que les adultères n’entreraient point dans le royaume de Dieu, il avait tué sa femme, qu’il avait surprise en adultère, et qu’il avait pensé qu’en mangeant de ce pain il obtiendrait le pardon de son péché. Ce n’était pas sa femme qu’il avait tuée, mais sa concubine, et il lui avait donné la mort par jalousie. Thomas le convainquit de mensonge, puis cet homme s’étant repenti, il le guérit et lui fit faire pénitence. Il ressuscita aussi la femme, et ce miracle fut la cause de conversions nombreuses.
Il vint aussi vers Thomas un homme distingué, savant, et qui vivait toujours au milieu de ses livres. Ce brave homme implora le secours de l’apôtre ; sa femme et sa fille étaient énergumènes. Elles avaient mené une vie dissolue, et lorsque le mari dans sa colère, les avait maudites, le démon s’était emparé d’elles. Thomas suivit cet homme, et trouva dans sa maison, les deux femmes dans un état affreux. Elles se précipitèrent vers lui pour le déchirer, mais il leur lia les mains à un poteau avec sa ceinture, prit un fouet et les frappa sans ménagement. Alors elles devinrent très dociles, et Thomas donna à cet homme plein pouvoir pour les soumettre chaque jour au même traitement. Puis, quand la correction et le jeûne les eurent mises à la raison, l’apôtre chassa l’esprit immonde et les convertit.
Le savant devint un disciple zélé de l’apôtre. Il avait une nièce, aussi riche que belle, qui était mariée à un cousin du roi. Ayant entendu parler des miracles opérés par Thomas, celle-ci désirait vivement connaître sa doctrine. Elle pénétra jusqu’à lui à travers la foule, et se jeta à ses pieds en le priant de l’instruire ; Thomas l’instruisit et la bénit. Elle fut vivement émue, et dès lors elle ne faisait que pleurer, prier et jeûner. Son mari, qui l’aimait beaucoup, s’en affligea, et voulut la distraire ; mais elle le pria de la laisser libre encore quelque temps. Elle allait tous les jours entendre la prédication de Thomas, et elle devint une chrétienne zélée. Son mari en fut extrêmement irrité ; il se présenta au roi en habits de deuil, et porta plainte contre l’apôtre. Le roi fit flageller et emprisonner saint Thomas : ce fut là le premier supplice qu’il eut à endurer dans le cours de ses longs voyages, et il en rendit grâces à Dieu.
La jeune femme coupa les boucles de ses cheveux, pleura, pria, renonça à toutes ses parures, et donna tous ses biens aux pauvres. Elle gagna à prix d’argent les gardes de saint Thomas, et, quand son mari était absent, elle allait pendant la nuit avec d’autres personnes entendre les instructions de l’apôtre dans sa prison. Elle et sa nourrice, qui l’avait accompagnée, demandèrent à être baptisées ; Thomas lui dit de tout préparer dans sa maison pour le baptême ; ensuite il se rendit de la prison chez elle, et la baptisa ainsi que plusieurs autres personnes. Il retourna ensuite dans son cachot sans que ses gardes, qui s’étaient endormis par la permission de Dieu, s’aperçussent de son absence.
Comme plusieurs membres de la famille royale avaient reçu les enseignements de l’apôtre et changé de vie, le roi fit comparaître devant lui Thomas, qui, après avoir en vain essayé de le convertir, lui demanda à lui prouver par le jugement de Dieu qu’il annonçait la vérité. Le roi fit placer devant lui des barres de fer rougies au feu ; Thomas marcha dessus sans en éprouver aucun mal, et une source jaillit à l’endroit où on les avait mises. Thomas lui dit, ce que d’ailleurs il racontait partout, qu’après avoir été pendant trois ans témoin des miracles de Jésus, il avait pourtant eu des doutes : c’est pour cela qu’il avait la mission d’annoncer la vérité aux incrédules. Le roi le fit ensuite conduire dans une salle remplie de vapeur brûlante, afin qu’il y étouffât ; mais l’air y devint frais et ne put être chauffé. Ensuite le roi ayant voulu le forcer à offrir un sacrifice à ses idoles, Thomas lui dit : « Si le Seigneur Jésus ne brise pas tes idoles, je leur sacrifierai. » On se rendit alors au temple au son des instruments pour célébrer une grande fête. L’idole était d’or et assise sur un char. Cependant, Thomas s’étant mis en prière, la foudre tomba sur l’idole et la fondit, tandis que plusieurs autres se brisèrent. Alors un grand tumulte excité par les prêtres s’éleva parmi le peuple, et Thomas fut de nouveau jeté en prison.
Il fut délivré de cette prison comme saint Pierre l’avait été de la sienne, et il se rendit dans une île où il fit un long séjour. Un jour qu’il était en mer, une tempête éclata, et ils virent un navire japonais sur le point de sombrer ; il avait échoué sur un banc de sable, et déjà il était à moitié rempli d’eau. Thomas dit aux marins : « Il faut que nous allions porter secours à ces gens. » Ils s’y refusèrent, de peur de s’exposer au même péril ; mais Thomas leur dit : « Si vous voulez avec confiance venir au secours de ces gens, mon Maître, que j’ai plusieurs fois vu commander aux flots de la mer, nous conduira en toute sûreté vers ce navire. » Ils y consentirent ; Thomas se mit en prière, et commanda aux vagues au nom du Seigneur Jésus ; alors la tempête se calma et les laissa paisiblement aborder le vaisseau. Thomas travailla avec ses compagnons à le décharger, à le retirer du banc de sable et à le remettre à flot. Le dommage réparé, le commandant du navire, qui avait entendu vanter la doctrine, la charité et les miracles de Thomas, le supplia de venir avec lui au Japon ; mais ses compagnons ne voulurent pas le laisser partir que le Japonais n’eût promis de le leur ramener. Thomas laissa dans le pays quelques disciples, et partit pour le Japon, où il ne devait rester que six mois.
Ils arrivèrent sur leur navire jusqu’au milieu d’une ville bâtie en triangle sur les deux côtés d’un fleuve ; on peut en faire le tour par eau, et dans le fond on aperçoit, au bord de l’eau, des tours et des parapets d’un noir brillant. Avant de quitter ce pays, Thomas grava une prophétie sur le mur d’un de ces bâtiments ; il se servit pour cela d’un instrument avec lequel on pouvait entamer la pierre. Les lettres étaient très grandes, et chacune d’elles indiquait tout un mot. C’était un résumé de la doctrine chrétienne ; il y ajouta qu’elle avait été prêchée en cet endroit, mais qu’elle disparaîtrait et ne laisserait que de faibles traces ; que plus tard quelqu’un viendrait qui la ferait revivre, mais que bientôt après elle disparaîtrait entièrement. Il leur dit que les Japonais ne permettraient plus aux étrangers d’entrer dans leur pays ; que toutefois des gens à moitié chrétiens y pénétreraient et y conserveraient quelques vestiges du christianisme ; qu’enfin la vraie doctrine y serait prêchée une troisième fois. Cette inscription, avec la croix gravée au-dessous, fut engloutie par un tremblement de terre. Les Japonais à cette époque étaient curieux, ardents et policés.
L’homme qui avait conduit Thomas au Japon le ramena à l’île d’où il était venu. Plusieurs membres de la famille royale se convertirent encore par la suite. Les prêtres étaient extraordinairement exaspérés contre lui. L’un d’eux avait un fils malade qu’il pria Thomas de vouloir bien guérir ; puis il l’étrangla, et accusa Thomas de sa mort. Thomas fit apporter le cadavre et lui ordonna au nom de Jésus de dire qui l’avait fait mourir. Le mort se redressa et dit : « C’est mon père ; » sur quoi beaucoup de personnes se convertirent.
Thomas priait habituellement devant la ville, à une certaine distance de la mer ; il s’agenouillait sur une pierre sur laquelle ses genoux avaient laissé leur empreinte. Il prédit une fois que lorsque la mer, qui était alors fort éloignée de cet endroit, viendrait baigner cette pierre, un homme arriverait de bien loin et prêcherait la doctrine de Jésus. Je ne pouvais jamais croire que la mer dût venir jusque-là. Cependant François Xavier, lorsqu’il débarqua à ce même endroit, y dressa une croix de pierre.
Je vis Thomas, ravi en extase, prier à genoux sur cette pierre, lorsque les prêtres des idoles tombèrent sur lui et le percèrent par derrière avec une lance. Son corps fut transporté à Édesse, où je vis célébrer une fête en son honneur ; toutefois il reste encore au lieu de son martyre une de ses côtes et la lance dont il fut percé. Auprès de la pierre, il y avait un olivier qui fut arrosé de son sang : j’ai vu cet arbre suinter de l’huile presque tous les ans, au jour anniversaire de son martyre ; et quand cela n’arrivait pas, les habitants s’attendaient à une année malheureuse. Les idolâtres essayèrent en vain de déraciner l’arbre, qui repoussait toujours ; plus tard on y bâtit une église, et lorsqu’on disait la sainte messe au jour de la fête du saint, l’arbre suintait encore de l’huile. La ville s’appelle Méliapour : ses habitants sont païens, mais le christianisme doit y refleurir un jour.
Thomas mourut à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Il était très maigre, avait le teint basané et les cheveux rougeâtres. Au moment de sa mort, le Seigneur lui apparut, et lui dit qu’il siégerait à ses côtés au jour du jugement.