CHAPITRE XIX

Couronnement des travaux des apôtres par le martyre. — André, Barthélemy, Thaddée, Simon, Marc et Luc.

Les apôtres s’étaient donc séparés pour se rendre en des contrées plus éloignées encore où ils devaient atteindre le terme de leurs travaux. Jacques le Mineur, qui était évêque de Jérusalem, fut martyrisé quelques années après la mort de la sainte Vierge. Je le vis traîner devant le tribunal durant sept jours de suite, et chaque fois on lui faisait subir une heure de torture. Après l’avoir précipité du haut du Temple, on le lapida, et il fut achevé à coups de bâton.

André lui aussi, de retour en Achaïe, termina bientôt sa vie par le martyre. Son juge s’appelait Égéas. La croix à laquelle il était attaché avait cette forme : Cependant ses pieds n’étaient pas écartés l’un de l’autre, mais attachés ensemble au poteau du milieu. On donnait souvent cette même forme à la croix, parce qu’elle pouvait ainsi être plus promptement dressée, au moyen de trois pièces de bois. Pendant deux jours et deux nuits, André resta suspendu à la croix, du haut de laquelle il prêcha la foi ; à la fin, le peuple, qui lui était très attaché, se souleva pour demander sa grâce. Un envoyé d’Égéas étant venu, la presse fut si grande autour de la colline, que plusieurs personnes furent étouffées. Mais André demanda à Dieu la grâce de mourir ; on ne put le détacher de la croix, et les mains de ceux qui la touchèrent furent frappées de paralysie. C’est ainsi qu’il mourut.

Pendant que Barthélemy s’était rendu auprès de la sainte Vierge, les prêtres des idoles s’adressèrent à Astyage, frère de Polymius, accusant l’apôtre de maléfices. Lorsque après la nouvelle séparation des apôtres, il voulut retourner en Abyssinie, il fut arrêté par des espions et conduit à Astyage, qui lui dit : « Tu as séduit mon frère pour lui faire adorer ton Dieu, je veux t’apprendre à sacrifier au mien. » Barthélemy lui répondit : « Dieu qui m’a donné le pouvoir de montrer le démon à votre frère et de le précipiter dans l’abîme, me donne aussi celui de briser vos idoles et de vous forcer à vous convertir. » Au même instant, un messager vint annoncer au roi que son idole avait été foudroyée. Le roi, furieux, déchira ses vêtements et ordonna de flageller Barthélemy. On l’attacha à un arbre, et il fut écorché vif. Après l’avoir écorché, on lui mit sa peau dans les mains ; Barthélemy cependant continua à prêcher, jusqu’à ce qu’on lui perçât la gorge avec un coutelas. Quand il fut mort, le saint corps fut abandonné aux bêtes ; mais des nouveaux convertis l’enlevèrent la nuit suivante. Je vis le roi Polymius venir le chercher avec un nombreux cortège et lui donner la sépulture. Quant au roi Astyage, et aux prêtres qui avaient accusé l’apôtre, ils furent, treize jours après, frappés de folie furieuse, et se précipitèrent vers le tombeau en criant au secours. Le roi se convertit, mais les prêtres moururent d’une mort affreuse. La relation de ces faits s’est conservée, mais on a refusé d’y ajouter foi, parce qu’on ne connaissait pas ces pays, et que des gens peu instruits y ont fait des additions. Les savants surtout refusent de les admettre, parce qu’ils ignorent que les miracles opérés chez les païens, où les apôtres avaient à lutter contre les artifices des magiciens et des démons, étaient beaucoup plus extraordinaires que ceux qu’ils opéraient au milieu des Juifs. Le roi Astyage étant devenu chrétien tomba dans la misère. Je le vis prier dans une église où se trouvait une femme riche, qui avait fait vœu de donner la moitié de ses biens à la première personne qu’elle rencontrerait. C’est ainsi qu’il échappa à l’indigence. Plus tard il fut ordonné prêtre et évêque par saint Matthieu. Je crois qu’il mourut martyr.

Il me fut dit que l’invocation de saint Barthélemy avait une vertu particulière pour guérir ceux qui étaient atteints de paralysie et de quelques autres maladies dangereuses.

Après la mort de Marie, à laquelle il assista aussi, Thaddée se rendit en Perse, où il avait plusieurs disciples, entre autres Abdias, qui devint évêque de Babylone, et écrivit des livres, mais d’après des relations inexactes. La main de la Providence fit un jour rencontrer dans un même camp Thaddée et son frère Simon, qui venaient de pays très opposés.

Je vis les deux frères, conduits par une troupe d’hommes, arriver à ce camp. Les guerriers qui campaient là étaient diversement habillés : les uns portaient des vêtements longs et amples, tandis que ceux des autres étaient courts et serrés autour du corps ; plusieurs avaient un capuchon avec une longue queue ; un grand nombre une hache suspendue à la ceinture. Lorsque Thaddée et son frère arrivèrent dans le camp, je vis se précipiter hors des tentes de petits personnages noirs, bronzés, complètement nus, avec des têtes crépues affreusement grosses et aussi larges que leurs épaules ; ensuite je les vis quitter le camp pour se cacher dans des lieux ténébreux, des marais, des ruines, ou même dans le sein de la terre. L’un d’eux s’élança avec fureur sur Thaddée et lui fit une vilaine moue en ricanant, puis il s’enfuit en toute hâte. Plus tard ces hideuses créatures firent toutes sortes de menées contre les apôtres ; ils réussirent en particulier à irriter contre Thaddée et son frère ceux qui les entouraient. Les apôtres furent enfin conduits devant l’homme le plus considérable du camp. Après cette visite on les traita avec plus d’humanité ; mais bientôt, quelques individus étrangers à l’armée ayant excité les soldats contre eux, il y eut presque un soulèvement.

Après cela je vis une escorte nombreuse conduire les deux apôtres dans une grande ville située sur un fleuve (Babylone). Il y avait dans ce pays beaucoup de canaux, et dans la ville des bâtiments massifs, spacieux et fort élevés. Ils y furent assez bien traités. Mais au milieu d’une assemblée que le roi honorait de sa présence, les prêtres des idoles s’élevèrent contre les apôtres. Ils avaient dans les mains un grand nombre de serpents longs comme le bras qu’ils lancèrent contre eux ; mais les serpents fondirent comme des traits rapides sur ceux qui les avaient jetés, se roulèrent autour de leur corps et les mordirent malgré leurs cris, jusqu’à ce que les apôtres leur eurent ordonné de lâcher prise. Sur quoi le roi et beaucoup d’habitants de la ville embrassèrent le christianisme.

De là les apôtres se rendirent dans une autre grande ville, où ils logèrent chez un homme qui était déjà chrétien. Il y eut un soulèvement à leur occasion, et je vis qu’on les mena dans un temple où des idoles d’or et d’argent étaient placées sur un trône supporté par des roues. Une immense foule de peuple s’était rassemblée dans le temple et au dehors. Tout à coup les idoles se brisèrent, et une partie du temple s’écroula. Alors, la multitude, les prêtres en tête, se rua tumultueusement sur les deux saints, qui ne leur opposèrent pas la moindre résistance, et les frappa avec toutes sortes d’armes, jusqu’à ce qu’ils eussent succombé. L’un d’eux, je crois que c’était Thaddée, eut la tête fendue d’un coup de hache. Je vis au-dessus des apôtres des apparitions célestes. Au moment où ils furent massacrés, j’aperçus les hideuses créatures noires dont j’ai parlé se mêler de nouveau à la foule.

Marc, qui fut l’un des premiers disciples de Jésus, était grand et agile ; son front était chauve, mais il avait conservé derrière la tête une certaine quantité de cheveux qui venaient se terminer en pointe sur le sommet de la tête. Ses sourcils se rejoignaient au-dessus du nez, qui était droit et long. Ses yeux étaient vifs, ses joues maigres, son teint animé, sa barbe d’un blond cendré. Il se tenait fort droit et paraissait plus âgé que Pierre. Il était vif, adroit, et d’un caractère moins obéissant que celui-ci. Marc accompagna souvent saint Pierre ; il alla avec lui à Rome, et il n’a rien écrit dans son Évangile, que sous la direction de cet apôtre. Il avait été témoin d’une grande partie de ce qu’il raconte, mais il n’assista pas à la Passion. À Rome, pendant une peste où l’on mourait en éternuant, l’Église chrétienne de cette ville, d’après le conseil de saint Marc, inaugura un chemin de croix sur le modèle de celui que Marie avait établi à Éphèse. Il se composait de douze pierres, dont chacune portait une inscription qui rappelait une des stations de la Passion. Les chrétiens allaient d’une pierre à l’autre, en priant et en récitant des litanies, et tous ceux qui y prenaient part furent préservés de la peste. Lorsque les païens apprirent cela, beaucoup d’entre eux se convertirent, et furent aussi guéris, grâce à cette dévotion. Ces processions furent renouvelées sous le pontificat de Grégoire le Grand.

Je vis aussi saint Marc prêcher l’Évangile en Égypte, sur toute la route que le Seigneur avait parcourue. Je le vis d’abord à Alexandrie, où il s’était rendu à contre-cœur. Sur la route, il se fit à l’index de la main droite une coupure tellement dangereuse, qu’il aurait perdu le doigt s’il n’avait pas été guéri par une apparition dont il fut effrayé, comme l’avait été saint Paul dans une occasion semblable. Cette blessure lui laissa jusqu’à la mort une cicatrice autour du doigt La sainte sœur dit à cette occasion que saint Marc guérissait les coupures et les piqûres, et que la pinguicula vulgaris est très efficace pour guérir les blessures, quand on y joint l'invocation du saint. Elle-même avait souvent ainsi employé cette plante. .

Lorsqu’il entra dans Alexandrie, sa chaussure se déchira, et il la donna à raccommoder au cordonnier Anianus. Celui-ci se blessa la main en y travaillant ; mais Marc guérit la blessure en y mettant un peu de terre détrempée dans sa salive. Par suite de ce miracle, Anianus se convertit, et reçut saint Marc dans sa maison, qui était très grande. Il avait dix enfants, et beaucoup d’ouvriers. Ce fut dans une salle dépendante du logement de l’apôtre qu’eurent lieu les premières réunions des convertis. Les apôtres ne célébraient la sainte messe dans une église nouvellement formée, que lorsque ses membres étaient suffisamment instruits et affermis dans la foi. Ils avaient déjà déterminé le rite suivant lequel la sainte communion devait être distribuée pendant la messe. Le cordonnier Anianus succéda à Marc sur le siège d’Alexandrie. Trois de ses fils devinrent prêtres Saint Anianus est mentionné comme successeur de saint Marc dans le martyrologe romain, à la date du 25 avril. .

Marc alla aussi à Héliopolis. L’oratoire de la sainte famille dans cette ville fut transformé en une église ; et plus tard un couvent fut établi en cet endroit. La plupart de ceux que Marc baptisa à Héliopolis étaient Juifs. Il y avait là un grand nombre de Juifs pieux, qui vivaient en anachorètes, sous le nom de Thérapeutes, et dont quelques-uns s’y trouvaient déjà du temps de Jésus. C’est d’eux que sortirent plus tard les anachorètes de l’Égypte.

Je vis enfin qu’on jeta saint Marc en prison et qu’on l’étrangla avec une corde. Pendant son emprisonnement, je vis le Seigneur lui apparaître et lui offrir un petit pain sur une patène. Je vis aussi que plus tard on transporta son corps à Venise.

Saint Luc, dont les parents appartenaient à la classe moyenne et demeuraient devant Antioche, était vif, gai et gracieux. Il apprit à peindre en Grèce et étudia la médecine. Je ne l’ai jamais vu avec le Seigneur, lorsqu’il était sur la terre. Peu après le baptême de Jésus, il fut lui aussi baptisé par Jean et assista aux prédications du Précurseur. Il allait ordinairement d’un endroit à un autre pour exercer sa profession de médecin, et il n’avait que par intervalles des relations assez courtes avec les disciples. Il était très désireux de s’instruire, portait sur lui des rouleaux et prenait souvent des notes. Luc douta longtemps, et ce ne fut qu’à la rencontre d’Emmaüs que sa foi devint ferme et vive. Je le vis près de Jean, lorsque celui-ci était à Éphèse et aussi près de Marie dans sa maison. Je le vis ensuite accompagnant André, qui était venu d’Égypte pour voir Jean. Plus tard, dans sa patrie, il fit connaissance avec Paul, que dès lors, il suivit dans ses voyages.

Paul n’était pas grand, mais ramassé, robuste et très brun. Tout en lui annonçait la fermeté et l’énergie, sans raideur toutefois et sans obstination. Après sa conversion, il devint très doux et très affectueux, mais avec quelque chose d’austère, d’ardent et d’énergique.

Luc écrivit son Évangile sur la demande de saint Paul, et parce qu’il courait plusieurs récits pleins de fausseté sur la vie du Seigneur. Il l’écrivit vingt-cinq ans après l’ascension, et en grande partie d’après des renseignements fournis par les témoins oculaires. Dès l’époque de la résurrection de Lazare, je l’ai vu visiter les lieux où le Seigneur avait fait des miracles, et s’informer des moindres circonstances. J’appris qu’aucun des évangélistes n’avait connu le travail des autres. Il me fut dit aussi que, s’ils avaient tout écrit, on aurait ajouté moins de foi à leurs récits, et que c’était pour éviter la prolixité qu’ils n’ont pas raconté plusieurs fois les miracles qui se sont répétés. Saint Luc, devenu évêque, fut martyrisé, si je ne me trompe, à Thèbes : il fut attaché à un palmier par le milieu du corps, et tué à coups de lance. Une lance lui ayant percé la poitrine, la partie supérieure du corps tomba en avant ; mais après l’avoir relevé et mieux attaché, on continua à le percer. Il fut enseveli en secret pendant la nuit.

Le remède employé de préférence par saint Luc, dans les derniers temps de sa vie, était du réséda mêlé avec de l’huile de palmier et bénit. Il faisait avec ce mélange une onction en forme de croix, sur le front et la bouche des malades ; il se servait aussi d’une infusion de réséda desséché. J’ai appris, à l’occasion de la mort de saint Luc sur un palmier, beaucoup de choses touchant cet arbre. Il est le symbole de la chasteté, parce que les fleurs mâles sont séparées des fleurs femelles, et que la fécondation ne se fait que par la volonté de Dieu ; de plus, le palmier ne fait pas ostentation de ses fleurs, mais les tient modestement cachées, et c’est pour cela qu’il est si fécond, tandis que d’autres arbres qui étalent leurs fleurs, en laissent tomber la moitié par terre. Le réséda avait un rapport avec Marie, qui l’avait cultivé et l’avait employé souvent. Saint Luc demanda à Dieu que sa mort sur un palmier augmentât la vertu de cet arbre, en faveur de ceux qui en emploieraient les fruits en invoquant son nom ; et Dieu lui accorda sa demande.