CHAPITRE XXI

Mort de saint Jean l’évangéliste.

De son côté, Jean continuait à diriger les églises de l’Asie. Il vint plusieurs fois dans le pays de Cédar. C’est dans cette contrée, au milieu d’une solitude, que, trois ans avant sa mort, il écrivit son évangile. Pendant ce temps, ses disciples n’étaient point avec lui : ils venaient seulement lui apporter à manger. Je le vis écrire étendu sous un arbre : la pluie tombait autour de lui, mais la place qu’il occupait demeurait sèche et le ciel restait serein au-dessus de sa tête. Il séjourna longtemps dans cette contrée et y convertit beaucoup de personnes. De là il se rendit à Éphèse.

Thomas avait institué en Arabie plusieurs évêques, pris parmi les sujets des rois mages. Les évêques, ne pouvant suffire à leur tâche, parce que beaucoup de personnes retombaient dans l’idolâtrie, écrivirent à saint Jean, qui leur envoya les deux frères de Fidèle, baptisés sous les noms de Macaire et de Caïus. Ceux-ci le supplièrent de venir lui-même, et malgré son grand âge, il s’y rendit : ils demeuraient au delà du camp de Mensor. Je vis Jean chez l’un d’eux, dans le pays des Chaldéens, qui avaient dans leur temple le jardin fermé de Marie. Le temple n’existait plus ; il y avait là une petite église sur le modèle de la maison de la sainte Vierge à Éphèse ; le toit en était plat, comme ceux de toutes les églises de ces premiers temps. Les autres évêques vinrent le voir en cet endroit ; ils le prièrent de mettre par écrit tout ce que le Seigneur avait fait au milieu d’eux, disant qu’ils lui raconteraient ce qu’ils en savaient. Mais il leur répondit qu’il avait déjà écrit la vie de Jésus, et qu’il y avait mis tout ce qu’il pouvait écrire sur la terre touchant sa divinité ; pendant qu’il l’écrivait, il avait presque toujours été comme dans le ciel ; il ne pouvait rien y ajouter. Il leur dit que Macaire et Caïus étaient libres de compléter ce qu’avait écrit à ce sujet Hermès (Erémenzéas), qui avait accompagné Jésus dans ce pays. J’appris que le travail de Macaire s’était perdu, mais que celui de Caïus existe encore. Jean se rendit de là à Jérusalem, puis à Rome, et retourna enfin à Éphèse.

J’ai aussi eu une belle vision sur la mort de saint Jean. Il était fort âgé ; toutefois, son visage était toujours beau, doux et jeune. Je le vis rompre le pain trois jours de suite à Éphèse. Je crois que le Seigneur lui était apparu et lui avait annoncé sa mort prochaine ; du reste j’ai souvent vu Jésus lui apparaître. Je le vis ensuite devant la ville, entouré de ses disciples, enseigner sous un arbre en plein air. L’instruction terminée, il se rendit avec deux d’entre eux dans un bosquet ravissant, situé derrière une colline. On y voyait un beau gazon, et dans le lointain les flots de la mer se confondaient avec l’azur du ciel. Il leur montra un tombeau presque achevé, et leur dit d’y mettre la dernière main ; les outils nécessaires s’y trouvaient déjà. Il retourna vers les autres disciples, leur donna du ton le plus affectueux ses derniers enseignements, pria et leur recommanda de s’aimer les uns les autres. L’un d’eux lui dit alors : « Ah ! mon père, nous voyons bien que vous voulez nous quitter ! » Tous se pressèrent autour de lui, et se jetèrent à ses pieds en versant des larmes ; il les exhorta encore, pria et les bénit. Après quoi il leur dit de rester là, et, accompagné de cinq d’entre eux, il se rendit auprès du tombeau. La fosse n’était pas très profonde, elle était revêtue de gazon ; sa forme était celle-ci : qu’on recouvrit de gazon d’abord, et il y avait un couvercle en clayonnage, plus tard, d’une pierre, si je ne me trompe.

Jean pria quelque temps, debout sur le bord du tombeau, les mains levées vers le ciel ; puis il étendit son manteau dans la fosse, y descendit, s’y coucha et fit encore une prière. Pendant qu’il prononçait une dernière parole, une grande lumière apparut au-dessus de lui. Ses disciples, prosternés à terre, priaient et sanglotaient. Au moment où Jean s’affaissa en rendant le dernier soupir, j’aperçus, au milieu de l’auréole qui l’entourait, une forme lumineuse, entièrement semblable à lui, qui se dépouillait de son corps, comme d’une enveloppe grossière, et disparaissait ensuite avec la lumière. En même temps, je vis les autres disciples arriver et se prosterner auprès du saint corps. Enfin ils recouvrirent le tombeau.

Je vis aussi une autre fois que le corps de saint Jean n’est pas resté sur la terre. Je vis, entre l’orient et le nord, un lieu resplendissant comme un soleil, et j’y vis Jean comme un intermédiaire recevant d’en haut quelque chose pour nous le transmettre. Ce lieu, quoiqu’il me parût très élevé et tout à fait inaccessible, faisait néanmoins partie de la terre. J’ai vu aussi que le paradis existe encore au-dessus de cette région, mais séparé de tout le reste. Je vis quatre lieux semblables, situés aux quatre points cardinaux du globe : mais je ne me rappelle plus ce qui s’y trouvait.

FIN DU TOME III ET DERNIER.