CHAPITRE XVII

Résurrection de Marie. — Arrivée de Thomas. — Visite au tombeau qui est trouvé vide.

Pendant toute cette nuit, plusieurs apôtres et plusieurs saintes femmes prièrent et chantèrent des cantiques dans le jardin placé devant la grotte.

Tout à coup une large voie lumineuse s’abaissa du ciel vers le tombeau, et je vis une gloire formée de trois cercles d’anges et d’âmes qui entouraient une apparition : Jésus-Christ, avec ses plaies toutes rayonnantes, planait devant l’âme de Marie. Je vis dans le cercle intérieur des figures de petits enfants ; celles du second ressemblaient à des enfants de six ans, et celles du cercle extérieur à des adolescents. Je ne vis distinctement que les visages ; le reste n’était qu’une forme lumineuse, étincelante. Lorsque l’apparition, qui devenait de plus en plus distincte, toucha le rocher, j’aperçus une voie de lumière qui montait de là jusqu’à la Jérusalem céleste. Je vis alors l’âme resplendissante de la sainte Vierge, qui suivait l’apparition du Seigneur, passer à côté d’elle et descendre à travers le rocher, dans le tombeau ; bientôt après, unie à son corps transfiguré, elle en sortit plus distincte et plus radieuse, et remonta dans la Jérusalem céleste avec le Seigneur et toute la gloire angélique. La splendeur disparut ensuite, et l’on ne vit plus au-dessus de la terre que la voûte du ciel étoilé.

Je ne saurais dire si les apôtres et les femmes qui priaient devant le tombeau eurent la même vision, mais je les vis porter leurs regards au ciel comme pour adorer, ou bien se prosterner la face contre terre, saisis de frayeur. Je vis aussi ceux qui rapportaient la civière, chanter des cantiques en s’arrêtant aux diverses stations pour prier. Ils se retournaient avec beaucoup d’émotion et de recueillement vers la splendeur que l’on voyait au-dessus du tombeau.

À leur retour, les apôtres prirent un peu de nourriture et allèrent se reposer. Ils dormaient dans des hangars placés près de la maison. Le lendemain, les apôtres priaient et pleuraient encore dans la partie antérieure de la maison, lorsque, vers le soir, Thomas, en habits de voyage, arriva avec deux compagnons devant la porte et frappa pour se faire ouvrir. Il amenait avec lui un disciple du nom de Jonathan, parent de la sainte famille. Son autre compagnon était du pays où régnait le plus éloigné des rois mages ; c’était un homme très simple, qui servait saint Thomas avec une obéissance enfantine. Un disciple vint ouvrir ; Thomas dit à son serviteur de s’asseoir sur le seuil de la porte, et il entra avec Jonathan dans la salle où se tenaient les apôtres. Le serviteur, qui faisait toujours ce qu’on lui ordonnait, s’assit tranquillement. Oh ! comme ils furent affligés en apprenant qu’ils arrivaient trop tard ! Thomas pleura comme un enfant, quand on lui raconta les détails de la mort de Marie. Les disciples lui lavèrent les pieds, ainsi qu’à Jonathan, et leur offrirent quelques rafraîchissements. En attendant, les femmes s’étaient levées, et, quand elles se furent retirées, on conduisit Thomas et son compagnon auprès de la couche sur laquelle était morte la très sainte Vierge. Ils s’agenouillèrent et l’arrosèrent de leurs larmes. Thomas pria longtemps encore, à genoux devant l’autel de Marie. Sa douleur était extrêmement touchante ; je ne puis retenir mes larmes lorsque j’y pense. Quand les apôtres eurent terminé leurs prières, qu’ils n’avaient pas interrompues, ils allèrent tous souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivés. Ils relevèrent Thomas et Jonathan, qui étaient encore agenouillés, les embrassèrent et les conduisirent dans la salle antérieure de la maison, où ils leur offrirent du pain et du miel. Ils prièrent encore ensemble et s’embrassèrent les uns les autres.

Cependant Thomas et Jonathan ayant témoigné le désir d’aller visiter le tombeau de la sainte Vierge, les apôtres allumèrent des flambeaux, qu’ils suspendirent à des bâtons, et se rendirent avec eux au sépulcre, en suivant le Chemin de la Croix. Sur la route, ils ne parlaient guère, et ne s’arrêtaient que quelques instants aux diverses stations pour méditer sur la voie douloureuse du Seigneur et sur l’amour compatissant de sa Mère, qui avait élevé ces pierres commémoratives, si souvent arrosées de ses larmes. Arrivés à la haie qui entourait le sépulcre, ils se mirent à genoux ; Thomas et Jonathan prirent les devants, et Jean les suivit à l’entrée de la grotte. Deux disciples écartèrent les branches d’arbrisseaux qui la cachaient ; ils entrèrent, et s’agenouillèrent avec une crainte respectueuse devant la couche sépulcrale de la sainte Vierge. Puis Jean s’approcha de la bière, délia les bandes qui l’entouraient et enleva le couvercle. Approchant alors du cercueil un flambeau, ils virent avec un grand saisissement les linceuls vides, gardant encore la forme du saint corps. Le suaire qui avait enveloppé le visage et la poitrine était entr’ouvert, et les bandelettes des bras déliées : le corps glorifié de Marie n’était plus sur la terre. Stupéfaits, ils levèrent aussitôt les yeux et les mains vers le ciel, comme s’ils eussent vu le saint corps enlevé à ce moment même, et Jean cria de l’entrée de la grotte : « Venez et voyez ! Elle n’est plus ici ». Alors ils entrèrent deux à deux, et virent avec étonnement les linceuls vides étendus sous leurs yeux. Sortis de la grotte, ils s’agenouillèrent, prièrent et pleurèrent, les yeux et les mains levés vers le ciel, louant le Seigneur et glorifiant sa Mère, leur chère et tendre mère, comme des enfants pieux, avec les douces paroles d’amour que le Saint-Esprit mettait sur leurs lèvres. Alors ils se souvinrent de cette nuée lumineuse qu’au retour des funérailles ils avaient vu s’abaisser vers le sépulcre et remonter ensuite au ciel. Jean retira respectueusement de la bière les linceuls de la sainte Vierge, les plia et les roula pour les emporter ; puis il remit le couvercle, qu’il assujettit de nouveau avec les bandes. Enfin ils quittèrent la grotte, après en avoir masqué l’entrée au moyen des arbustes. Ils retournèrent à la maison par la voie douloureuse, en priant et en chantant des cantiques. Ils entrèrent tous dans la chambre de Marie, et Jean déposa respectueusement les linceuls sur la table, devant l’oratoire de la sainte Vierge. Ils prièrent à l’endroit où elle avait rendu le dernier soupir. Pierre se retira à part, comme pour méditer ; peut-être faisait-il une préparation ; car je vis peu après les apôtres dresser l’autel devant l’oratoire de Marie, et Pierre célébrer un office solennel. Les autres, rangés derrière lui, priaient et chantaient tour à tour.

Le serviteur de Thomas, qui venait de si loin, avait un extérieur étrange ; il avait les yeux petits, le front et le nez déprimés et les pommettes saillantes. Son teint était plus brun que celui des gens de ce pays. Il était baptisé ; il était docile et sans expérience comme un enfant. Il faisait tout ce qu’on lui disait, restait où on le plaçait, et souriait à tout le monde. Quand il voyait pleurer Thomas, il pleurait aussi. Cet homme est toujours demeuré auprès de saint Thomas ; il pouvait porter de très lourds fardeaux ; ainsi je l’ai vu soulever d’énormes blocs de pierre, lorsque Thomas construisait une chapelle.