CHAPITRE XVI
Obsèques de Marie célébrées par les apôtres.
Les saintes femmes étendirent une couverture sur le saint corps, et les apôtres se retirèrent dans la partie antérieure de la maison. Le feu du foyer fut éteint, les meubles mis de côté et recouverts. Enveloppées de leurs manteaux et couvertes de leurs voiles, les femmes se réunirent dans la chambre antérieure, et, tantôt à genoux, tantôt assises par terre, elles entonnèrent des chants de deuil. Les hommes célébrèrent un service funèbre, la tête couverte de la bande d’étoffe qu’ils portaient autour du cou. Il en resta toujours deux auprès du saint corps, l’un au chevet, l’autre aux pieds, priant à genoux. Mathias et André se rendirent, en suivant le Chemin de Croix de la sainte Vierge, jusqu’à la dernière station, c’est-à-dire à la grotte qui représentait le tombeau du Sauveur. Ils avaient avec eux les outils nécessaires à l’achèvement du sépulcre, car c’était là que devait reposer le corps de Marie.
La grotte n’était pas aussi spacieuse que celle du saint sépulcre ; elle était à peine assez élevée pour qu’un homme pût y tenir debout. Le sol s’abaissait à l’entrée, puis on se trouvait devant la couche funèbre comme en face d’un petit autel ; les parois de la grotte formaient une voûte. Après avoir travaillé assez longtemps, les deux apôtres disposèrent une porte, qu’ils mirent devant le tombeau pour le fermer. Il y avait, dans la pierre qui formait la couche sépulcrale, un enfoncement correspondant à la forme d’un corps humain enveloppé ; elle était un peu relevée à la place de la tête. Devant la grotte, comme devant le saint sépulcre, il y avait un petit jardin avec une enceinte. Les apôtres n’y avaient pas dressé de croix ; ils s’étaient contentés d’en graver une sur la pierre. De là jusqu’à la maison de Marie, il y avait environ une demi-lieue.
J’ai vu quatre fois les apôtres se relayer pour veiller et prier auprès du corps de la sainte Vierge. Plusieurs femmes, entre autres une fille de Véronique et la mère de Jean Marc, vinrent préparer le corps pour la sépulture ; elles apportaient du linge et des aromates pour embaumer le corps, suivant la coutume juive. Elles avaient pris aussi de petits vases remplis d’herbes encore fraîches. La porte de la maison était fermée ; elles accomplirent ces pieux devoirs à la lumière des flambeaux, tandis que les apôtres récitaient en chœur des prières dans la partie antérieure de la maison.
Les femmes enlevèrent de sa couche le saint corps enveloppé de ses vêtements, et le déposèrent sur de grosses couvertures et des nattes qui remplissaient un panier. Ensuite deux femmes lui ôtèrent ses habits, à l’exception de la tunique, sous un grand drap que deux autres femmes tenaient étendu par-dessus. Elles coupèrent les belles boucles de cheveux de la sainte Vierge, et lavèrent le saint corps. Elles avaient à la main quelque chose qui ressemblait à des éponges ; la tunique était fendue sur les côtés. Elles lavèrent le corps sous le drap avec une crainte respectueuse et sans le regarder ; on n’en mit rien à nu. Toutes les parties qu’avait touchées l’éponge étaient aussitôt recouvertes. Une cinquième femme pressait les éponges au-dessus d’un bassin et les rendait remplies d’eau fraîche. Le saint corps fut revêtu de nouveau linge, et, au moyen d’un drap passé par-dessous, déposé respectueusement, sur la table où l’on avait déjà disposé le linceul et les bandelettes. Elles enveloppèrent alors le corps dans le linceul, depuis la cheville des pieds jusqu’à la poitrine, et l’entourèrent de bandelettes, sauf la tête, la poitrine, les mains et les pieds.
Pendant ce temps, les apôtres avaient assisté à la messe célébrée solennellement par Pierre, et reçu avec lui la sainte communion ; ensuite Pierre et Jean, encore revêtus de leurs manteaux pontificaux, se rendirent auprès du corps de la sainte Vierge. Jean portait un vase d’onguent ; Pierre y trempa le pouce de la main droite et oignit, en récitant des prières, le front, le milieu de la poitrine, les mains et les pieds de Marie. Ce n’était pas l’extrême-onction, car elle l’avait reçue de son vivant ; je crois que c’était un hommage au saint corps, semblable à celui qu’on avait rendu au Seigneur, avant de le mettre au tombeau. Quand les apôtres se furent retirés, les saintes femmes procédèrent à l’embaumement. Elles placèrent des bouquets de myrrhe aux aisselles, dans le creux de l’estomac, entre les épaules, autour du cou, sous le menton, sur les joues et autour des pieds, après quoi elles croisèrent les bras sur la poitrine, et enveloppèrent le corps dans le grand suaire, qu’elles serrèrent tout autour comme pour emmaillotter un enfant. On apercevait, sous un suaire transparent, la figure pâle et lumineuse de Marie, au milieu des bouquets de myrrhe. Alors elles déposèrent le saint corps dans la bière, qui était semblable à un lit de repos. C’était une planche avec un rebord peu élevé, et un couvercle bombé et très léger. Elles mirent sur la poitrine une couronne de fleurs blanches, rouges et bleu de ciel, symbole de la virginité.
Cela fait, les apôtres, les disciples et toutes les personnes présentes entrèrent pour contempler une dernière fois les traits chéris de ce saint visage avant qu’il fût voilé. Ils s’agenouillèrent en versant des larmes abondantes mais silencieuses, touchèrent ses mains enveloppées comme pour lui adresser le dernier adieu, et se retirèrent. Après lui avoir ainsi fait leurs adieux, les saintes femmes voilèrent la face de Marie, et placèrent le couvercle sur la bière, qu’elles entourèrent de bandes grises aux extrémités et au milieu. Pierre et Jean mirent la bière sur une civière, et la portèrent sur leurs épaules hors de la maison. Là elle fut prise et portée par six apôtres : Jacques le Mineur et un autre étaient en avant, Barthélemy et André au milieu, Thaddée et Mathias par derrière. Une partie des apôtres et des disciples ouvraient la marche ; les autres suivaient avec les femmes. Le jour tombait déjà, et on tenait autour de la bière quatre flambeaux sur des bâtons. Le cortège se rendit ainsi, par la voie douloureuse, jusqu’à la dernière station à l’entrée du sépulcre.
Arrivés là, ils déposèrent le saint corps à terre, et quatre d’entre eux le portèrent dans le caveau, et le placèrent sur la couche sépulcrale. Tous les assistants y entrèrent tour à tour, jetèrent sur lui des fleurs et des aromates, s’agenouillèrent et offrirent leurs prières et leurs larmes.
Ils étaient nombreux ; la douleur et l’amour les firent demeurer là longtemps, et il faisait déjà nuit quand les apôtres fermèrent l’entrée du sépulcre. Ils creusèrent un fossé devant l’étroite entrée de la grotte, et y plantèrent une haie formée de plusieurs arbustes, les uns en fleur, les autres chargés de baies. On n’apercevait plus aucune trace de l’entrée, d’autant plus qu’ils firent passer au pied de la haie l’eau d’une source voisine ; il fallait traverser la haie pour pénétrer dans la grotte. Ils s’en retournèrent séparément, s’arrêtant çà et là sur le chemin pour prier ; quelques-uns veillèrent en priant auprès du sépulcre. Ceux qui s’en retournèrent virent de loin une lumière merveilleuse au-dessus du tombeau de la très sainte Vierge, et ils en furent très émus, sans toutefois savoir ce que c’était.