CHAPITRE XV

Dernière bénédiction de la Mère de Dieu aux apôtres. — Sa très sainte mort.

Je vis beaucoup de tristesse et d’inquiétude dans la maison de la sainte Vierge. Sa servante était hors d’elle-même de douleur. Elle se jetait à genoux, tantôt dans un coin de la maison, tantôt au dehors, et priait les bras étendus et les yeux inondés de larmes. La sainte Vierge reposait paisiblement sur sa couche ; la mort approchait visiblement. Le voile qui couvrait sa tête était relevé sur son front ; elle l’abaissait sur son visage quand elle parlait à des hommes : ses mains mêmes n’étaient découvertes que lorsqu’elle était seule. Dans les derniers jours, je ne lui ai rien vu prendre, si ce n’est de temps en temps une cuillerée d’un suc que la servante exprimait d’un fruit jaune, disposé en grappes.

Vers le soir, la sainte Vierge, sentant sa fin approcher, voulut, conformément à la volonté de Jésus, bénir les apôtres, les saintes femmes et les disciples qui se trouvaient chez elle, et leur faire ses adieux. Sa chambre à coucher était ouverte de tous les côtés. Elle était sur son séant, blanche comme la neige, et presque transparente. La sainte Vierge pria ; puis elle bénit séparément chacun des apôtres, en croisant les mains et en lui touchant le front. Elle parla ensuite à tous ensemble, et fit tout ce que Jésus lui avait ordonné à Béthanie.

Pierre s’approcha d’elle, un rouleau d’écriture à la main. Marie dit à Jean les dispositions à prendre pour son corps, et le chargea de partager ses vêtements entre sa servante et une jeune fille qui venait souvent la servir. Puis elle montra du doigt la petite garde-robe placée vis-à-vis de sa couche ; sa servante y alla, l’ouvrit et la referma. Je vis alors tous les vêtements de la sainte Vierge. Après les apôtres, les disciples présents s’approchèrent de la couche de Marie, et reçurent aussi sa bénédiction. Les hommes s’étant retirés dans la partie antérieure de la maison, les femmes vinrent s’agenouiller devant la couche de Marie pour être bénies à leur tour. Je vis la sainte Vierge embrasser une des saintes femmes qui se penchait sur elle.

L’autel fut préparé, et les apôtres revêtirent pour l’office divin leurs longues robes blanches et les ceintures à lettres brodées. Cinq d’entre eux qui devaient officier prirent leurs magnifiques ornements sacerdotaux. Ils étaient encore occupés à s’habiller, lorsqu’un personnage qui me parut tenir la place de Jacques le Majeur, arriva avec trois compagnons. Il venait d’Espagne, en passant par Rome, avec le diacre Simon, et, au delà de cette ville, il avait rencontré Érémenzéar et un troisième disciple. Les assistants qui étaient au moment de se rendre à l’autel lui souhaitèrent la bienvenue avec une gravité solennelle, et lui dirent en peu de mots de se rendre auprès de la sainte Vierge. Il y entra seul le premier et reçut comme les autres sa bénédiction ; après lui ses trois compagnons y allèrent ensemble, après quoi ils revinrent pour assister au service divin. Ce service fut exactement semblable à la première messe célébrée par Pierre après l’ascension, dans l’église de la piscine de Béthesda. Pierre, qui célébrait, avait un manteau très long, sans queue. La cérémonie était déjà avancée lorsque Philippe arriva d’Égypte avec un compagnon. Il se rendit aussitôt auprès de la Mère de Dieu, et reçut sa bénédiction les yeux baignés de larmes.

Pierre avait terminé le saint sacrifice, il avait consacré et reçu le corps du Seigneur, communié les apôtres et les disciples présents. La sainte Vierge ne pouvait voir l’autel ; toutefois, pendant l’office elle se tint sur son séant, dans un recueillement profond. Pierre porta alors à la sainte Vierge le saint Sacrement et l’extrême-onction. Tous les apôtres l’accompagnèrent en procession solennelle. En avant marchait Thaddée avec l’encensoir fumant ; Pierre portait l’Eucharistie dans le vase en forme de croix ; puis venait Jean ayant à la main un plateau sur lequel était le calice avec le précieux sang et quelques boîtes. Le calice avait la forme de celui de la sainte Cène. Les apôtres avaient dressé un autel dans l’oratoire auprès du lit de Marie. La servante avait apporté une table couverte de deux nappes, l’une rouge et l’autre blanche, sur laquelle il y avait des lampes et des flambeaux allumés. La sainte Vierge était étendue sur sa couche, pâle et sans mouvement. Les yeux levés vers le ciel, elle ne proférait pas une parole, et semblait ravie en extase. Elle était comme transfigurée par le désir ; je ressentis ce désir qui l’emportait vers Dieu. Ah ! mon cœur aurait voulu monter au ciel avec le sien.

Pierre s’approchant, lui administra l’extrême-onction, à peu près comme on le fait aujourd’hui. Il l’oignit avec les saintes huiles qu’il prenait dans les boîtes que tenait Jean, sur le visage, sur les mains, sur les pieds et sur le côté, où son vêtement avait une ouverture ; en sorte qu’elle ne fut aucunement découverte. Pendant ce temps, les apôtres récitaient des prières en chœur. Ensuite Pierre lui donna la sainte communion. Elle se redressa, sans s’appuyer, pour la recevoir, puis elle retomba sur sa couche. Les apôtres récitèrent encore quelques prières ; Marie se releva et reçut de la main de Jean le saint calice. Au moment où elle communia, je vis une lumière céleste entrer dans Marie ; puis elle retomba en extase et ne parla plus. Les apôtres retournèrent avec les vases sacrés en procession à l’autel où ils achevèrent l’office divin. Alors Philippe communia aussi. Deux femmes seulement étaient restées auprès de la sainte Vierge.

Peu après, je vis encore les apôtres et les disciples prier debout autour de la couche de la sainte Vierge. Son visage était radieux et serein comme dans sa jeunesse. Ses yeux, pleins d’une sainte joie, étaient tournés vers le ciel. J’eus alors une vision merveilleusement touchante. Le toit de la cellule de Marie avait disparu, et à travers le ciel ouvert mon regard pénétra dans la céleste Jérusalem. Il en descendit deux nuées éclatantes où se montraient de nombreuses figures d’anges. Entre ces deux nuées une voie lumineuse s’abaissa sur la sainte Vierge ; puis une montagne de lumière parut s’élever de Marie jusqu’à la Jérusalem céleste. Elle étendit ses bras vers le ciel avec un désir infini ; son corps fut soulevé et plana au-dessus de sa couche. Je vis son âme, comme une figure brillante infiniment pure, sortir de son corps, les bras étendus et monter sur la voie lumineuse jusqu’au ciel. Deux chœurs d’anges qui remplissaient les nuées resplendissantes se réunirent au-dessous de son âme et la séparèrent de son saint corps, qui retomba sur la couche, les bras croisés sur la poitrine. Je suivis des yeux sa sainte âme, je la vis entrer dans la Jérusalem céleste et monter vers le trône de l’adorable Trinité. Un grand nombre d’âmes, parmi lesquelles je reconnus, outre plusieurs patriarches, Joachim, Anne, Joseph, Élisabeth, Zacharie et Jean-Baptiste, allèrent à sa rencontre avec une joie respectueuse. Mais passant au milieu d’eux, elle s’éleva jusqu’au pied du trône de Dieu et de son Fils, qui effaçait encore par la lumière éclatante de ses plaies celle qui entourait l’âme de la Mère de Dieu Jésus la reçut avec un amour tout divin, lui présenta comme un sceptre et lui montra la terre au-dessous d’elle, comme pour lui conférer sur elle un pouvoir spécial. Tandis que je la voyais ainsi entrer dans la gloire céleste, tout ce qui était autour d’elle sur la terre avait disparu à mes yeux. Pierre, Jean et quelques autres disciples eurent sans doute la même vision, car ils avaient les yeux levés vers le ciel. Les autres étaient pour la plupart prosternés la face contre terre. Tout était inondé de lumière et de splendeur, comme au jour de l’Ascension de Jésus-Christ.

Je vis avec une joie infinie un grand nombre d’âmes délivrées du purgatoire suivre l’âme de Marie montant au ciel. Aujourd’hui aussi, jour anniversaire de sa mort, j’ai vu entrer au ciel beaucoup de pauvres âmes, dont quelques-unes m’étaient connues. Je reçus encore cette consolante communication, que tous les ans, au jour de sa mort, beaucoup d’âmes de ceux qui l’ont particulièrement vénérée, participent à la même grâce.

Lorsque je portai de nouveau mes regards sur la terre, je vis le corps de la sainte Vierge reposer tout resplendissant sur son lit funèbre, le visage radieux, les yeux fermés, les bras croisés sur la poitrine. Autour du saint corps priaient à genoux les apôtres, les disciples et les saintes femmes ; des chants mélodieux charmaient l’oreille, et la nature entière paraissait émue comme dans la nuit de Noël. Elle expira à la neuvième heure, comme Notre-Seigneur Jésus-Christ.