CHAPITRE XII

Dernier chemin de croix de Marie.

Lorsque l’Église se fut ainsi étendue, Marie se rendit encore une fois d’Éphèse à Jérusalem, un an et demi avant sa mort. Cette fois là aussi je la vis, enveloppée de son manteau, visiter les lieux saints pendant la nuit avec les apôtres. Elle était plongée dans une indicible tristesse, et répétait sans cesse en soupirant : « Mon fils ! mon fils ! » Arrivée à la porte du palais où elle avait rencontré Jésus succombant sous le fardeau de la croix, elle tomba elle-même à terre sans connaissance, et ses compagnons crurent qu’elle allait mourir. On la porta au cénacle, où elle occupait un bâtiment latéral. Pendant plusieurs jours, elle fut si faible et si souffrante, elle eut de si fréquents évanouissements qu’on s’attendait à chaque instant à la voir expirer, et qu’on pensa même à lui préparer un tombeau. Elle choisit elle-même une grotte de la montagne des Oliviers, et les apôtres y firent travailler un beau sépulcre par un sculpteur chrétien.

On avait dit plusieurs fois qu’elle était morte, et le bruit de sa mort et de sa sépulture à Jérusalem se répandit en divers lieux ; mais avant que le tombeau fût achevé, elle se trouva rétablie au point qu’elle put retourner à Éphèse où elle mourut en effet, dix-huit mois après. Le tombeau préparé pour elle sur la montagne des Oliviers ne laissa pas d’être honoré plus tard ; une église y fut bâtie. Jean Damascène (j’ai entendu ce nom en esprit, mais je ne sais pas quel est ce personnage), écrivit, d’après une tradition assez répandue, qu’elle était morte à Jérusalem, et qu’elle y avait été ensevelie.

Dieu a voulu que les détails de sa mort, de sa sépulture et de son assomption devinssent seulement l’objet d’une tradition incertaine, de peur que l’esprit païen, encore prédominant, ne pénétrât par là au sein du christianisme, et qu’elle ne fût adorée comme une déesse.

Peu avant sa mort, la sainte Vierge fit encore une fois le chemin de la croix avec cinq autres femmes, parmi lesquelles étaient la nièce d’Anne la prophétesse, et la veuve Mara, nièce d’Élisabeth. La sainte Vierge marchait en avant ; elle était extrêmement faible, blanche comme la neige et presque transparente : son aspect était singulièrement touchant. Pendant qu’elle faisait ainsi le chemin de la croix pour la dernière fois, il m’a semblé voir arriver chez elle, Jean, Pierre et Thaddée.

Malgré son grand âge, on ne voyait sur la figure de Marie ni rides, ni aucune trace de décrépitude ; elle semblait seulement consumée par le désir d’arriver à la complète transfiguration, et de revoir enfin son Fils. Sa gravité était ineffable ; je ne l’ai jamais vu rire, mais seulement sourire avec une expression infiniment touchante. Plus elle avançait en âge, plus son visage devenait blanc et transparent ; et son extrême maigreur lui donnait presque l’apparence d’un esprit. Je lui reconnus le même vêtement qu’elle avait porté lors du crucifiement du Seigneur, sous le manteau de prière ou de deuil qui l’enveloppait tout entière. Je pense qu’elle portait cette robe de cérémonie sur son chemin de croix d’Éphèse, en mémoire de ce qu’elle l’avait portée sur la voie douloureuse du Seigneur.