CHAPITRE XI
Les apôtres dispersés ; suite. — Barthélemy, Thomas, Simon et Jude Thaddée.
Barthélemy, ancien Essénien, était un bel homme ; il avait le front élevé, le teint blanc, de grands yeux, des cheveux noirs frisés et une barbe fourchue. Il était bien fait, et de tous les apôtres c’était celui qui avait le plus d’aisance et de distinction dans les manières. Il y avait dans toute sa personne je ne sais quoi de bienséant, de noble et de gracieux ; il était leste, se tenait très droit et avait tout à fait l’air d’un gentilhomme. Les autres, particulièrement Pierre et André, avaient, au commencement surtout, quelque chose d’embarrassé dans leurs manières.
Après la séparation des apôtres, je le vis à l’extrémité orientale de l’Inde, dans ce pays dont les habitants ont une si grande vénération pour leurs parents. Ils l’accueillirent avec beaucoup de bienveillance et lui donnèrent le nom de père. Il convertit une foule de personnes et laissa auprès d’eux plusieurs de ses disciples. De là il se rendit au Japon, qui plus tard fut aussi visité par Thomas. Celui-ci de son côté prêcha dans l’Inde, mais plus au nord.
À une époque postérieure, je le vis traverser l’Arabie, passer la mer Rouge et arriver en Abyssinie, où il convertit le roi du pays. Celui-ci s’appelait Polymius ; il était blanc, ainsi que les personnes de sa cour et quelques autres ; mais le peuple en général était noir. Ce prince était un homme de bien. Je vis Barthélemy ressusciter un mort dans une ville de ce pays qui était, je crois, l’Abyssinie. Il y délivra aussi deux époux possédés du démon de la volupté et chassa les démons d’une foule de possédés.
Je le vis ensuite dans une autre ville où, à l’exception du palais du roi et de quelques grands édifices, il n’y avait que des tentes et des cabanes en clayonnage. Dans le temple d’une de leurs idoles se tenaient beaucoup de malades, car ils étaient guéris par le faux dieu ; mais depuis l’arrivée de Barthélemy, l’idole était devenue impuissante et muette. Les prêtres en interrogèrent un autre. « Il y a, répondit-il, au milieu de vous un serviteur du vrai Dieu, qui force l’idole à se taire. » En même temps, il décrivit si bien Barthélemy que, s’étant mis à sa recherche, ils le trouvèrent, grâce à un possédé qui criait que cet homme le faisait brûler à petit feu. Barthélemy chassa le démon qui le possédait. À cette nouvelle, le roi du pays fit appeler l’apôtre pour guérir sa fille, qui était démoniaque et enchaînée. Barthélemy la fit amener, et ordonna qu’on lui ôtât ses chaînes. On s’y refusa d’abord, car personne n’osait en approcher, parce qu’elle cherchait à mordre tout le monde. Mais Barthélemy insista, disant que le démon était enchaîné. On lui ôta donc ses liens, et le démon fut obligé de la quitter ; elle tomba aussitôt sans connaissance. Barthélemy ordonna de l’emmener et de lui faire prendre un bain. Elle se trouva guérie, abjura l’idolâtrie et reçut le baptême.
Je vis une maison entière remplie de femmes énergumènes, les unes noires, les autres blanches ; elles étaient couchées sous une longue galerie, attachées au mur par le bras ou par le pied ; elles s’agitaient et se livraient à des transports frénétiques épouvantables. Elles avaient cependant des intervalles de calme, pendant lesquels les gardiens les faisaient sortir ; puis ils les enchaînaient de nouveau. Barthélemy les guérit toutes, et les instruisit ensuite sur une place publique, leur fit abjurer l’idolâtrie et les baptisa auprès d’une grande fontaine jaillissante. Les premières baptisées imposaient les mains à celles qui l’étaient après elles. Le peuple, à la vue de ces miracles, était dans l’admiration, mais les prêtres des idoles en devinrent furieux.
Le roi voulut faire à Barthélemy des présents magnifiques en or et en vêtements ; mais il se cacha, et, sur sa demande, ces dons furent tous distribués aux pauvres. L’apôtre s’entretint longtemps et souvent avec le roi, qui lui faisait des questions profondes, et le quittait un instant pour examiner des écrits volumineux ; mais l’apôtre avait avec lui l’Évangile selon saint Matthieu, à l’aide duquel il répondait à tout. Il dit aussi au roi que le démon de l’idole rendait les gens malades pour les guérir ensuite, afin de les attacher à son culte abominable ; mais le démon, lié maintenant par le nom de Jésus-Christ, ne pouvait plus agir en elle. Il offrit au roi d’en faire l’épreuve, s’il promettait de consacrer le temple au vrai Dieu, et de recevoir le baptême avec tout son peuple. Le roi convoqua le peuple au temple, et, pendant que les prêtres sacrifiaient, le démon leur cria, par la bouche de l’idole qu’ils ne devaient pas le faire, parce que lui-même était enchaîné par le Fils de Dieu. Barthélemy lui ordonna d’avouer l’artifice de ses guérisons, et le démon révéla tout. Barthélemy prêcha ensuite en plein air en face du temple, et il ordonna au démon de se montrer sous sa forme véritable, afin que tous vissent quel dieu ils adoraient. Alors apparut un affreux monstre noir à forme humaine, qui s’enfonça, à leurs yeux, dans la terre. Le roi fit briser toutes les idoles ; Barthélemy consacra le temple au culte de Dieu, et baptisa le prince, sa famille et toute son armée. Il prêcha, guérit les malades et le peuple s’attacha à lui. Je le vis donner le baptême : les catéchumènes courbaient la tête sous le jet d’eau, deux baptisés imposaient les mains à chacun d’eux, et l’apôtre les bénissait en récitant une prière.
Thomas avait la taille ramassée et les cheveux d’un brun cuivré. Avant la séparation définitive des apôtres, il avait déjà évangélisé le pays de Cédar et celui des rois mages, où il arriva, trois ans après le voyage de Notre-Seigneur dans cette contrée, avec l’apôtre Thaddée et les disciples César et Sylvain, fils du centurion de Giscala. Je le vis dans le camp de Mensor : il fut reçu solennellement, mais avec moins de pompe qu’on en avait déployé pour le Seigneur ; car les mœurs de ces gens étaient devenues plus simples. Tout était changé dans leur temple : il n’y avait plus d’idoles ni de ciel étoilé, mais j’y retrouvai la crèche avec l’âne à côté. J’y vis aussi l’image de l’agneau, et l’autel avec le calice ; puis je vis la cérémonie du baptême de Mensor, de l’autre roi mage et des principaux membres de sa famille, au nombre de douze environ. Un grand bassin avait été placé en face du château de tentes, dans la petite île de la fontaine, et on y avait conduit l’eau de la fontaine jaillissante. L’apôtre bénit cette eau ; les catéchumènes inclinèrent la tête au-dessus du bassin, et deux des compagnons de Thomas mirent la main droite sur l’épaule de chacun d’eux. Thomas avait un aspersoir, qu’il trempait dans le bassin, et avec lequel il jetait l’eau sur la tête des catéchumènes. Il baptisa successivement tous ceux qui demeuraient là. Pendant ce baptême, je vis le Saint-Esprit descendre sur les néophytes sous la forme d’un corps ailé tout lumineux, qui tenait de la colombe et de l’ange.
J’aperçus aussi le corps du roi mage couché dans son tombeau comme auparavant ; je vis la colombe toujours perchée sur la branche plantée devant la porte du sépulcre : il y avait bien dix ans qu’il était mort. Je vis Thomas entrer dans le tombeau du roi, et retirer un masque blanc de son visage, qu’il lava avec de l’eau bénite : il ne lui imposa pas les mains. La tête était couverte de sa peau brunâtre.
Après le baptême, je vis célébrer une fête d’actions de grâce en plein air, en face du temple. Je me rappelle que Mensor reçut au baptême le nom de Léandre, et Théokéno celui de Léon. Plus tard ils quittèrent leur pays, divisés en plusieurs troupes, dont la plus considérable descendit dans une île jadis habitée par Carpus et par Denys l’Aréopagite.
Je vis Thomas baptiser sur toute la route, et même dans la ville païenne de Cédar. Cependant il ne baptisa pas dans la ville de Chaldée, où se trouvait le jardin fermé ; mais je crois qu’il vint y baptiser plus tard, lorsqu’il se rendit en Perse, après la mort de la sainte Vierge. Thomas fit partout de grands miracles ; il établit des catéchistes et laissa même des disciples dans le pays. Pour lui, il continua son voyage jusqu’en Bactriane. Il pénétra très avant dans le nord, plus haut que la Chine, parmi les hordes sauvages de la Russie. Il fut bien accueilli en Bactriane et chez les peuples qui suivent la doctrine de l’Étoile brillante (Zoroastre). Il alla aussi dans le Thibet.
Thomas n’était pas encore arrivé au grand désert (Arabie), lorsqu’il envoya Thaddée avec une lettre à Abgare, roi d’Édesse, car le Seigneur lui avait fait connaître que ce prince était malade. Je vis que la lettre écrite par Thomas était parfaitement conforme à ce que Jésus voulait qui lui fût écrit. Abgare était couché sur un lit de repos, lorsque Thaddée lui apporta la lettre, et je vis Jésus apparaître auprès de Thaddée tel qu’il était sur la terre, mais tout resplendissant. Le roi ne regarda ni l’apôtre ni la lettre, mais il s’inclina profondément devant l’apparition. Abgare, homme de bonne foi, avait alors la lèpre ; après un court entretien, Thaddée lui imposa les mains et il fut guéri. Thaddée guérit encore et convertit beaucoup de monde. Je vis avec joie qu’il parcourut, en prêchant et en baptisant, toute la contrée que le Seigneur avait traversée. Silas était avec lui. Je vis dans les montagnes de Cédar presque tous les habitants se faire baptiser, des bourgades entières, et jusqu’aux vieillards infirmes émigrer et former ailleurs des tribus de bergers chrétiens. J’ai vu presque tous ces chrétiens mourir martyrs à la suite d’une invasion de tribus païennes.
Thaddée et Silas traversèrent l’Arabie, et pénétrèrent en Égypte. Je vis aussi l’apôtre chez des noirs ; je crois que c’était en Afrique, dans les montagnes de la Lune. Les habitants d’une ville de cette contrée lui étaient tellement attachés, qu’ils le tirèrent par force d’une prison où il avait été jeté par les magistrats ; un de ses disciples mourut dans cette prison.
Après la séparation des apôtres, j’avais vu les deux frères, Simon et Thaddée, s’en aller ensemble jusqu’à l’endroit où Jésus-Christ avait maudit le figuier stérile (Betharan) ; ensuite ils se séparèrent. Simon se dirigea vers la mer Noire et la Scythie, Thaddée vers l’Orient.