CHAPITRE X
Les apôtres dispersés ; suite. — Jean l’évangéliste.
Jean évangélisa surtout l’Asie Mineure. Il était le pasteur suprême de toute cette contrée, qu’il visitait régulièrement. D’ordinaire il résidait à Éphèse, et venait souvent voir la sainte Vierge. Il resta toujours près de Marie tant qu’elle vécut et ne la quitta jamais.
Je vis une fois saint Jean, prisonnier à Éphèse. Accompagné de deux soldats, il se rendit dans une maison où demeuraient des gens de bien. Je vis des jeunes gens rassemblés sur une place où il devait passer ; c’étaient des étudiants, disciples d’un philosophe. Leur maître avait attaqué l’apôtre dans ses discours, et ils voulaient se moquer de lui. Jean ayant prêché le mépris des richesses de ce monde, ils avaient échangé leurs biens contre de l’or et des pierres précieuses, qu’ils avaient mis en morceaux ; et ils les répandirent sur un chemin par dérision, comme pour prouver qu’on n’avait pas besoin d’être chrétien pour mépriser les richesses et que les païens aussi en étaient capables. Jean s’arrêta, et répondit à leurs railleries que ce n’était pas là du renoncement mais une dissipation blâmable, un acte de folie. Comme il continuait à les enseigner, un d’eux lui dit que, s’il pouvait rejoindre ces morceaux, ils croiraient à son Dieu. Sur quoi il leur dit de ramasser les morceaux et de lui rapporter tout ce qu’ils en pourraient retrouver. Lorsqu’ils l’eurent fait, il se mit à prier, puis il leur rendit leur or et leurs pierres précieuses qui avaient repris leur première forme. Les jeunes philosophes alors se prosternèrent devant lui ; il leur ordonna de distribuer tout aux pauvres ; et ils se firent tous chrétiens.
Je vis aussi deux hommes qui avaient donné tous leurs biens aux pauvres pour suivre Jean ; en voyant leurs esclaves revêtus de beaux habits, ils se repentirent d’avoir embrassé la foi chrétienne. Je vis alors Jean par une prière changer en or et en pierreries des branches coupées dans la forêt et des cailloux ramassés sur le rivage de la mer, puis les leur donner pour racheter leurs biens. Comme il leur adressait des avertissements au sujet de leur rechute, le convoi d’un jeune homme vint à passer, et les personnes qui l’accompagnaient vinrent, en pleurant, supplier l’apôtre de lui rendre la vie. Il pria, le ressuscita en effet, et l’apôtre lui ordonna de dire à ces disciples déchus ce qu’il savait de l’état de leur âme. Le ressuscité leur parla si fortement de l’autre monde, qu’ils se convertirent. L’apôtre les admit de nouveau au nombre des fidèles et leur prescrivit des jeûnes ; l’or et les pierreries redevinrent des branches et des pierres, et furent jetés à la mer.
Cependant un grand nombre de personnes s’étant converties, Jean fut mis en prison. Alors un prêtre des idoles lui dit que, s’il pouvait boire impunément une coupe de poison, lui et ses confrères croiraient en Jésus et le mettraient en liberté. Ils le firent conduire par deux soldats, les mains liées, devant le juge, qui siégeait sur une place publique, entouré d’une foule considérable. Deux condamnés ayant bu le poison, tombèrent morts sur-le-champ. Je vis ensuite qu’on porta la coupe aux lèvres de saint Jean, qui, ayant les mains liées, ne pouvait la prendre lui-même. Jean se mit à prier et prononça quelques paroles sur la coupe ; alors il en sortit une vapeur noire et elle fut entourée d’une lumière éclatante, puis Jean la vida tranquillement sans éprouver aucun mal. Je vis aussi que les prêtres des idoles le prièrent de rendre la vie aux deux hommes qu’ils venaient de faire mourir, et que Jean leur donna son manteau pour le jeter sur eux, en prononçant certaines paroles. Aussitôt les deux morts ressuscitèrent. À la vue de ce miracle, la ville presque entière se convertit, et Jean fut rendu à la liberté.
Je vis encore un temple s’écrouler à Éphèse, un jour qu’on voulait obliger Jean à immoler aux idoles. Un orage éclata sur le temple, le toit s’enfonça, des nuages de poussière et de fumée sortirent de toutes les ouvertures et les idoles fondirent.
Je vis aussi à Éphèse une femme dont le mari avait été récemment converti par Jean, et qui n’avait pas d’enfants. Elle était d’une grande beauté, et n’ayant pu résister à la passion d’un jeune homme de distinction, elle s’était souvent entretenue avec lui en l’absence de son mari et lui avait fait des promesses coupables : toutefois elle n’avait pas encore violé la foi conjugale. La passion du jeune homme lui donna bien du tourment. Sur ces entrefaites elle se convertit, reçut le baptême et confessa ses péchés à Jean, qui les lui remit. Pénétrée de repentir, elle fit une pénitence austère. Son mari, qui n’en savait pas la cause, s’en affligea beaucoup. Sans respecter sa conversion, le jeune païen trouva le moyen de pénétrer dans sa chambre, où elle était assise sur un lit de repos. Il lui fit de violents reproches et la somma avec le délire de la passion de tenir sa promesse. Elle se conduisit en brave chrétienne et le supplia de se retirer. Au même instant, elle entendit venir son mari. Le jeune homme prit la fuite ; mais elle fut tellement saisie, qu’elle tomba malade et mourut bientôt après. Son mari ressentit de sa perte une douleur d’autant plus amère, qu’elle était morte accablée de tristesse. Auprès du tombeau où son corps fut déposé, il y avait un petit autel de pierre, sur lequel on disait la messe pour les défunts pendant quelques jours, et ce n’était qu’au bout de ce temps-là qu’on fermait la bière. Le jeune homme, poussé par sa folle passion, gagna l’intendant du mari pour se faire introduire dans la sépulture. Tandis que cet homme vil se tenait dans une galerie latérale, le jeune homme se précipita les bras étendus vers le cadavre de la femme ; mais je vis une figure qui brandit contre lui un glaive flamboyant et disparut aussitôt. Le jeune homme, poussant un cri d’effroi, tomba mort. L’intendant accourut, et s’évanouit de terreur. Lorsque Jean, accompagné du mari et d’autres chrétiens, vint célébrer l’office des morts et dire la messe, ils virent avec stupéfaction les deux corps étendus sur le sol. Jean se mit à prier, puis il rappela le jeune homme à la vie, et celui-ci raconta ce qui lui était arrivé, et avoua sa faute en témoignant beaucoup de repentir. Délivré de sa folle passion, il se convertit, devint un fidèle chrétien, et mourut martyr. Après la sainte messe, la femme ressuscita aussi à la prière de Jean. L’intendant, qui n’avait eu qu’une attaque d’apoplexie, reprit bientôt connaissance. C’était un méchant homme qui mourut sans se convertir. La femme ne vécut que quelques jours ; elle raconta ce qu’elle avait vu dans l’autre monde, et convertit plusieurs personnes par ses avertissements et ses exhortations saisissantes.
Je vis aussi saint Jean rencontrer un jour un jeune garçon qui gardait un troupeau. Il parla avec lui et reconnut en lui, malgré son manque d’éducation, des qualités extraordinaires. Il lui dit d’appeler ses parents ; c’étaient de pauvres bergers, qui vinrent avec des houlettes à la main. Jean les pria de lui laisser leur enfant pour l’élever ; et ils y donnèrent leur consentement. Il avait dix ans. Jean le conduisit à l’évêque de Bérée, lui disant qu’il le lui redemanderait un jour. Tout alla bien d’abord ; mais plus tard, abandonné à lui-même, le jeune homme finit par se joindre à une bande de brigands. Lorsque Jean revint pour s’informer de lui, il apprit qu’il était dans la montagne parmi les voleurs. Alors il monta sur une mule, parce qu’il était fort âgé et que le chemin de la montagne était escarpé. L’ayant rencontré, il le conjura à genoux de revenir à Dieu. Jean le ramena avec lui, destitua l’évêque et fit faire pénitence au jeune homme, qui avait alors vingt ans et qui mourut évêque lui-même.
Jean prêcha aussi l’Évangile en Italie, mais il fut saisi et conduit à Rome. Je vis qu’après avoir été dépouillé de ses habits, il fut flagellé au milieu d’une cour circulaire entourée d’une simple muraille ; malgré sa vieillesse, sa physionomie gardait quelque chose de jeune et d’attrayant. Je vis qu’on le conduisit, à travers la porte de la ville, jusque sur une grande place où une chaudière haute et étroite était placée sur un foyer rond en maçonnerie percé de trous à la base. Jean était revêtu d’un large manteau agrafé sur la poitrine, assez semblable au manteau d’écarlate dont les soldats par dérision enveloppèrent le Seigneur.
Il y avait là une foule de spectateurs. Lorsque le manteau lui fut ôté, on vit son corps tout baigné de son sang. Deux hommes soulevèrent l’apôtre et le firent descendre, sans aucune résistance de sa part, dans la chaudière, remplie d’huile bouillante ; d’autres entretenaient le feu en y jetant des fagots. Jean y resta quelque temps sans éprouver ni douleur ni lésion d’aucune sorte. Lorsqu’il en fut retiré, son corps était intact et toutes les traces de la flagellation avaient disparu. Plusieurs des assistants s’élancèrent alors vers la chaudière et puisèrent de l’huile avec de petits vases ; je vis avec étonnement qu’ils ne se brûlaient pas. Jean fut reconduit en prison. J’ai vu de cette huile conservée en divers lieux, particulièrement dans l’église bâtie au lieu du martyre.