CHAPITRE IX

Séparation définitive des apôtres. — Coup d’œil sur les apôtres dispersés. — Pierre, André, Jacques le Majeur.

Après la troisième année de son séjour à Éphèse, Marie eut un grand désir d’aller à Jérusalem. Jean et Pierre l’y conduisirent. Je crois que plusieurs apôtres s’y trouvaient rassemblés. J’y vis en particulier saint Thomas. À son arrivée et avant d’entrer dans la ville, je vis Marie, accompagnée de Pierre et de Jean, visiter, le soir, au crépuscule, la montagne des Oliviers, le Calvaire, le saint sépulcre et tous les autres lieux saints qui sont autour de Jérusalem. La mère de Dieu était si affligée et si émue, qu’elle pouvait à peine se tenir debout. Lorsqu’elle revint, Jean et Pierre durent la soutenir sous les bras.

Il y eut alors, si je ne me trompe, à Jérusalem, un concile auquel assista Marie, et je crois que les apôtres prirent ses avis. Ils composèrent le symbole, réglèrent toutes choses, distribuèrent et aliénèrent tout ce qu’ils possédaient et partagèrent l’Église en diocèses. Après quoi, ils devaient s’en aller, chacun de son côté, porter au loin l’Évangile aux nations païennes.

Je les vis rassemblés pendant la nuit, avec un grand nombre de disciples, tous en habit de voyage et prêts à partir. Ils se tenaient en cercle autour d’une lampe ; Pierre occupait la place d’honneur. Tous les apôtres avaient à la main des houlettes recourbées ; les disciples se tenaient par derrière, tenant dans leurs mains des bâtons plus courts avec des pommeaux. Pierre prit la parole, et je crois que ce fut lui qui, avec Jacques et Jean, indiqua dans quelle contrée chacun devait se rendre. Chaque apôtre avait avec lui un ou deux disciples. Les disciples se tenaient derrière les apôtres qui choisirent chacun ceux qu’il affectionnait le plus, ou qui étaient avec lui dans les relations les plus intimes. Avant de se séparer, ils s’embrassèrent les uns les autres, et chacun donna aux autres sa bénédiction en leur imposant les mains. Ceux qui recevaient la bénédiction ne s’agenouillaient pas. Enfin ils se séparèrent.

Les apôtres portaient des robes sacerdotales blanches et par-dessus celles-ci de longs vêtements de couleur brune et grise. Ce double vêtement était relevé à l’aide d’une ceinture de cuir. Les jambes étaient couvertes par une courte tunique d’étoffe grise qui descendait jusqu’aux genoux et qui était fendue sur les côtés, afin qu’ils puissent marcher plus facilement.

J’eus alors des visions sur les diverses contrées du globe où ils se rendaient ; j’en vis quelques-uns traverser les mers. Ils devaient se réunir encore, pour la dernière fois, à la mort de Marie, puis se disperser de nouveau dans des contrées lointaines où ils atteignirent le terme de leurs travaux.

Pierre, à cette époque, demeurait à Antioche, dont il occupa le siège pendant sept ans. Ce fut le 18 janvier de l’an 44 que Pierre arriva à Rome avec trois compagnons, deux disciples, Martial et Apollinaire, et un serviteur nommé Marcion. Il était allé d’Antioche à Jérusalem, où il y avait eu une persécution. Il s’était rendu de là à Naples et dans plusieurs endroits, puis enfin à Rome. Je vis que Lentulus, qui avait été informé de l’arrivée de Pierre, vint à sa rencontre sur le chemin. Il l’emmena, lui et ses compagnons, dans sa maison, où il leur offrit l’hospitalité d’une façon toute patriarcale, leur lava les pieds, leur donna de nouveaux vêtements, et les hébergea. Cependant ils allèrent loger dans une autre maison. Plus tard ils demeurèrent chez un homme nommé Pudens dont la maison devint la première église de Rome. Lentulus contribua largement aux dépenses faites à cette occasion.

Ce Lentulus était un des personnages les plus considérables de Rome. Il était marié et avait douze enfants. Il avait ressenti un attrait extraordinaire pour Jésus-Christ, dont plusieurs Romains, qui étaient allés au baptême de Jean, lui avaient raconté les prodiges. Quand il arrivait des navires de Judée, il interrogeait avec soin les passagers pour avoir des informations sur Jésus. Il chargea même quelqu’un de faire toucher aux vêtements du Seigneur un suaire d’étoffe précieuse, qu’il reçut avec le plus grand respect. L’amour que ce païen ressentait de si loin pour Jésus, me toucha tellement que je ne pus m’empêcher de pleurer.

Pierre est arrivé à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans : il mourut l’an 69, occupa sept ans le siège d’Antioche et vingt-cinq ans celui de Rome. Il fut à Jérusalem en l’an 43 : il alla de là à Rome et y fonda l’Église romaine. Il se rendit ensuite à Éphèse pour assister à la mort de Marie, puis il retourna à Rome en passant par Jérusalem.

André parcourut la Grèce et l’Asie, en faisant beaucoup de miracles. C’était un homme loyal et généreux, à l’air simple, droit et franc. Il était trapu et plus âgé que Pierre. Il avait la tête chauve, sauf quelques mèches de cheveux blancs de chaque côté. Il était marié et avait quatre enfants : deux garçons et deux filles ; mais dès que le Seigneur l’eut appelé, il vécut dans une continence absolue. Ce fut le premier apôtre qui renonça à tout ce qu’il possédait, il le fit plus promptement et avec plus d’empressement que tous les autres.

Je vis André en Achaïe, et Matthieu dans une ville lointaine, où il était prisonnier, ainsi que plusieurs disciples et une soixantaine d’autres personnes. On avait mis dans les yeux de Matthieu un poison qui le faisait horriblement souffrir : ses yeux étaient rouges et gonflés ; cependant ils n’étaient pas perdus et il voyait encore. Cette ville était située en Éthiopie, au sud-est de Jérusalem, par delà la mer Rouge, sur le bord d’un fleuve assez grand pour un pays de montagnes. Les habitants de la contrée étaient tout à fait noirs. André reçut dans une vision l’ordre de se rendre auprès de Matthieu. Il s’embarqua sans être connu, au milieu de beaucoup d’autres passagers, sur un vaisseau qui fit la traversée avec une rapidité extraordinaire. Il continua son voyage par terre, longeant alternativement les deux rives du fleuve qui baignait la ville. Il guérit Matthieu, fit tomber ses chaînes et celles de ses compagnons de captivité, et prêcha en ce lieu l’Évangile.

Au commencement tout alla pour le mieux. Mais bientôt, à l’instigation d’une méchante femme, les habitants se saisirent d’André et le traînèrent, les pieds liés, à travers la ville. André se mit à prier pour ses bourreaux ; alors ils furent touchés, lui demandèrent pardon et se convertirent. Il retourna ensuite en Achaïe.

André alla aussi à Nicée, où il chassa des tombeaux sept esprits impurs, qui aboyaient comme des chiens. Il y établit un évêque qui était des environs de Cédar. À Nicomédie il ressuscita un enfant ; sur l’Hellespont il apaisa une tempête ; dans la Thrace, les habitants le poursuivirent, mais effrayés par une éclatante lumière qui parut dans le ciel, ils se prosternèrent devant lui. Je vis souvent André exposé aux bêtes, et délivré miraculeusement.

Jacques le Majeur était grand ; il avait de larges épaules, sans cependant être gros ; il avait le teint blanc, les cheveux noirs et la barbe brunâtre. Il était tout à la fois grave et serein. Il fut un des premiers qui quittèrent Jérusalem, après que les apôtres se furent partagé le monde ; et il se rendit en Espagne. Il resta environ quatre ans dans ce pays, et y fit plusieurs voyages. Il eut à surmonter beaucoup de difficultés et fut tourmenté de mille manières. Souvent aussi il soutint de rudes discussions avec les savants. Je vis plusieurs fois Marie le favoriser d’un secours miraculeux, lorsqu’il l’invoquait dans ses tribulations. Dans son voyage de Jérusalem en Espagne, il passa par les îles grecques et par la Sicile, puis il longea par mer la côte d’Espagne, jusqu’à un détroit semblable à celui qui sépare la France de l’Angleterre ; enfin il aborda à terre à Gadès. Il y a là une presqu’île avec un cap. Dans cette ville on ne voulut point ajouter foi à ses discours, et on l’aurait jeté en prison, si quelques chrétiens réfugiés en ce lieu n’étaient venus confirmer ses paroles. Il se rendit ensuite dans une autre ville où il ne fut pas mieux traité : il fut arrêté, et on allait le faire mourir, lorsqu’il fut délivré par un miracle.

Comme il était en prison, il crut voir en songe un ange qui l’aidait à sortir de la prison en le faisant passer par-dessus un mur élevé. Je vis la chose arriver ainsi, pendant le songe de Jacques. Je l’aperçus debout au haut du mur lorsqu’il se réveilla ; il jeta un regard d’abord derrière lui, sur la ville, puis devant lui sur la vaste mer. Je vis alors un ange le transporter au delà des mers : après quoi il se rendit à Rome accompagné de deux disciples. Il avait laissé en Espagne sept disciples pour continuer à prêcher l’Évangile, leur promettant de revenir. Dans son voyage, il passa par Massilia, mais sans voir Lazare et ses sœurs, qui se trouvaient dans l’intérieur du pays. Il continua par terre son voyage vers Rome, prêcha en différents endroits et fut même une fois jeté dans une prison où il resta six jours. On le fit ensuite conduire à Rome par des soldats. Mais le tribunal devant lequel il comparut le mit en liberté. Ce voyage avait presque duré six mois.

Peu de temps après, Jacques retourna en Espagne, et arriva à Gadès, où, par suite d’émigrations, le nombre des chrétiens s’était beaucoup accru. De là, sans s’arrêter nulle part, il se rendit par Tolède à Cæsar-Augusta Nom latin de Saragosse. , où il convertit une foule de personnes : des rues entières reconnurent à la fois le Seigneur, et on en chassa ceux qui restaient adonnés à l’idolâtrie. Là aussi saint Jacques eut à essuyer de grands périls : on lâcha sur lui des serpents qu’il prit tranquillement dans ses mains ; ils ne lui firent aucun mal, tandis qu’ils s’élancèrent sur les idolâtres qui l’environnaient : ceux-ci dès lors eurent peur de lui. Je vis aussi des magiciens chercher à effrayer saint Jacques par toutes sortes de fantômes diaboliques. À Grenade, à peine eut-il commencé à prêcher, qu’il fut arrêté avec tous ceux qui s’étaient convertis ; mais Jacques implora avec ferveur la protection de Marie, qui se trouvait alors à Jérusalem ; et elle lui envoya des anges qui le délivrèrent, ainsi que tous ses disciples. En même temps ils lui transmirent de la part de la Vierge l’ordre d’aller en Galice annoncer l’Évangile, et de retourner ensuite à Saragosse.

De retour en cette ville, je vis Jacques dans une extrême affliction à cause d’une persécution qui allait éclater contre l’Église. C’était pendant la nuit ; il priait avec quelques disciples au bord d’un fleuve, au pied des murs de la cité. Les disciples étaient couchés çà et là, et je me disais : « Il est comme Jésus au jardin des Oliviers. » Jacques avait les bras en croix ; il priait pour obtenir une lumière, afin de savoir s’il devait fuir ou rester. Il s’adressa à la sainte Vierge, la suppliant de solliciter avec lui les conseils et les secours de son Fils, qui ne refuserait rien à sa prière. Je vis alors une lumière éclatante briller tout à coup dans le ciel au-dessus de sa tête. Des anges apparurent et firent entendre des chants d’une harmonie ravissante. Ils portaient une colonne de lumière de laquelle descendait un rayon qui semblait marquer une place, à quelques pas de l’apôtre. La colonne avait un éclat rougeâtre nuancé de diverses couleurs ; elle était haute et mince, et se terminait par un lis aux pétales lumineux ; l’un d’eux s’étendit dans la direction de Compostelle, tandis que les autres se repliaient de tous les côtés. Dans cette fleur de lumière, je vis la figure de la sainte Vierge brillant d’un éclat resplendissant, mais doux et agréable ; son attitude était la même que sur la terre quand elle priait. Elle avait les mains jointes ; son long voile, relevé par devant, descendait jusqu’à ses pieds et l’enveloppait tout entière ; ses pieds reposaient gracieusement sur les sept pétales de la fleur lumineuse. C’était un spectacle ravissant. Je vis Jacques qui priait à genoux, recevoir d’une manière mystérieuse l’avertissement d’élever sur-le-champ dans cet endroit une église, au sein de laquelle l’intercession de Marie serait une colonne inébranlable. Jacques se leva, appela les disciples, qui, attirés par le chant et par la lumière, s’étaient déjà rapprochés de lui ; il leur fit part de l’avertissement merveilleux qu’il venait de recevoir, et tous suivirent des yeux la lumière qui disparaissait peu à peu. Après avoir accompli la volonté de la sainte Vierge, Jacques choisit douze disciples, parmi lesquels il y avait des savants, et il les chargea de continuer l’œuvre si péniblement fondée.

Il quitta l’Espagne pour se rendre à Jérusalem, comme Marie le lui avait ordonné. Dans ce voyage, il vint la visiter à Éphèse ; elle lui annonça qu’il ne tarderait pas à être mis à mort à Jérusalem ; puis elle le fortifia et le consola. Jacques prit congé de Marie et de Jean, son frère, et se rendit aussitôt à Jérusalem. Ce fut à cette époque qu’il convertit le magicien Hermogène et son disciple. Plusieurs fois il dut comparaître devant la synagogue ; enfin on se saisit de lui peu de temps avant le jour de Pâques, comme il prêchait en plein air, sur une colline. Il ne resta pas longtemps en prison. Il fut condamné dans la même maison où avait été jugé le Seigneur ; mais là, comme partout ailleurs où Jésus avait mis les pieds, le sol se trouvait changé ; je crois que personne ne devait y porter ses pas après lui. Je le vis conduire à la montagne du Calvaire, tandis qu’il continuait à prêcher et à convertir les assistants. Lorsqu’on lui lia les mains, il dit : « Vous pouvez enchaîner mes mains, mais non pas ma langue ni ma bénédiction ! » Un paralytique, assis sur le chemin, le supplia de lui tendre la main et de le secourir. Saint Jacques répondit : « Venez à moi et donnez-moi la main. » Alors le paralytique se leva, prit la main liée de l’apôtre et fut guéri. Josias, son dénonciateur, fut aussi ébranlé ; il courut à lui pour implorer son pardon. Jacques lui demanda s’il voulait recevoir le baptême ; et Josias ayant répondu qu’il le désirait ardemment, il l’embrassa en disant : « Tu seras baptisé dans ton sang ; » ce qui eut lieu en effet. Au lieu même du supplice, une femme amena à Jacques un enfant aveugle, qu’il guérit.

Saint Jacques fut d’abord placé sur un lieu élevé d’où l’on fit lecture de son jugement motivé. Puis on le fit asseoir sur une pierre à laquelle on attacha ses mains des deux côtés ; on lui banda les yeux, et enfin on lui trancha la tête. Son martyre eut lieu huit ans après l’Ascension et longtemps avant la mort de la sainte Vierge. Jacques le Mineur, Matthieu, Nathanaël Khased et Nathanaël le fiancé étaient alors à Jérusalem.

Il y eut un grand tumulte le jour du supplice de Jacques, et beaucoup de personnes se convertirent. Ses disciples réclamèrent son corps, mais les Juifs s’empressèrent de le faire emporter par les soldats. Peu de temps après, Hérode expira à Césarée. Son ventre creva pendant une fête, au théâtre, en présence du peuple. On l’avait porté dans la salle du trône, qui pouvait bien contenir cinq cents personnes. Son cadavre était horrible à voir. On tint sa mort cachée pendant quelque temps. Plus tard les Juifs, craignant que les disciples de Jacques ne découvrissent le lieu de sa sépulture, chargèrent des brigands de le transporter ailleurs ; mais ceux-ci se trouvèrent dans l’impossibilité d’avancer. Ce miracle apprit aux disciples où était le corps de leur maître, et ils l’enterrèrent dans le voisinage de Jérusalem ; mais plus tard, lors d’une persécution, ils l’enlevèrent en secret et le transportèrent en Espagne.

Quelques semaines après le martyre de Jacques le Majeur, Pierre revint à Jérusalem. Il y fut jeté en prison. Je le vis dormir entre deux soldats également livrés au sommeil. Ses pieds étaient serrés dans un bloc de bois, et ses poignets étaient attachés par des chaînes aux bras des deux gardes. Un ange du Seigneur lui apparut et une lumière éclaira la prison ; l’ange toucha Pierre au côté et le réveilla : « Lève-toi promptement, » lui dit-il. Aussitôt ses chaînes tombèrent de ses mains sans bruit, et restèrent dans la même position que lorsqu’il les portait. L’ange lui dit encore quelque chose. Alors Pierre retira ses pieds du bloc de bois sans l’ouvrir, mit ses sandales, qui étaient liées à ses jambes, se leva, serra sa tunique, revêtit le manteau qui lui servait de couverture et suivit l’ange du Seigneur. Ils semblèrent passer à travers la porte, car elle resta fermée. Ils traversèrent plusieurs salles remplies de soldats qui, quoique éveillés, ne les aperçurent point. Ils arrivèrent enfin à une grande porte de fer qui s’ouvrit d’elle-même devant eux. Je vis autour d’eux une lumière, mais qui ne s’étendait pas au delà de l’endroit où ils marchaient. Ils avancèrent dans une rue, et aussitôt l’ange le quitta. Pierre était tout émerveillé. Jusqu’alors il avait cru avoir une vision ; mais, revenu à lui, il se voyait réellement libre. Après avoir réfléchi, il se dirigea vers la maison de Marie, mère de Jean-Marc, où étaient assemblés beaucoup de fidèles qui priaient dans une salle sous une lampe allumée. Ils s’y tenaient cachés, évitant de faire le moindre bruit ; ils avaient même tendu devant les fenêtres d’épais rideaux, de peur que la lumière ne fût aperçue. Je vis Pierre frapper à la porte, et une jeune fille venir écouter. Dès que Pierre lui eut dit d’ouvrir, elle courut, transportée de joie, annoncer son arrivée aux autres. Ceux-ci ne voulurent pas la croire. Cependant Pierre continuait de frapper ; alors plusieurs vinrent lui ouvrir ; il entra, et ils l’embrassèrent pleins de joie. Mais lui, leur faisant signe de se taire, raconta ce qui s’était passé ; et bientôt il sortit et s’en alla dans un autre lieu.